jeudi 21 décembre 2017

Les années Thatcher en chansons (1/4): l'avènement.

Les années Thatcher correspondent à une très forte mobilisation des musiciens contre la cheffe du gouvernement britannique au point qu'on peut considérer cette dernière comme une puissante source d'inspiration pour les artistes.
Dans un contexte économico-social très défavorable et alors que l'extrême droite britannique développe  son discours xénophobe, nous verrons ici comment "la dame de fer" parvient à exploiter la situation pour accéder au pouvoir en 1979.

Défilé du National Front 1970's (Wiki Commons)
* "une colonie dans dix ans."
Au début des années 1970, la situation économique du Royaume-Uni est morose. A la bourse de Londres, jour après jour, la livre sterling dévisse face au dollars. L'appareil industriel anglais est obsolète et vieillissant. La production de produits manufacturés est en baisse de 50% par rapport à la décennie précédente. En proie à des déficits records, les gouvernements successifs dévaluent la monnaie et imposent la rigueur budgétaire. Sur tout le territoire, la croissance est en berne, la productivité stagne et l'inflation grimpe de manière alarmante. Alors que le Royaume-Uni était au 5ème rang en terme de PNB/hab en 1951, il rétrograde au 18ème rang et fait figure d"'homme malade de l'Europe". Le chômage atteint des niveaux très inquiétants et la pauvreté progresse. Ce contexte économique et social sinistre constitue un terreau propice aux populismes. 

En 1968, le député franc-tireur Enoch Powell prononce un discours sur les « rivières de sang », une violente charge raciste qui lui vaut l'exclusion du parti conservateur. Dès lors et tout au long des années 1970, il jouit d'une forte popularité auprès de la presse conservatrice et d'une partie de l’opinion. Ses prises de parole alimentent une atmosphère d’hostilité à l’immigration qu'exploite bientôt le National Front (NF).
Fondé en 1967, le parti d'extrême-droite peine dans un premier temps à sortir de la marginalité. Aux élections législatives de 1974, les candidats du National Front obtiennent en moyenne 3% des suffrages. Aussi faible soit-il, ce score permet néanmoins au parti d'obtenir un relais médiatique et de se faire connaître de l'ensemble de l'opinion publique. Dans la seconde moitié des seventies, ses candidats remportent d'importants succès lors d'élections locales. Ces résultats traduisent une montée en puissance de la xénophobie et du racisme au sein de la société anglaise. Les militants affluent et n'hésitent plus à descendre dans la rue pour imposer leur loi. Au fil des discours, John Kingsley Read fait preuve d'un racisme décomplexé. Au lendemain de l'assassinat d'un jeune sikh, Gurdip Singh Chaggar, le chef du NF lance: "Un à terre - un million à mettre dehors.Plus confidentiel que le National Front, le British Movement n'en séduit pas moins de nombreux hooligans et skinheads, adeptes des violences urbaines. Le racisme se diffuse aussi par le biais de sitcoms ou de sketches d'humoristes très populaires. Les Afro-Britanniques y sont affublés de sobriquets racistes ("wog", "nig-nog"). Au delà des sphères médiatico-politiques, ce sont de larges franges de la société britannique qui semblent gangrénées. Le dub poète Linton Kwesi Johnson se souvient: "La race était partout où l'on se tournait - à l'école, dans la rue, partout où l'on allait, on avait déjà droit à des injures racistes... C'était une monnaie courante." [Dorian Lynskey p52] Le racisme surgit même parfois là où l'attendait le moins. 

Clapton en 1978. By Chris Hakkens (Wiki Commons)
 Eric Clapton, le guitariste britannique qui avait contribué plus que quiconque à diffuser le blues noir au Royaume-Uni et venait  de triompher avec sa reprise d'I shot the sheriff de Bob Marley, interrompt son concert à Birmingham le 5 août 1976, pour affirmer la nécessité de mettre un terme à l'immigration, pour empêcher que l'Angleterre "ne soit une colonie dans dix ans.
Quelques semaines plus tard, alors dans sa période cocaïne, David Bowie affirme dans un entretien accordé à Playboy qu'"Adolf Hitler était l'une des premières stars du rock. Regardez certains films, voyez la façon dont il bougeait. Je crois qu'il était aussi bon que Jagger." La même année, il enfonce un peu plus le clou en déclarant: "Il y aura une figure politique dans un avenir pas trop lointain qui balaiera cette partie du monde comme le rock'n'roll l'a fait. Il faut qu'il y ait une extrême droite qui arrive et qui emporte tout sur son passage et qui nettoie tout."


