lundi 28 novembre 2011

252. Marcel Dambrine: "Les Croix de feu" (1934)

* La genèse des ligues.
Le phénomène des ligues est ancien et remonte au dernier quart du XIXème siècle. En lien avec la politisation des masses, il constitue une nouvelle forme de mobilisation populaire, fondée sur le recours à l'action directe. Les ligues sont des organisations extraparlementaires qui contestent la légitimité du système politique traditionnel et prospèrent à la faveur des crises.

Par exemple, la Ligue des patriotes, mouvement plébiscitaire dirigé par Paul Déroulède, apparaît au cours des années 1880, alors que la France est affecté par une grave crise morale, consécutive à la défaite face la Prusse et à la perte de l'Alsace-Moselle. Embourbé dans la Grande Dépression, le pays est alors confronté à une forte instabilité gouvernementale, aggravée par une série de scandales politico-financiers. (1)
Au tournant des XIXè et XXè siècles, l'Affaire Dreyfus alimente une nouvelle poussée ligueuse.
Des formations surgissent nouveau. La Ligue antisémitique se targue d'éliminer la "puissance juive" du pays et dirige de véritables pogroms en Algérie. La Ligue de la patrie française, un rassemblement de notables antidreyfusards, use plutôt de la voie pétitionnaire. Surtout, l'Action française entend restaurer le régime monarchique. Charles Maurras, son fondateur, s'appuie sur un journal et des troupes de chocs déterminées (les camelots du roi). A longueur d'articles, il dénonce les "quatre Etats confédérés", francs-maçons, protestants, juifs et métèques, qui se coalisent pour abattre la France.

Paris, 1925. Manifestation de camelots du roi, les troupes de choc de l'Action française, le jour de la fête de Jeanne d'arc. © Albert Harlingue / Roger-Viollet

*Les ligues contre le Cartel des gauches.
La grande guerre met un terme provisoire au phénomène ligueur, qui ressurgit dans les années 1920. Les ligues s'appuient désormais sur l'esprit ancien combattant omniprésent dans la société française de l'entre-deux-guerres.
La victoire du Cartel des gauches (les radicaux alliés aux socialistes) en 1924 insuffle un nouveau dynamisme à l'action directe de l'Action française. Les Jeunesses Patriotes de Pierre Taittinger entretiennent l'esprit ancien combattant et se prononcent en faveur d'un vaste rassemblement national comparable à l'Union sacrée qu'a connu le pays au cours de la guerre. Enfin, le Faisceau de Georges Valois, fondé en 1925, entend créer grâce à l'action de rue de son groupe paramilitaire (la Légion), un régime corporatiste inspiré de l'Italie mussolinienne. L'organisation jouit de solides soutiens financiers  dans le monde des affaires, obnubilé par le "péril rouge".
 Le renversement du Cartel en 1926 et le retour au pouvoir de la droite entraîne la mise en sommeil des ligues. Ainsi  Pierre Taittinger apporte son soutien au gouvernement Poincaré, au grand dam de certains activistes du mouvement. Les généreux bailleurs de fonds du Faisceau s'en détournent une fois l'hypothèque socialiste levée. Serge Berstein (voir source 1) affirme ainsi que "les ligues des années 1920 ne sont, délibérément ou inconsciemment, que l'infanterie de la droite parlementaire dans sa lutte contre la gauche."

* L'antiparlementarisme des années 1930.

Caricature anonyme (analysée ici).

Profitant du discrédit qui frappe le régime parlementaire à la faveur de la crise des années 1930, les ligues connaissent un regain d'activité. Plusieurs facteurs expliquent ce rejet.
Les gouvernements s'avèrent incapables de juguler la crise économique et sociale qui affecte durement le pays. La politique de déflation pratiquée empêche toute relance de l'économie et fragilise les salariés des classes moyennes, soutiens traditionnels du régime républicain.
La très forte instabilité gouvernementale constitue un second motif de mécontentement. En dépit du maintien aux postes de responsabilité des mêmes hommes, majoritairement issus des rangs du parti radical, les gouvernements ont une espérance de vie très limitée qui empêche l'adoption d'une politique suivie face à la crise. Cinq cabinets tombent en 13 mois. L'opposition parlementaire de droite dénonce cette valse des ministères et l'incurie des gouvernements de "Néo-Cartel" face à la crise. (2)
La grande presse se déchaîne et exploite l'affaire Stavisky, un scandale politico-financier compromettant quelques élus radicaux. L'affaire alimente le fort antiparlementarisme d'une partie de l'opinion publique et sert de prétexte tout trouvé aux ligues nationalistes qui y voient l'occasion rêvée de tordre le coup à la "gueuse".

Affiche du 5 février 1934 de la Solidarité française (SF) appelant à manifester le lendemain. La ligue brocarde un régime corrompu et inefficace livré aux mains des juifs (ici les socialistes Blum et Zyromski). Elle désigne à la vindicte publique les étrangers, coupables tout trouvés des difficultés sociales de l'heure et entonne un slogan promis à un bel avenir ("la France aux Français"). La SF dénonce la décadence du pays et invite toutes les catégories sociales frappées par la crise à manifester dans la rue leur mécontentement.



* Le 6 février 1934.
Le suicide suspect de Stavisky le 8 janvier 1934 entraîne une série de manifestations, accompagnées  d'actes de vandalisme, tout au long du mois. L'Action française dénonce le gouvernement des "voleurs et des assassins."
Une intense campagne de presse relaie l'affaire et dénonce la corruption des parlementaires.
Le président du conseil Camille Chautemps, accusé d'avoir fait traîner l'enquête dans le cadre de l'escroquerie, démissionne le 27  janvier. Pour le remplacer, le 3 février, le président Lebrun fait appel au radical Edouard Daladier dont la réputation d'énergie et d'intégrité devrait lui attirer les faveurs de l'opinion.
Or, face aux nombreuses déprédations commises lors des manifestations, la police apparaît curieusement passive. Une enquête de la Ligue des droits de l'Homme pointe du doigt en particulier l'attitude ambigüe du préfet de police de Paris, Jean Chiappe. L'homme déteste la gauche et entretient des liens courtois avec l'extrême droite. Daladier lui reproche surtout une rétention d'informations dans l'affaire Stavisky. Le nouveau chef du gouvernement déplace donc Chiappe. Les ligues voient dans cette décision une manœuvre politique qui  met le feu aux poudres. Informé, le préfet refuse d'obtempérer ce qui entraîne non plus seulement sa mutation, mais sa révocation. Il en informe aussitôt la presse.
Les ligues et associations d'anciens combattants, habilement relayées par des parlementaires de droite, se saisissent du prétexte et appellent à une grande manifestation de protestation pour le 6 février, jour de la présentation par Daladier de son gouvernement à la Chambre des députés. 

