jeudi 14 décembre 2017

336. Quand la bossa nova déferlait sur le Brésil.

En 1951, l'ex-dictateur Getùlio Vargas revient à la tête du Brésil, dûment élu cette fois-ci. (1) Il y mène une politique nationaliste et populiste, suscitant la vigoureuse hostilité d'une alliance regroupant à la fois les opposants à sa dictature passée, la bourgeoisie (mécontente de la mise en place d'un code du travail!), les militaires et enfin un parti d'opposition, l'Union démocratique sociale (UDP). Des accusations de corruption fusent de toute part contre Vargas dont la garde personnelle a tenté de tuer Carlos Lacerda, l'un des dirigeants de l'UDN. Acculé, le président se suicide en plein palais gouvernemental à Rio, le 24 août 1954, un an avant la fin de son mandat.

* Le président bossa-nova.
L'année suivante, les élections portent au pouvoir Juscelino Kubitschek, l'ancien maire de Belo Horizonte et gouverneur du Minas Gerais. Au cours du mandat, le Brésil connaît une période d'exceptionnel développement sur fond de démocratie éclairée. A peine élu, le président s'attelle à la tâche, suscitant un immense espoir à travers le pays. Kubitschek ne manque pas d'ambition lui qui prétend "rattraper 50 années en 5 ans". A défaut de promettre des terres aux paysans qui en manquent cruellement et dont beaucoup sont encore placés sous le joug esclavagiste des fazenderos, le nouveau président séduit les nouvelles classes moyennes et la jeunesse urbaine. Partisan d'une industrialisation accélérée, censée assurer le décollage économique du Brésil, Kubitschek soutient l'installation de chaînes de montage automobile autour de São Paulo. Au passage, il popularise la coccinelle de Volkswagen rebaptisée Fuska. Il encourage aussi la construction d'immenses barrages hydroélectriques, l'ouverture de nouvelles routes et voies ferrées. Mais le projet qui lui tient le plus à cœur reste la création d'une nouvelle capitale fédérale située dans l'intérieur des terres: le projet Brasilia. L'idée de ce déplacement doit permettre de rééquilibrer le pays vers l'intérieur quand toutes ses richesses se concentrent sur les côtes. Guidé par une idéologie égalitaire, Lúcio Costa imagine un plan d'urbanisme qui permettrait de gommer les différences sociales dans la ville. Deux axes principaux distribuent les quartiers d'habitation. Oscar Niemeyer se voit confier la confection des principaux bâtiments, en particulier la cathédrale. Pour l'heure, le défi est immense: faire sortir une cité moderne des sables

Par Casa da Moeda do Brasil (Museu de Valores do Banco Central do Brasil) [CC0], via Wikimedia Commons


Dans le domaine musical également, la présidence Kubitschek connaît d'importantes mutations. Depuis le début des années 1950, le public plébiscite les arrangements ampoulés des boleros. Le Brésil dodeline également aux pulsations du baião nordestin. Ce courant musical inventé par Luiz Gonzaga et Humberto Teixeira témoigne du rôle clef joué par les travailleurs nordestin du bâtiment dans l'édification des grandes villes du pays. Nostalgiques des sonorités de leur lointaine région natale, ces derniers contribuent à sa diffusion dans tout le pays. Le Brésil reste enfin marqué par  les vocalises puissantes et les cadences frénétiques de la samba, qui depuis 30 ans se décline sur tous les modes, l'influence américaine lui insufflant par exemple une pointe de jazz.
Or, au cours de la seconde moitié des années 1950, une nouvelle ère musicale s'apprête à s'ouvrir au Brésil. Tom Jobim revient sur le contexte historique, favorable selon lui à l'émergence d'un nouveau style musical: "A cette époque, nous vivions dans un climat d'ouverture politique au Brésil. [...] Un grand mouvement d'espérance naissait; on commençait à fabriquer nos propres voitures; la construction de Brasilia, la nouvelle capitale, progressait [...]. Le Brésil se modernisait dans l'espérance de se transformer en un pays de futur. La bossa est née à ce moment-là; elle porte en elle cette ouverture vers le devenir, la certitude de s'améliorer avec le progrès." [Delfino p 88]

Plage d'Ipanema (Wikimedia Commons)