* Rock against the Racism.
C'est dans ce contexte qu'éclatent les émeutes du carnaval de Notting Hill au cours de la dernière semaine d'août 1976. L'omniprésence policière est d'autant plus mal ressentie que les "hommes en bleus" prennent l'habitude de ressusciter une très vieille loi sur le vagabondage appelée SUS law. Cette législation permet d'embarquer toute personne suspectée d'avoir "l'intention de commettre un délit répréhensible". Avec une définition aussi élastique, il devient possible pour les Special Patrol Groups d'appréhender n'importe qui... surtout si l'individu est jeune et Noir. 
A Notting Hill, ces contrôles au faciès mettent le feu aux poudres. La foule se met à "caillasser" les forces de l'ordre. Au total, les policiers déplorent une centaine de blessés.
Au même moment, les grands quotidiens britanniques publient une lettre collective d'indignation aux propos racistes tenus par Clapton. Le courrier est signé par un mystérieux collectif nommé Rock Against Racism (RAR). Derrière cette initiative se cache le photographe engagé Red Saunders. Le texte se conclut sur un objectif clair: "Nous voulons organiser un mouvement de masse contre le poison raciste dans la musique." Sitôt publiée, la lettre suscite de nombreux courriers de soutien.
De n'importe quel pays, de n'importe quel couleur, la musique est un cri qui vient de l'intérieur et le medium idéal pour fédérer les énergies et triompher des racistes. En juillet 1977, dans le magazine édité par RAR (Temporary Hoarding), David Widgery lance un appel: "Nous voulons de la musique rebelle, de la musique de rue, de la musique qui brise cette peur de l'autre. De la musique de crise. De la musique immédiate. De la musique qui sait quel est le véritable ennemi."

Manifestants de RAR en avril 1978 (Sarah Wyld)
Bien que soutenu financièrement par le parti travailliste, RAR n'est en rien inféodé à un parti politique.  "C'était une coalition hétéroclite. les gens ont compris qu'il y avait urgence et qu'il fallait mettre de côté nos divergences", se souvient Saunders. Pendant des mois, RAR parvient à mobiliser les groupes et leurs fans à une vaste échelle. Sous la houlette de militants politiques et de musiciens, une série de concerts, locaux et nationaux, a lieu.
 Rock Against Racism contribue alors "au premier véritable âge d'or de la topical song dans la musique anglaise" (1) comme le prouvent les titres inspirés par la xénophobie ambiante et sa dénonciation. Reprenant à leur compte la terminologie reggae, les Ruts enregistrent par exemple "Babylon's burning", puis composent "S.U.S." avec un de leur amis victime du harcèlement policier. Les formations reggae britanniques telles que Steel Pulse, Aswad, Misty in Roots, Black Slate ne sont pas en restes. Les premiers composent d'ailleurs "Jah Pickney -RAR", l'hymne du mouvement musical antiraciste.

Rock Against Racism
Badge de RAR (Danny Birchall)
Dans les rues, la tension est palpable. Les affrontements entre militants d'extrême-droite, antifascistes et policiers se multiplient. Dès 1974, un militant antifasciste meurt des coups de matraques assénés alors qu'il tente avec d'autres d'empêcher la tenue d'une réunion du National Front. A Wood Green (Londres), en avril 1977, de nouveaux heurts éclatent. En août de la même année, un défilé "anti-agression" organisé par le National Front à Lewisham, dans le sud de Londres, se transforme en véritable bataille rangée entre les militants d'extrême-droite et 6 000 antifascistes dont de nombreux membres du Socialist Workers Party. Les échauffourées entraînent les blessures d'une cinquantaine de policiers et l'arrestation de plusieurs centaines de personnes. Aux lendemains de ces violences, les antifascistes fondent l'Anti-Nazi League dont l'objectif est de promouvoir la cause antiraciste et de contrer l'influence grandissante du National Front auprès des Britanniques, notamment les ouvriers. Dans le but d'empêcher la tenue de manifestations, meetings ou de marches du National Front, les membres de l'ANL privilégient la confrontation physique. Dans les grandes villes, ils se rassemblent en petites « équipes » (squads) chargées d'interrompre les réunions ou d'empêcher la vente de journaux d’extrême droite sur les lieux publics.