Défilé de membres de la Solidarité française lors des obsèques de Lucien Gariel, un des leurs membres tué lors de l'émeute du 6 février 1934. Cette ligue fondée et financée par le parfumeur François Coty emprunte beaucoup au fascisme: salut à l'antique, parades militaires et uniformes (chemise bleue, bottes, ceinturon pour les milices du mouvement). [Une analyse approfondie de la photo sur L'Histoire par l'image]


Derrière l'unanimité de façade, c'est la diversité des objectifs et des modes d'action des participants à cette manifestation qui l'emporte. Les acteurs du 6 février se répartissent en trois grandes catégories:
1. les anciens combattants
Leurs organisations mobilisent en masse, en particulier l'Union nationale des combattants (UNC). Très marquée à droite, ses membres fustigent l'impéritie des hommes politiques qui rendent le sacrifice des anciens poilus vain. Seule l'Association républicaine des anciens  combattants(ARAC) - communiste- se distingue dans ce milieu très marqué à droite. A contre courant des autres participants, ses membres réclament l'arrestation de Chiappe, tout en fustigeant la "République bourgeoise".

2. Les ligues d'extrême droite (3) constituent l'autre composante des défilés du 6 février. Mais, là encore, la diversité prévaut:
- Les Croix de feu (CF) tiennent à la fois du mouvement ancien combattant et de la ligue d'activistes. L'association créée en 1927, se targue de regrouper l'élite des anciens combattants et se distingue rapidement par l'importance de ses effectifs. Prise en main par le lieutenant-colonel de La Roque, elle s'ouvre bientôt aux fils et filles des membres, puis à toute personne qui partage les idéaux des Croix de feu. Les velléités putschistes des Volontaires nationaux et des "dispos", les troupes de choc du mouvement, le discours xénophobe, le goût pour les parades militaires, le culte du chef font incontestablement songer au fascisme. Pour autant, de La Roque, attaché au catholicisme social, réclame en premier lieu une réforme des institution permettant de renforcer l'exécutif.
 Les Jeunesses Patriotes (JP) de Pierre Taittinger, député de Paris, se placent elles aussi dans le sillage de l'esprit ancien combattant et appellent de leurs voeux un pouvoir fort.
- Solidarité française (voir plus haut).
- Enfin, bien que fragilisée par la condamnation pontificale de 1926, la ligue d'Action française de Maurras n'en continue pas moins de jouir d'une grande influence à droite. Au quartier latin, les Camelots du roi multiplient les échauffourées  et réclament la restauration de la monarchie.

3. Enfin, plusieurs hommes politiques de droites, en particulier les conseillers municipaux de Paris, mais aussi André Tardieu, principal dirigeant de l'opposition parlementaire, se tiennent disposés à exploiter une situation favorable.


Le colonel François de La Rocque sous l'arc Arc de triomphe, le 14 juillet 1935.
© Gaston Paris / Roger-Viollet -



Pas moins de cinq cortèges différents composent la manifestation du 6 février. D'aucuns appellent à prendre d’assaut la Chambre, exigeant la démission de Daladier et de son gouvernement.
Les ligues d'extrême droite, Action française, Jeunesses patriotes, Solidarité française, convergent depuis divers points de Paris vers la place de la Concorde et la Chambre des députés. Les échauffourées débutent dès 17 heures et vont crescendo. La manifestation se transforme vite en émeute. Des kiosques à journaux, un bus sont incendiés, les plaques des arbres sont arrachées et transformées en projectiles. Face à la garde républicaine qui charge à cheval, les manifestants utilisent des billes afin de faire tomber les montures ou tentent de les blesser grâce à des rasoirs disposés au bout de leurs bâtons. Les actions les plus violentes se déroulent au niveau du pont de la Concorde et sont le fait des militants de Solidarité française, de la Ligue des Patriotes et de l'Action française, les principaux émeutiers décidés à marcher sur la Chambre.
Vers minuit, le cordon de gardes mobiles qui barre le pont de la Concorde est sur le point d'être débordé par la vague d'assaillants toujours plus nombreux. Acculées, les troupes se dégagent en ouvrant le feu. Le bilan est lourd puisqu'on dénombre à l'issue de l'émeute 15 morts et plus de 1 400 blessés.
Sur la rive gauche de la Seine, où stationne le gros de ses troupes, de La Roque ordonne aux Croix de feu de se replier, dès l'annonce des premiers coups de feu, mettant ainsi un terme à sa manœuvre d'encerclement du Palais Bourbon.


Paris, le 6 février 1934. Manifestants refoulés, boulevard des Italiens. © LAPI / Roger-Viollet. A l'issue des affrontements les dégâts sont énormes: plaques d'arbres arrachées, canalisations sectionnées, véhicules incendiés. 


A l'intérieur de la Chambre des députés, la minorité parlementaire de droite multiplie les obstructions afin de retarder la tenue du vote de confiance. Certains se servent de la manifestation de rue qui prend alors un tour sanglant pour obtenir la démission du gouvernement.
Mais la gauche fait bloc derrière le président du conseil en accordant sa confiance à son cabinet.
Dès le lendemain pourtant, Daladier constate les premières défections dans son entourage. Prêt à décréter l'état de siège et à ouvrir une information  pour complot contre la sûreté de l'état, il en est dissuadé par les objections des magistrats et militaires chargés d'appliquer ces mesures. Isolé et lâché par ses collègues radicaux, Daladier présente sa démission. Aussi, semblant donner raisons aux émeutiers, le régime républicain abdique devant le mouvement de rue.
Le 8 février, une partie des radicaux (Herriot, Sarraut) apporte même son soutien à un gouvernement d’union nationale dirigé par l'ancien président Gaston Doumergue où la droite se taille la part du lion.