* La rapaziada.
En ces années d'euphorie, les fils et filles de bonnes familles cariocas prennent pour habitude de se réunir pour échanger leurs idées, jouer de la guitare, s'amuser dans la Zona Sul de Rio, là où se concentrent les quartiers riches tels que Copacabana et Ipanema... Ils sont jeunes, passionnés de musique, suivent des études supérieures et revendiquent leur appartenance à la rapaziada (bande de gamins turbulents en portugais). Un de leurs lieux de rassemblement favori est l'immense appartement des parents de la jeune Nara Leão, dans l'immeuble Louvre de la résidence des Champs-Elysées, 2856 avenida Atlantica à Rio. Cette dernière se souvient:"A quinze ans [en 1957], j'ai fait la connaissance de Roberto Menescal, Carlos Lyra, Ronaldo Boscoli, Tom Jobim, Vinicius de Moraes et d'autres. Comme ma maison était très agréable (sur la plage, un grand appartement, mes parents étaient très gentils), tous ceux-là venaient pour faire de la musique et ils restaient jusqu'à six ou sept heures du matin." [Delfino p 104] 
Vinicius de Moraes et Tom Jobim, que mentionne Leão, se sont rencontrés trois ans plus tôt.
Diplomate depuis une dizaine d'années, le premier est aussi un homme de lettres, un poète qui rêve d'écrire pour le plus grand nombre. Le second joue du piano dans les clubs quand il ne travaille pas pour des maisons de disques. Subjugué par le jeu de Jobim, Moraes le charge de mettre en musique la pièce qu'il vient d'écrire: Orfeu da Conceiçao, une adaptation carioca du mythe grec d'Orphée et d’Eurydice dont l'idylle était transposée dans les rues de Rio, en plein carnaval. (2) La pièce est donnée en octobre 1956 dans le prestigieux théâtre municipal de Rio. Malgré de somptueux décors signés Oscar Niemeyer, l'accueil est mitigé. L'interprète d’Eurydice est jugée trop sensuelle. Surtout, une partie de la critique et du public déplorent que tous les acteurs de la pièce soient noirs! Elle ne marche pas, mais sa bande originale en revanche remporte un franc succès.

Le réalisateur français Marcel Camus décide d'adapter Orfeu da Conceiçao au cinéma en 1958. Le casting fait l'objet d'un appel à candidature dans la presse. Camus jette son dévolu sur un jeune footballeur pour le rôle principal. Orfeu Negro suscite l'enthousiasme quasi-unanime de la critique européenne, remportant l'Oscar du meilleur film étranger et la palme d'or à Cannes, bien que le film y soit projeté en portugais sans aucun sous-titre! Pourtant au Brésil, il reçoit un accueil mitigé, on y comprend mal que tous les rôles soient interprétés par des Noirs. Dans la bande son, outre des compositions du duo Jobim /de Moraes (O nosso amor), on peut entendre Manhã de Carnaval et Samba do Orfeu, deux nouveaux morceaux écrits par Luis Bonfa et Antônio Maria.

Aussi, Vinicius de Moraes et Tom Jobim continuent-ils de collaborer ensemble. En 1957, le duo  compose les chansons du disque Canção do amor demais ("Chanson d'amour et de plus encore"). Enregistré par Elizeth Cardoso, chanteuse raffinée et très appréciée, ce disque accueille sur deux morceaux le guitariste bahianais João Gilberto. Né dans l’État de Bahia, ce dernier est un guitariste autodidacte surdoué dont le caractère ombrageux a longtemps freiné l'éclosion artistique. Perfectionniste, il cherche pendant des années sa batida, une nouvelle manière de jouer de son instrument, de façon décalée, tout en retenue et en pudeur. (3) En vain, tout du moins jusqu'à ce jour de 1957 au cours duquel il compose Bim bom. La chanson arrive aux oreilles de la banda rapaziada et séduit aussitôt Jobim qui invite Gilberto à la session d'enregistrement de Canção do amor demais.  
Le 10 juillet 1958, le guitariste peut enregistrer sa propre musique sur un 78 tours classique comprenant Bim Bom et Chega de Saudade ("la nostalgie, ça suffit" signée Tom Jobim /  Vinicius de Moraes). (4) Le résultat est prodigieux et l'enregistrement signe l'acte de naissance de la bossa nova ("la nouvelle vague"), " rencontre de la samba brésilienne et du jazz nord-américain où la samba apporte une pulsation rythmique et un fond mélodique nouveaux, et curieusement dessine, au creux de la fusion, une ombre de tristesse. " (cf: Catherine Peillon)
 A sa sortie, le disque divise. Beaucoup dénigrent le chant parlé de Gilberto, ce canto falado aux antipodes des voix de stentor des chanteurs de radio. Or pour l'artiste, "les paroles doivent être prononcées de la manière la plus naturelle possible, comme si on était en train de discuter..." [Delfino p 89] Le jeu du guitariste, toujours à contretemps par rapport aux temps forts, déconcerte et suscite les railleries des critiques musicaux qui parlent d'une "guitare bègue". 
Un second disque paraît en mars 1959 sur lequel figure la chanson-manifeste Desafinado ("désaccordé" de Tom Jobim et Newton Mendonça), sublime réponse de Gilberto à tous ses détracteurs. 
Si tu dis que je chante faux, mon amour
Sache que cela me fait une immense peine
Seuls les privilégiés ont une oreille comme la tienne
Je possède seulement ce que Dieu m'a donné
Si tu insistes pour considérer
mon comportement comme anti-musical
Même si je mens, je dois soutenir
que cela est la bossa-nova, ce qui est très naturel