Le 23 avril 1978, jour de la fête nationale, l'extrême droite défile dans les rues de Southall, dans le sud londonien, accompagnée d'une escorte policière très bienveillante. Des affrontements très durs éclatent entre des membres de l'Anti-Nazi League et les Special Patrol Groups. Roué de coups par les agents du SPG, Blair Peach, un militant de l'ALN, meurt, tandis que Clarence Baker, manager des Misty in Roots, est laissé pour mort. 
Cette sauvagerie raciste inspire trois topical songs bien senties. Jah war des Ruts constitue le récit brûlant du défilé de Southall. Dans Justice, le Pop Group se demande "who killed Blair Peach?". Enfin Linton Kwesi Johnson rend hommage à ce dernier dans Reggae fi Peach.
Le 30 avril 1978, soit une semaine après les événements de Southall, un énorme concert de RAR rassemble 80 000 personnes à Victoria Park, dans l'est londonien. Steel Pulse, Tom Robinson Band, les Clash, X-Ray Spex, Sham 69 montent sur scènes, favorisant les rencontres fraternelles entre musiciens punk et reggae.
"J'étais d'abord un peu sceptique, mais je me suis rendu compte qu'ils faisaient un travail important. [RAR] a réuni beaucoup de gens qui ne se seraient pas nécessairement rassemblés sous la même bannière", reconnaît Linton Kwesi Johnson dont le parcours et les engagements font un chroniqueur musical avisé de la Grande Bretagne en crise.

["Dread beat an' blood" via Michael Brown]
 * Le dub poetry: quand les mots deviennent fleuret.
Né en Jamaïque en 1952, LKJ s'installe dans le sud de Londres en 1963. Il y est d'emblée victime du racisme ordinaire, attisé notamment par les incitations à la haine d'Enoch Powell. Au contact de militants du Black Panther Party britannique, Johnson découvre les grands poètes antillais et les mouvements de libération noirs américains. Il conçoit ses premiers poèmes comme des armes culturelles dans la lutte pour la libération des Noirs. A son tour, LKJ compose des poèmes dont deux recueils sont bientôt publiés. Sa rencontre avec Dennis Bovell et l'influence décisive des Last Poets l'incitent à déclamer ses vers en musique. Le 33 tours Dread Beat and Blood, attribué à Poet and the Roots, pose les bases de la dub poetry, "un hybride intriguant associant des rythmiques dub de Dennis Bovell à la versification en dialecte jamaïcain de Linton Kwesi Johnson, qui, en tant qu'activiste politique noir engagé, utilisait le texte comme un fleuret." Comme le note Lloyd Bradley, dans son précieux "Bass Culture", "cela ressemblait à du toasting mais l'approche venait de la direction complètement opposée, dans la mesure où la musique était écrite pour s'adapter aux mots. De cette manière, les histoires pouvaient être écrites et les idées développées avec beaucoup plus de clarté et de précision que si la principale préoccupation était de chevaucher un riddim. Linton tirait son inspiration de sa qualité de membre passé et présent d'organisations londoniennes telles que la Black Panther Youth League, le Black Parents Movement, le Black Students Mouvement et le collectif Race Today. Il possédait un œil de journaliste pour trouvait ce qui rendait une histoire intéressante, et démentait son apparence professorale un peu guindée par un sens de l'humour à froid franchement démoniaque." (cf: Lloyd Bradley: "Bass Culture", p 500-501) 
Dans ses poèmes chantés, LKJ fustige le racisme ambiant, le harcèlement policier et le quotidien difficile des jeunes Britanniques d'origine afro-caribéenne. Lui-même victime de nombreux contrôles au faciès, il compose Sonny's Lettah (Anti-Sus Poem), le récit poignant d'une interpellation qui tourne très mal. (2) Le titre est sublime. 