 Une du Populaire (le quotidien de la SFIO) le 7 février 1937.


* Quelles interprétations donner au 6 février?
Le 6 février révèle incontestablement les faiblesses du régime et le rejet de l’immobilisme des institutions politiques. Une part notable de l'opinion publique réclame plus d'autorité, d'efficacité et semble favorable à un renforcement de l'exécutif.
Or, selon l’appartenance politique des acteurs, les interprétations de la crise du 6 février 1934 divergent profondément.
Pour la gauche, il s’agit d’une tentative de coup d’Etat fasciste.
Cette lecture de l'événement a aussi l'avantage, du point de vue des différents courants de la gauche de reporter sur des éléments exogènes les difficultés du régime, s'exonérant du même coup de leurs responsabilités dans la difficile gestion gouvernementale: incapacité à réformer du parti radical, soutien sans participation aux gouvernements des socialistes en 1924 et 1932, franche hostilité au régime des communistes, dont certains sont descendus dans la rue le 6 février... (4)
La dramatisation du danger incarné par les ligues contribue en tout cas à imposer à gauche la thématique antifasciste. Surtout, le 6 février enclenche un rapprochement, très progressif, des différentes familles de la gauche. Désormais aux yeux de Staline et du Komintern, le fascisme incarne le danger le plus grave, provoquant un revirement spectaculaire du PCF qui abandonne sa tactique "classe contre classe". Aussi, un pacte d'unité d'action est passé entre la SFIO et le PCF le 27 juillet 1934, prélude à l’union des gauches (socialiste, communiste, radicale) au sein du Front populaire en 1936.

La multiplicité des cortèges et des attitudes des protagonistes du 6 février invalide la thèse d'un vaste complot ourdi par les différentes ligues pour renverser la République. Les manifestants les plus déterminés, qui cherchent véritablement à en découdre, se recrutent parmi les membres de l'Action française, de la Solidarité française, des Jeunesses Patriotes qui restent minoritaires (bien que nombreux). Les adhérents d'associations d'anciens combattants ne participent pas, ou à titre individuel, aux échauffourées. Quant aux Croix de Feu, ils se replient après une grande démonstration de force.
L’examen des faits révèlent néanmoins que l'improvisation n'est pas le fait de tous. La majorité de droite du conseil municipal de Paris se sert de l'émeute qu'elle a partiellement suscitée comme d'un moyen de pression pour amener le gouvernement Daladier à démissionner. D'ailleurs, plusieurs conseillers sont aussi les dirigeants des Jeunesses Patriotes qu'ils poussent à l'action. Leur intrusion dans la Chambre des députés vise assurément à faire céder Daladier.
Et si, une fois le gouvernement d'union nationale constitué, les Jeunesses Patriotes (mais aussi les membres de la Solidarité française) semblent se satisfaire du retour de la droite au pouvoir, il n'en va pas de même au sein de l'Action française et des Croix de feu où beaucoup reprochent à de La Roque de ne pas avoir poussé plus loin son avantage.

 Affiche dénonçant la répression de la manifestation du 6 février. L'auteur anonyme est à sans doute issu des organisations d'anciens combattants ou des ligues d'extrême droite. Le slogan affirme que le gouvernement Daladier est responsable de la tuerie. Surtout, d'après ce document, les victimes seraient des membres des associations d'anciens combattants. L'enquête démontre au contraire que les morts (à l'exception de victimes de balles perdues) sont des membres des ligues (Jeunes Patriotes, Action française, Solidarité française), armés et prêts à en découdre.


* Un fascisme à la française?
Les modes d'action et l'organisation de la plupart de ces ligues témoignent de leur fascination pour le fascisme. Organisées en groupes mobiles, leurs troupes se recrutent comme en Italie et en Allemagne au sein des groupes sociaux atteints par la crise, en particulier les classes moyennes. Tous arborent des tenues militaires et se rangent derrière un chef vénéré à l'instar de Taittinger pour les JP, de La Rocque pour les CF. Leur terrain d'action est la rue.
La dénonciation des politiciens corrompus, la stigmatisation des étrangers, l'aspiration à une reprise en main autoritaire témoignent au niveau de la base de ces organisations d'une aspiration au fascisme. Mais, à la différence des partis uniques fasciste et nazi en Italie et en Allemagne, la droite révolutionnaire se divise en un grand nombre de groupes rivaux. En outre, les programmes politiques, flous, réclament en premier lieu un renforcement de l'exécutif et non l'établissement d'un régime totalitaire. Aussi, Serge Berstein suggère: "(...) la crise globale que connaît durant les années 30 la société française y aurait fait naître une virtualité fasciste, développé des troupes d'un éventuel fascisme auquel aurait manqué la volonté politique de le concrétiser véritablement." (5)




Cette chanson interprétée par Marcel Dambrine s'avère tout à fait représentative de l'esprit ancien combattant, encore si prégnant en 1934. Ici, le triomphe des poilus est rendu inutile par les trahisons de l'arrière et une classe politique considérée comme responsable des difficultés ("une horrible mégère, / la politique [qui] hélas perdît la paix").
Les paroles réclament au contraire des croix de feu une fidélité absolue aux "fils de France", ces glorieux ancêtres -Gaulois, grognards napoléoniens, poilus- qui livrèrent bataille pour "sauver le sol et notre race"...