Nara Leão.(wikimedia commons)
* "Nouvelle vague".
La "nouvelle vague" s'impose aussitôt comme la bande son de la présidence Kubitschek. Le président jouit d'ailleurs d'une grande popularité au sein de la bande rapaziada. Des synergies opèrent entre les artistes et le nouveau président, grand amateur de musique. Baden Powell se souvient que lorsqu'il habitait chez Vinicius de Moraes, "de temps à autre, le président Kubitschek venait nous rendre visite. La maison de Vinicius se situait tout près du palais et Juscelino venait nous trouver. Il arrivait toujours en chaussettes, ayant enlevé ses chaussures pour ne pas faire de bruit en quittant le palais. Là il venait écouter les choses qu'on était en train de faire ou bien les vieilles compositions de Vinicius et Jobim comme celles effectuées pour le Orfeu de Conceição."
Grâce à des spectacles et des festivals organisés dans les universités, la bossa nova jouit d'une très grande popularité auprès des milieux étudiants et peut être considérée comme une manifestation générationnelle.
La bossa se métamorphose, mute en une multiplicité de sous-courants. 
Le mouvement "instrumental" de la bossa s'inspire du jazz et s'incarne dans d'innombrables trios piano-basse-batterie. En réaction, une tendance dissidente dite "participante", emmenée par Carlos Lyra, critique l'influence du jazz et souhaite politiser, nationaliser les thèmes de la bossa-nova.
En collaboration avec le guitariste compositeur Baden Powell, Vinicius de Moraes écrit des afro-sambas (Berimbau, Consolaçao, Canto de Xangô) ou des bossas mâtinées de percussions africaines.  
La rénovation culturelle du Brésil  souffle aussi sur d'autres arts comme en attestent la réinvention du roman rural par Joao Guimaraes Rosa ou encore l'émergence du cinema novo... (5)

Tout semble sourire au "président bossa nova". En 1958, lors du mondial de football en Suède, le duo Garrincha-Pelé permet à la Seleçao de survoler la compétition. 
Le 19 avril 1960, quelques mois avant de remettre en jeu son mandat, Kubitschek inaugure en grande pompe Brasilia, la nouvelle capitale fédérale. Cependant, derrière cette apparente baraka, les difficultés subsistent et le vent du changement tourne vite. D'une manière générale, malgré ses métamorphoses et la disparition des archaïsmes hérités du colonialisme portugais, le pays est encore loin de s'être réformé en profondeur et d'avoir oublié ses préjugés raciaux, sociaux ou sexistes. 
Le chantier pharaonique de Brasilia s'éternise et coûte une fortune. Les déficits se creusent. Dans ces conditions, le président sortant subit un revers électoral en octobre 1960. Il cède sa place à Jânio Quadros, un populiste de droite qui prône une maîtrise des dépenses et un ordre social plus juste. Mais six mois à peine après son arrivée au pouvoir, ce dernier doit renoncer à ses fonctions.  En vertu de la constitution, c'est le vice-président de tendance politique opposée, João Goulart, qui lui succède. Son entrée en fonction  est marquée par une agitation croissante. Pris entre l'opposition des conservateurs et sa volonté de réforme - il entend nationaliser les raffineries de pétrole et exproprier les exploitations agricoles de plus de 100 hectares - le nouveau chef d’État dispose d'une faible marge de manœuvre. Certains redoutent déjà une contamination cubaine au Brésil. Aussi, les États-Unis s'emploient à renverser le président en appuyant le coup d'état militaire du 31 mars 1964. Ce putsch entraîne aussitôt une chasse aux sorcières et l'arrestation de plusieurs milliers de personnes.