 En parallèle à ces affrontements, le pays est alors marqué par une très forte conflictualité sociale dont l'acmé correspond à "l'hiver du mécontentement", d'octobre 1978 à mars 1979. Alors que le Royaume-Uni connaît une inflation galopante (+10% par an), le gouvernement travailliste de Callaghan décide d'un plafonnement des augmentations salariales (+5% maximum) pour la quatrième année consécutive. La contestation débute en octobre 1978 dans les usines Ford avant de gagner de proche en proche les autres secteurs industriels. En janvier 1979, ce sont les agents du secteur public qui débrayent, bientôt suivis par les routiers dont les actions paralysent le pays. 
 Si les travaillistes au pouvoir ne disposent que de faibles marges de manœuvre (3), ils n'en déçoivent pas moins leur électorat traditionnel en adoptant une politique sociale hostile aux salariés. L'opposition conservatrice exploite la situation. Le vote d'une motion de censure contre le gouvernement Callaghan, le 28 mars 1979, précipite la tenue d'élections nationales. A la tête des Tories, Margaret Thatcher rode sa rhétorique antisyndicale tout en agitant l'épouvantail du chaos social.
De son côté, Rock Against Racism cherche à mobiliser la jeunesse contre le National Front en lançant le Militant Entertainment Tour. Plusieurs formations musicales sillonnent alors les routes pour convaincre les gens d'aller voter. Au vu des résultats du scrutin, la stratégie semble payante puisque le National Front subit un terrible revers électoral. Nombre d'électeurs d'extrême droite ont reporté leurs suffrages sur les conservateurs, permettant aux Tories de disposer d'une large majorité. Ce siphonnage des voix d'extrême droite par les conservateurs n'augure rien rien de bon pour LKJ qui constate à chaud que si le National Front "a perdu du terrain [c'est] parce que les tories ont réussi à convaincre une bonne partie de leur électorat grâce à leur programme politique raciste." (Lynskey p 62)
Quelques mois plus tôt, Johnson fustigeait déjà l'attitude de la cheffe des conservateurs, dans le morceau It Dread inna Ingland:  "Margaret Thatcher en route avec son spectacle raciste". (4) Les paroles faisaient référence  aux propos tenus par la "dame de fer" à l'occasion d'un discours de janvier 1978. Elle y affirmait: "les gens sont plutôt inquiets de voir ce pays submergé par des gens d'une autre culture." (5)

A suivre

Notes:
1.Citons parmi beaucoup d'autres:
- "Sonny's lettah (Anti-SUS poem) de LKJ sur un contrôle au faciès qui tourne très mal,
- "Forces of oppression", une violente charge du Pop Group contre la police,
- Deux chansons consacrées à Liddle Towers, un boxeur décédé à la suite d'une garde à vue particulièrement musclée: Angelic Upstarts: "The murder of Liddle Towers" des Angelic Upstarts et "Blue murder" du Tom Robinson Band. [présentée sur Antiwarsongs.org]
2. Sonny tente de défendre son petit frère arrêté par 3 policiers en vertu des Sus law, en repoussant un policier celui percute une poubelle et décède...  
3. En 1976 par exemple, une délégation du FMI vient dicter une politique d'austérité en échange d'un prêt, prélude du tournant libéral des politiques publiques.
4. "Maggi Tatcha on di go wid a racist show". Le titre revient avant tout sur l'affaire John Lindo, un jeune britannique noir accusé à tort de vol.
5. "people are really rather afraid that this country might be swamped by people of a different culture."

Sources:
-  Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons", vol. 2, Payot et Rivages, 2012.
- Lloyd Bradley: "Bass Culture. Quand le reggae était roi", Allia, Paris, 2005.
- Jeremy Tranmer: La droite radicale vue par ses opposants: l’antifascisme en Grande-Bretagne et en France. In A droite de la droite. Droites radicales en France et en Grande-Bretagne au XXème siècle. Ed. Philippe Verwaecke. Lille : Presses Universitaires du Septentrion, 2012. 195-217."
- Cultures Monde: "This is England: Margaret on the guillotine"
- Slate: "Quand les mineurs sifflaient en travaillant"
- Samarra: "Retour sur “l'hiver du mécontentement” 1978-79: entretien avec Marc Lenormand."
- Les Inrocks: "LKJ: Poet and the roots"

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