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Notes.
1. en particulier le scandale des décorations qui implique le gendre du président Grévy.
2. les radicaux gouvernent sans discontinuer en association avec la gauche socialiste dans des coalitions de type Cartel après les victoires de 1924 et 1932 ou avec la droite en 1926 et 1934. 
3. Serge Bernstein en donne la définition suivantes (sources n°): "Distinctes des partis politiques en ce sens qu'elles n'ont pas de projet politique global à présenter aux électeurs, refusant de jouer le jeu électoral qui les intégrerait au régime en place, elles constituent autant de groupes de pression aux objectifs limités." Toutes aspirent "à jeter bas la République parlementaire." Pour lui substituer un autre régime: monarchique pour l'Action française, fasciste pour la Solidarité française ou le Francisme, plébiscitaire pour les Croix de feu.
4.  Aux lendemains du 6 février, le parti radical est toutefois discrédité par sa participation à un gouvernement arrivé au pouvoir dans des conditions illégitimes. Il ne se relèvera jamais vraiment de cette abdication. 
5. En 1936, le gouvernement du Front populaire interdit les formation paramilitaires ligueuses à la suite de l'agression dont est victime Léon Blum. Il dissout les ligues quelques mois plus tard. Seuls les Croix de feu parviennent à survivre à l'épisode. En créant le Parti social français (PSF), de La Roque transforme en programme politique les aspirations nationalistes et autoritaires des anciens combattants et dote le pays d'une grande force politique de droite (800 000 adhérents en 1938!). 

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Marcel Dambrine:"Les Croix de feu" (1934) [sur le Cd les chansons de l'histoire 1930-1934]

lorsque ayant déposé notre casque / remis notre fusil au ratelier / nous avons , sortant de la bourrasque / revu les champs, le bureau, l'atelier : nous espérions qu'ayant gagné la guerre
/ la France aurait le bonheur à jamais / mais il fallut qu'une horrible mégère / la politique, hélas, perdît la paix

refrain: allons debout les croix de feu / notre tâche n'est pas finie / fiers enfants de la patrie / l'honneur l'appelle et le devoir le veut  / faisons le serment à jamais / tous unis comme au front naguère / nous les vainqueurs de la guerre / de protéger la France dans la paix

quand jadis la France était la Gaule / les vieux gaulois , moustachus et velus  / hache au poing ou lance sur l'épaule / n'étaient ils pas nos aieux les poilus ,  / de Charlemagne aux grognards de l'Empire / les fils de France ont eu des coeurs ardents  / de ces héros il faut qu'on puisse dire / les croix de feu sont les fiers descendants

refrain

dans les champs de la Manche à l'Alsace / quinze cent mille héros de nos amis  / pour sauver le sol et notre race / sont maintenant pour toujours endormis / les oublier serait indigne et lâche
qu'ils ne soient pas morts inutilement  / nous croix de feu continuerons leur tâche  / aux croix de bois nous en faisons serment

refrain

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Sources:
1. Serge Berstein: "Enquête sur le fascisme français." in L'Histoire n° 219, pp46-49.
2. Serge Berstein: "Le 6 février 1934", Julliard, 1975.
3. Le 6 février 1934 dans les archives de l'INA.


Liens:
- "La gueuse": chanson des Camelots du roi.
- Les analyses pertinentes du site L'histoire par l'image.
- Blog de P. Assouline: "Le fascisme français n'a pas existé. "

dimanche 13 novembre 2011

251. Yvonneck: "La gueuse" (1909)

L'installation progressive et difficile de la IIIème République s'accompagne de très nombreuses critiques. Aussi, de 1870 à 1914, le régime traverse et surmonte de très graves crises politiques dont tentent de tirer parti ses adversaires.
Parmi les principaux contempteurs de la République se trouve l’Action française (AF). Ce mouvement est fondé en pleine Affaire Dreyfus (1898) par Maurice Pujo et Henri Vaugeois, deux jeunes patriotes antidreyfusards. La grande figure du mouvement, Charles Maurras, les convainc rapidement de la nécessité d'une restauration monarchique.  
L’Action française, la revue du mouvement créée en juillet 1899, se transforme en quotidien à partir de mars 1908 et contribue à diffuser le « nationalisme intégral » théorisé par Maurras. Ce dernier puise aux sources de la contre-révolution royaliste et fait de l'AF un parti de combat. Profondément antimoderne, nostalgique d'un âge d'or fondé sur le respect des rites et traditions d'une société organique détruite par la Révolution française, l'AF fait du catholicisme le garant de l'ordre, de l'autorité et des hiérarchies.

 Affiche reproduite dans l’Action française, 1ère année, n°3, 23 mars 1908.


A longueur d'articles, Maurras fait part de sa détestation du libéralisme et de l'individualisme. Il y fustige la démocratie libérale, incarnation de la "décadence" française, ainsi que le parlementarisme, synonyme de vil bavardage et de corruption.
L'extrait ci-dessus -une affiche de l'Action française reproduite dans le n°3 du quotidien et dont sont tirés les extraits cités dans ce post- dresse les grandes lignes du programme de l'organisation. Il y apparait très clairement que l'objectif principal est de restaurer la monarchie. 
Afin d'y parvenir, il faut se débarrasser des ennemis de la France qui, pour les hommes de l'AF, ont conduit la Révolution et constitue autant de corps étrangers à la tradition française, ces "quatre Etats confédérés" qui se coalisent pour entraîner le pays sur la voie du déclin:
1. Les Juifs sont, pour les hommes de l’Action française, les ennemis à combattre, et abattre, en priorité.  Alors même que l’Affaire Dreyfus est terminée - le capitaine a été réhabilité en 1906- sa culpabilité reste évidente pour les royalistes antidreyfusards qui puisent aux diverses composantes de l'antisémitisme. (1)
 2. Les « francs-maçons qui n’ont qu’une haine : l’Eglise, qu’un amour, les sinécures et le trésor public (...)", seraient, d'après les membres de l'AF, en lien avec les juifs, les instigateurs d'un vaste complot, tirant les ficelles des actions publiques.
Alors fervents soutiens de la République radicale, les francs maçons fournissent nombre de ministres. Très anticléricaux, ils inspirent et soutiennent les mesures prises dans les années précédentes, en particulier la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Or, pour l'AF, les idées laïques sapent les fondements de la société.
3. Les « pédagogues protestants » (2) sont une des autres cibles favorites de la jeune Action française. Persécutés sous les rois, les protestants ont été d'une manière générale de fervents républicains. Ainsi, de nombreux hommes politiques de cette confession (Jules Ferry) occupent des fonctions dirigeantes dans les premiers temps de la République, au grand des partisans du retour de la religion catholique en tant que religion d’Etat, que sont les partisans de l'AF. Ces derniers accusent en outre les protestants d'avoir instillé un esprit critique contribuant à saper l'unité du corps social.