* Une déferlante.
L'instauration de la dictature provoque de profondes turbulences au sein de la bossa-nova. De nombreux musiciens choisissent l'exil. Tom Jobim part entamer une carrière de soliste aux Etats-Unis. Baden Powell se réfugie en France où sa virtuosité subjugue des musiciens tels que Sacha Distel, Pierre Barouh, Moustaki

Une nouvelle génération de musiciens de bossa-nova tels que Jorge Ben (Bom mesmo é amar), les frères Marcos et Paulo Sergio Valle (Terra de ninguém), Edu Lobo ("Canção da Terra", "Reza", "Aleluia") émergent au moment où les militaires accèdent au pouvoir. Leurs textes sont parfois clairement engagés; ces nouveaux interprètes n'hésitent plus à reprendre un répertoire traditionnel de samba puisé chez Cavaquinho, Cartola ou Zé Keti. Nara Leão participe d'ailleurs avec ce dernier au spectacle Opiniaõ, violente charge contre la dictature militaire. 
Bientôt, en réaction aux agissements de la junte au pouvoir s'affirmeront les préoccupations de la nouvelle Musique Populaire Brésilienne (MPB) avec l'émergence de nouveaux styles  musicaux tels que le tropicalisme ou la Jovem Guarda dont les protagonistes troquent les guitares acoustiques pour des instruments amplifiés. Pourtant au moment même où la bossa-nova semble décliner au Brésil, elle connaît un essor prodigieux à l'échelle internationale. Le public américain s'entiche de la "nouvelle vague" lorsque les jazzmen américains l'incorporent à leur répertoire. En 1962, le saxophoniste Stan Getz et le guitariste  Charlie Byrd ont publié Desafinado, un disque exclusivement instrumental. Deux ans plus tard, en association avec Tom Jobim, João et Astrud Gilberto, le même Getz enregistre "Getz Gilberto". La version anglaise du Garota de Ipanema susurrée par Astrud Gilberto propulse le disque aux premières places du hit parade.
La bossa  nova influencera durablement le reste de la planète musicale, qu'il s'agisse du jazz (Diana Krall, Pat Metheny), du beige sound britannique (Everything but the girl, Style Council, Sade) ou dans en version électronique (Bebel Gilberto)...




Notes:
1. De 1938 à 1945, Getùlio Vargas impose la dictature de de l'Estado Novo (1937-1945).
2. "Orphée de Conceiçao", du nom d'une des collines où s'était installée une des premières favelas. 
 3. João Gilberto propose ainsi une nouvelle façon de jouer de la samba, suscitant aussitôt une véritable querelle des anciens et des modernes. Il faut dire que les accords altérés à la guitare acoustique sonnent "faux" aux oreilles profanes. L'interprétation novatrice de Gilberto associe un chant intime et expressif au batida, le rythme de base de la bossa-nova, caractérisé par un décalage systématique  entre les temps forts et faibles de la ligne mélodique et son accompagnement. 
4. Le morceau se trouve sur un disque également intitulé Chega de Saudade (1959) sur lequel figure la chanson-manifeste Desafinado ("désaccordé"), de Tom Jobim et Newton Mendonça, mais aussi de vieilles sambas revisitées (Rosa morena...).   
5. Ce cinéma est sous l'influence du courant néo-réaliste italien. Le cinéma brésilien tente alors de se remettre en question devant le poids montant de l'industrie hollywoodienne qui réduit bien souvent le Brésil à des clichés et des caricatures faciles. De jeunes réalisateurs ambitieux émergent. Ils s'appellent Alex Vianni ou Nelson Pereira dos Santos. Leurs films à petits budgets explorent des thèmes populaires au plus près de la réalité brésilienne. La censure de l'un de ces films provoque même une campagne de protestation massive des étudiants et des intellectuels en faveur de sa diffusion. En 1963. Carlos Dieyes sort le premier film à aborder frontalement les racines africaines du Brésil, au grand dam des conservateurs de tous bords. On parle désormais de cinéma novo, de cinéma neuf.

Sources:
- "MPB. Musique populaire brésilienne", Réunion des musées nationaux- Cité de la Musique, Paris, 2005. 
- Jean-Paul Delfino: "Brasil a música", éditions Parenthèses, Marseille, 1998.
- Métronomique: "Brésil 1957-1964: la vague moderniste", 24/6/2017.
- A l'autre bout du casque: "Aux origines de la Bossa nova".
- Catherine Peillon: "Musiques actuelles", in La Pensée de Midi, 3/2000, Actes sud. 
- "Neli Aparecida, François-Michel Le Tourneau; Hervé Théry, Laurent Vidal: "Brasilia, 40 ans après", éditions de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine, 2004.

1 commentaire:

andre Nino a dit…

Excellente explication de la genèse de la bossa_nova. Un article paru le 22/12/2017 sur un site brésilien, explique que Joao Gilberto, figure essentielle de la bossa, aujourd'hui agé de 86 ans, vit dans la misère sous la tutelle de sa fille Bebel et qu'il est perclus de dettes de plusieurs centaines de milliers d'euros. Un véritable crêve-coeur pour ceux qui connaissent son immense talent.
Source: http://www.sabado.pt/social/detalhe/joao-gilberto-esta-na-miseria-e-repleto-de-dividas