 Caricature antisémite d'A. Lemot parue dans Le Pèlerin en 1909. Les députés et sénateurs ne sont que des pantins animés par des marionnettistes juif et franc-maçon.


4. S'appuyant sur le déterminisme racial et biologique théorisé par Jules Soury et Vacher de Lapouge, Maurras et sa clique, injurient les «étrangers plus ou moins naturalisés ou métèques». 
Leur xénophobie est attisée par l'arrivée en nombre d'immigrants, surtout Belges, Italiens, Polonais, Juifs d’Europe centrale,  pour compenser le faible taux d’actifs français (la natalité est alors en berne). 
Les propagandistes de l'AF dénoncent "l'invasion" des métèques, accusés de voler le travail des Français et de dénaturer l'identité nationale par leurs mœurs singulières. Pour ces hommes,  les étrangers « accaparent le sol de la France, (...) disputent aux travailleurs de sang français leur juste salaire (...). » 

Bref, ces "quatre Etats confédérés"  servent de coupables idéal et fournissent une clef d'explication pratique aux difficultés de l'heure. L'ennemi public varie d'ailleurs selon l'époque. Ainsi, le complot judéo-maçonnique cède le pas devant le complot judéo-communiste dans l'entre-deux-guerres. 
Faisant fi de la complexité des phénomènes, les tenants du "nationalisme intégral" attribuent la "décadence" nationale à cette anti-France, dont il suffirait de se débarrasser pour résoudre les difficultés (principe du y-a-qu'à/ faut-qu'on).
Se dispensant d'analyses sérieuses, les pamphlétaires de l'AF et leurs épigones, usent de raccourcis et slogans démagogiques efficaces. (3)
Le théoricien Maurras a besoin d'hommes de mains. Aussi l'association d'étudiants monarchistes, connus sous le nom de  "Camelots du roi", est fondée en 1908 par Maxime Real del Sarte.  Les Camelots deviennent les troupes de chocs de l'AF, prompts à s'imposer lors de batailles rangées avec les organisations de gauche. Or, quoi de mieux pour galvaniser les troupes que d'entonner des chansons de combat?
Aussi, les Camelots se dotent d'un important répertoire musical, des chants de haine à entonner lors des descentes dans le quartier latin.
Dans la droite ligne des idées maurassiennes, la chanson interprétée ici par Yvonneck, voue aux gémonies les tenants de la démocratie: "youpins", francs-maçons, étrangers. Les députés, ("les coquins de la parlementerie") sont cloués au pilori, Briand, Jaurès et Fallières, promis à une triste fin, identique à celle du régime.
Après avoir estourbi la "gueuse", cette République abhorrée et importée ("A bas la Marianne / la fille à Bismark"), les Camelots sont invités à  restaurer le régime qui a fait la France: la monarchie et ses valeurs "authentiques", partagées par tous les "vrais Français" (sic).
La violence du propos peut surprendre, mais elle démontre avant tout à quel point la liberté d'expression est alors considérée comme une valeur à respecter coûte que coûte, quitte à ce que les pourfendeurs du régime ne s'en servent. Au fond, les paroles de cette chanson rappellent la violence verbale de Maurras. Imprécateur en chef, il ira jusqu'à réclamer l'exécution de Léon Blum dans un article d'une rare abjection. (4)

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Notes: 
1.  - L'Action française fustige les "juifs voleurs" et leur prétendue cupidité. Cet antisémitisme économique remonte au au Moyen Age, lorsque les Juifs se spécialisent  dans les métiers de la finance  en Europe occidentale, métiers alors interdits aux catholiques. Par un raccourcis saisissant, les Juifs sont alors accusés de ne s'intéresser qu'à l'argent. Certains socialistes font aussi des Juifs les fourriers du capitalisme.
- L'action française les accuse en outre d'être les "corrupteurs du peuple", et d'être à l'origine des affaires politico-financières qui fragilisent la République à l'instar du scandale de Panama, en 1892.
- En réaction à la laïcisation engagée par la République, les ultra-catholiques de l'AF réactivent l'antijudaïsme théologique de l'Eglise médiévale et  considèrent les Juifs comme les « persécuteurs de la religion catholique »(le peuple déicide).  
- La dénonciation du "complot juif " s'impose comme un thème récurrent  censé expliquer tous les troubles politiques et sociaux qui affectent le régime. 
- Le développement du concept pseudo-scientifique de la race à la fin du XIXème siècle fait du Juif un être inférieur, un apatride, «traître » en puissance, à l'instar du capitaine Dreyfus qui espionnerait pour le compte de l’Allemagne.

2. L’allusion se réfère aux lois scolaires de 1881 par lesquelles l’école est devenue gratuite, laïque et obligatoire pour les garçons et les filles jusqu’à treize ans. Cela heurte profondément l’Action française pour laquelle seules les élites sociales méritent d’être instruites, la masse ne devant pas accéder au savoir afin être mieux manipulée. D’autre part, elle connaît les arrière-pensées des Républicains : les nouvelles générations, en échappant à l’analphabétisme, seront gagnées aux valeurs nouvelles par les instituteurs, infatigables militants de la République.

3. Ralliée à l'Union sacrée lors de la grande guerre, l'Action française connaît son apogée après le confit et séduit de nombreux intellectuels qui se rapprochent de l'organisation (Bernanos, Maritain). La condamnation pontificale de 1926 et la mise à l'Index du quotidien  portent un coup sévère à l'AF qui connaît néanmoins un regain de vigueur à la faveur des émeutes antiparlementaires du début de l'année 1934. Mais l'incapacité à profiter de la crise du 6 février 1934 et le départ de la jeune garde du mouvement, attirée par le fascisme (Rebatet, Brasillach) participent à la perte de son influence à la veille de la deuxième guerre mondiale. Favorable à Vichy, Maurras multiplie les attaques contre la Résistance et les Juifs, ce qui entraîne sa condamnation pour trahison par la cour de justice du Rhône (il sera gracié en 1952).
Si après guerre, l'AF n'existe plus en tant que mouvement politique structuré, son influence reste grande auprès d'une partie des intellectuels de droite (Pierre Boutang, Philippe Ariès, Roger Nimier).

4. Le 9 avril 1935, Charles Maurras écrit à propos de Léon Blum dans L'Action française: « Ce Juif allemand naturalisé, ou fils de naturalisé [...] n'est pas à traiter comme une personne naturelle. C'est un monstre de la République démocratique. [...] Détritus humain, à traiter comme tel [...] . L'heure est assez tragique pour comporter la réunion d'une cour martiale qui ne saurait fléchir. [Un député] demande la peine de mort contre les espions. Est-elle imméritée des traîtres ? Vous me direz qu'un traître doit être de notre pays : M. Blum en est-il ? Il suffit qu'il ait usurpé notre nationalité pour la décomposer et la démembrer. Cet acte de volonté, pire qu'un acte de naissance, aggrave son cas. C'est un homme à fusiller, mais dans le dos. »
Il récidive le 15 mai 1935 contre le leader de la SFIO: " C'est en tant que Juif qu'il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum.  Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café: je me hâte d'ajouter qu'il ne faudra abattre physiquement Blum que le jour ou sa politique nous aura mené la guerre impie qu'il rêve contre nos compagnons d'armes italiens. Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer." (Charles Maurras, L'Action française, 15 mai 1935)

Les camelots du roi manifestant sur le parvis de Notre-Dame, à l'occasion des fêtes de Jeanne d'Arc. Paris, 1908. © Roger-Viollet

Yvonneck: "La gueuse"
Il s'agit d'une transcription, des erreurs se sont donc peut-être glissées dans les paroles ci-dessous. N'hésitez pas à me faire part de vos remarques ou rectifications.


La gueuse chantée par monsieur Yvonneck

Quand on pendra la gueuse au réverbère  / Tout l'monde rigol'ra Tout Paris dans'ra. 
On illumin'ra dans la France entière  / Et pour les Youpins 
Ça s'ra cett' fois l'coup du lapin /A bas la laïque / Et les Francs-maçons ! 
Qu'on les foute à l'eau / Dans l'pays des poissons  / Briand nag'ra 
Comme il a la manière  / Et Jaurès boira ; 
Son ventre' s'emplira ;  / On verra sur le dos flotter Fallières
Et les députés  / S'en aller comme les chiens crevés. 

II Les cagoulards de la Franc-maçonnerie
 / ventre plein de pus, gavés et repus / Tous les coquins de la parlementerie
sans trêv' ni procès / rendront leurs comptes aux vrais Français
Vive la patrie, vive le drapeau, / la gueuse est malade et nous aurons sa peau.
Pour lui donner de dignes funérailles / Camelots du roi gendarmes de sa loi / et plonge lui le cœur et les entrailles  / dans le tout-à-l'égout / 
elle s'y trouvera bien à son goût

III Pour dépouiller les gens de la République, / Camelot vas-y / pas besoin de fusil,
Ces lascars là, ça s'nettoie à coups d'trique ! : C'est des étrangers / Faut les secouer ! Faut pas t'gêner ! 
A bas la Marianne,  / La fille à Bismarck  / La France est à nous, la France est à Jeanne d'Arc !
Aux camelots déjà partis en guerre,  / Tout le monde se joindra  / Tout le monde y viendra 
Le Roi sera le roi des prolétaires,  : Roi des ouvriers et, / des brav'gens et destroupiers



Sources:
- Michel Winock: "Au nom de Dieu, de la nation et de la race", in L'Histoire, hors-série juillet-août 2010. 
- Esther Benbassa (dir): Dictionnaire du racisme, de l'exclusion et des discriminations, Larousse, 2010.
- Laurent Joly: "Les débuts de l'Action française (1899-1914) ou l'élaboration d'un nationalisme antisémite." (Cairn.info)

mercredi 9 novembre 2011

Loca Virosque Cano (8) : La "Zoo Station" de U2 à Berlin, 1991.

Berlin, 3 octobre 1990 : L’Allemagne est officiellement réunifiée, le mur est tombé depuis presque un an. 4 Irlandais, Paul Hewson, Larry Mullen, Adam Clayton et David Howell Evans atterrissent dans cette ville symbole d’une guerre froide désormais officiellement révolue mais dont les stigmates sont encore visibles : on n’efface pas 45 ans d’histoire d’un coup de gomme. Le groupe n’a plus grand-chose à prouver, à part à lui-même ; les 4 irlandais se retrouvent donc « au pied du mur » : comme l’a dit Bono quelques temps auparavant leur objectif est de «Dream it all up again », tout réinventer et trouver un second souffle à l’instar de ce qui attend la nouvelle Allemagne et Berlin.

U2 à Berlin pendant l'enregistrement d'Achtung Baby [@A. Corbjin]

Correspondance à Berlin.

La formation dublinoise née en 1976, est devenue en 15 ans un mastodonte du rock mondial. Le groupe se taille d'abord une sérieuse réputation dans les iles britanniques entre 80 et 82, période au cours de laquelle leurs deux albums "Boy" et "October" sont de remarqués succès publics et critiques. L'explosion européenne de U2 est liée à la sortie de l'album "War" en 1983 qui compte 4 singles dont "New year's day" et "Sunday Bloody Sunday". Le groupe enregistre ensuite "The Unforgettable Fire" (84)  puis "The Joshua Tree"(87) et "Rattle and Hum"(89).
Les deux derniers albums marquent une américanisation du groupe, qui marie désormais son rock très européen aux sonorités du blues et des musiques noires américaines, fleurtant  avec le gospel à l’occasion.  "The Joshua Tree" et la personnalité un brin écrasante de Paul Hewson (aka Bono, chanteur du groupe) ont transformé U2 en une énorme machine, un peu bouffie, un peu prétentieuse diront certains, mais surtout en un groupe aux dimensions mondiales par ses ventes, sa reconnaissance, son implication dans l'espace public. Le succès devenant paralysant la période qui suit "Rattle and Hum" est celle durant laquelle  le groupe doit choisir entre exploser en vol sous le poids de son succès ou se réinventer totalement. Le recentrage européen se fera donc à Berlin : le choix s’impose comme une évidence au regard de la situation, la ville possédant, en outre,  de sérieux atouts techniques et quelques antécédents en matière de résurrection.

Le 3 octobre 1990, U2 investit donc les studios Hansa aussi appelés « Hansa by the wall » pour travailler à ce qui deviendra un des plus grands albums pop/rock des années 90. Bowie, les avait précédés pour 3 disques qui constituent ce qu’il est désormais convenu d’appeler sa « trilogie berlinoise » à la fin des 70. En effet,  entre 1977 et 1979, l’artiste aux multiples visages y créé successivement  "Low", "Heroes" et "Lodger", albums  majeurs de sa discographie qui laissent transparaitre la fascination de Bowie pour l’Allemagne des années 30 autant que pour les musiques électroniques portées par de nouveaux groupes comme Kraftwerk ou Neu ! Cet épisode berlinois, permet à Bowie de renouer non seulement avec le succès mais de s’éloigner également de ses démons après une période où il s'égara assez dangereusement dans les drogues et la paranoïa. (1)




A gauche, U2 dans le studios Hansa pendant l'enregistrement de la vidéo de "One".


A droite, l'entrée des studios Hansa.







Dans son sillage d'autres pointures du rock vinrent enregistrer des pièces majeures de leur discographie en ces lieux, au pied du mur qui balafre la ville depuis août 61 : Depeche Mode, Iggy Pop, ou encore l’australien Nick Cave mais aussi Killing Joke. En se posant à Berlin et en entrant dans ces studios mythiques, U2 poursuit aussi ce parcours qui lie le groupe à de nombreuses villes qui ont contribué à forger son identité artistique, musicale, ou politique : on pense à Dublin, à Belfast, à New York, à Memphis (puis après « Achtung Baby » à Sarajevo, ou encore Fez). Berlin est donc une étape qui fait sens pour enregistrer un nouvel album dont le titre d'ouverture fait étape dans une des gares les plus célèbres de la ville. 


1er trajet : La Bahnhof Berlin Zoologischer Garten jusque dans les années 70.

Qu'on l'appelle Bahnhof Berlin Zoologischer Garten (BBZG), Zoo Station, ou la gare du jardin zoologique de Berlin, on parle du même lieu mais en 3 langues différentes.

C'est une des plus anciennes gares de Berlin puisqu'elle est construite en 1882. D'abord destinée aux courtes distances (station de la Stadtbahn équivalent du RER aujourd'hui), dès 1884 elle propose aux voyageurs des  départs plus lointains. En 1902, s'ouvre sous la BBZG la station de métro du même nom que l'on doit à A. Grenander qui en réalisa environ 70, aériennes ou souterraines dans la ville. La gare a été plusieurs fois agrandie et rénovée en 1934 et 1940 pour faire face à l'augmentation de la population de la ville qui double entre 1910 et 1939 passant de 2 à 4,3 millions d'âmes. C’est de là que certains juifs Berlinois migrèrent à l’époque du nazisme. Parmi eux, un certain Helmut Newton, qui quitte Berlin en 1938. Derrière la gare aujourd’hui se trouve d’ailleurs  le musée   de la photographie dont il fut un des initiateurs. Il se souvient : «C’était le 5 décembre 1938, j’étais avec mes parents, assis dans le train à la station du zoo. Je me rappelle encore précisément que j’ai pu voir l’ancien casino une dernière fois en descendant…» Migrer  lui permit d’échapper au sort qui s’abattit sur les juifs d’Allemagne et parmi eux, sur  son maître  Else Neuländer-Simon.

La structure métallique terminée après la guerre, le vitrage ne sera posé qu’entre 54 et 57. Etant située à l'ouest de la ville géographiquement, mais aussi du temps de la partition, dans le quartier de Charlottenbourg, la station devient, durant la guerre froide et à l'époque du mur la plus importante de Berlin ouest. En 1969, la ligne de métro U2 croise désormais la ligne U9 sous la gare BBZG. Jusqu’à la chute du mur, la gare sert de point d’arrivée ferroviaire pour les voyageurs en provenance de RFA via les couloirs de circulation aménagés jusqu'à la capitale. Parmi eux bon nombre d’étudiants qui venaient poursuivre leur cursus universitaire à Berlin mais aussi fuir les obligations du service militaire et profiter de l’ambiance particulière du lieu ou de ses avantages en matière d’impôts. (2)
La gare en reconstruction
après la guerre.
La gare au début des années 50









La gare aujourd'hui.
















La gare est située à proximité du zoo qui lui donne son nom. Très ancien puisqu'il a ouvert en 1844, il a été quasi totalement détruit suite à la deuxième guerre mondiale. Moins d'une centaine d'animaux survécurent aux privations et aux bombardements qui anéantirent Berlin dans les dernières années du conflit. Reconstruit par la suite, il a récemment retrouvé une grande popularité grâce à l'ours polaire né en captivité Knut, véritable star mais aussi objet de polémique nationale. L'ourson abandonné par sa mère a été gardé en vie et élevé par les responsables du zoo. Knut meurt d’une infection en 2011 à l’âge de 5 ans, donnant de nouveaux arguments aux détracteurs du choix fait par le zoo de le garder en vie avec des humains comme parents de substitution.


2ème trajet : des 70’s finissantes à l’aube d’une nouvelle ère.

Avant que U2 ne mette "Zoo station" en ouverture d' "Achtung baby », la Bahnohf Berlin Zoologischer Garten a déjà servi de décor à quelques morceaux de choix de la production musicale et plus largement culturelle, de l'Allemagne.

Wolf Bierman en concert à Munich en
1976.
Retournons  en 1978, avec une des artistes à la fois emblématique et incontournable de la scène punk rock allemande (si tant est que l'on puisse l'enfermer dans cette catégorie, vu le personnage) et de la scène punk tout court qu'est Nina Hagen. Née du côté est, elle est la belle fille de Wolf Bierman. Artiste aux multiples talents, il vit en RDA par choix depuis 1953. Compositeur de chansons et poète il utilise ses écrits pour diffuser un point de vue souvent critique sur le gouvernement du pays et sa politique. Le théâtre dont il est propriétaire est fermé, il devient aux yeux du pouvoir un dissident dangereux. Marié à la mère de Katerina/Nina, il continue malgré tout à enregistrer des disques contestataires qui se vendent clandestinement en RDA et connaissent un vrai succès en RFA. En 1976, il doit quitter la RDA et sa capitale avec femme et enfant. En effet, à la faveur de concerts donnés à Cologne à l’invitation d’un syndicat ouest-allemend, Wolf Bierman est déchu de sa nationalité. Il s’installe à Berlin-ouest puis Londres l'année suivante. C’est là que  Nina se mêle à la scène punk en pleine explosion et notamment à une groupe punk féminin dénommé the Slits (« les fentes »). Nous voici en 1978, elle sort son premier album "Nina Hagen Band" signé chez CBS.


C'est sur cet opus écoulé à 500 000 exemplaires que se trouve "Auf’m Bahnhof Zoo". La chanson nous transporte immédiatement au cœur de notre sujet : nous sommes dans la gare et précisément dans les toilettes. Sous nos yeux se joue une scène de séduction entre deux femmes qui se termine au moins par un baiser, le texte ajoutant que l’auteur apprécie toutes les femmes brunes ou blondes. C'est donc d'une rencontre amoureuse lesbienne dont il est question dans cette chanson, interprétée comme vous pouvez le constater ci dessous dans un style inimitable. 








L'enquête du Stern en 1978.
La "Zoo station" d' « Achtung Baby » est, à la même époque, tristement connue des Berlinois qui l'associent au moins autant à l'histoire sordide d'une jeune fille prénommée Vera, qu’à la chanson très provocante de Nina Hagen. Vera est, en effet,  plus connue sous le nom de Christiane F. (de son vrai nom Vera Christiane Felscherinow). Christiane F. est l'ange maudit de cette Bahnhof zoo et  tout le pays la découvre un beau jour de 1978 à la une du grand news magazine national Stern. En effet, rencontrée lors d'un procès de client de prostituées mineures, deux journalistes de Stern décident de recueillir le témoignage de cette adolescente qui fréquente la gare depuis ses 13 ans, y découvre les drogues douces puis dures, la vie nocturne et finit par se livrer à la prostitution pour s'assurer l'achat de ses doses d'héroïne. Le parcours livré par Christiane F. aux journalistes sort sous la forme d'un livre choc "Nous les enfants de Bahnhof zoo" (ou "Moi Christiane F., 13 ans droguée, prostituée" de ce côté-ci du Rhin). 


Le témoignage de la jeune adolescente livre à l'Allemagne le tableau effrayant d'un lieu devenu le repère de tout un monde interlope mêlant trafics, vente et consommation de drogues et prostitution. L’arrière de la gare, sur la Jebensstrasse, est devenu le repère de jeunes junkies et prostitué(e)s. Ce qui secoue particulièrement le pays c'est bien sûr l'age des compagnons de Christiane F qui se révèle à l'Allemagne sous les traits d'une génération perdue, noyée dans des problèmes familiaux et sociaux, qui brûle son innocence par les  deux bouts autour de la Bahnhof zoo : on est très proche de l'esprit "no future" reconfiguré à la poudre blanche et à l'instinct de mort par autodestruction.

Le livre reste en tête des ventes durant presque deux ans en Allemagne, et connait également un succès de librairie dans toute l'Europe. En 1981 Uli Edel en tire un film. Le personnage de Christiane F. prend une nouvelle dimension, plus romanesque sans doute, incarné par une actrice aux traits angéliques. La mise en images n'enlève rien à l'âpreté du destin de ces gamins qui paraissent aussi inconscients que paumés. Le film donne une coloration pour le moins branchée au destin de Christiane F. (elle n’était pas totalement absente du livre cependant) ; D. Bowie apparaît dans le film et en donne une partie de la bande son faisant se rejoindre son imaginaire de la ville à une réalité postérieure bien différente comme le montre l'utilisation du titre "Heroes" dans l'extrait ci dessous.





« Zoo station » terminus ou nouveau départ :

Il est temps désormais de s’attarder un peu sur le titre enregistré par U2. Le bruit court que l’enregistrement d’ « Achtung Baby » ne fut pas totalement paisible et que l’atmosphère de la ville influença beaucoup la tonalité de l’album. Daniel Lanois, producteur, ne dira-t-il pas qu’"une fois rentré à Dublin, nous avions encore le sang de Berlin qui coulait dans nos veines » ? Effectivement, un des premiers morceaux enregistrés, celui qui va dégripper la machine, est « One » dont les paroles résonnent comme un écho de ce qui caractérise Berlin et l'Allemagne à ce moment précis : « We are one, but we are not the same, we get to carry each other » (3)

On le comprend dans les paroles de "Zoo Station", l’idée est sans doute de mettre en regard ce qui est propre à l’univers des gares (l’oppression du temps, la vitesse, le départ) avec l’univers du groupe qui est alors en pleine lutte contre ses propres stéréotypes et habitudes. Le texte de la chanson invite au risque, à l’affrontement avec l’inconnu, au franchissement des limites et au jugement de la foule, advienne que pourra, le train est lancé à vive allure sur ses rails.

Le morceau  est également marqué par un grand renouveau musical qui plonge l’auditeur dans le nouveau son de U2, plus électronique, plus risqué dans ses arrangements. Indéniablement le virage est amorcé, un autre univers est créé, loin des influences américaines, plus proches de celles de la musique techno allemande réinventée à l’aune des nouvelles configurations géopolitiques sans doute galvanisantes et des perspectives de plus grandes libertés qui s’ouvrent lui aussi en révolution.
La gare, et ses trains qui explosent les contingences du temps, sont un écrin idéal pour mettre l’auditeur dans les startings blocks d’une nouvelle ère musicale et « Zoo Station » pour lui donner le top départ.




I'm ready, I'm ready for laughing gas  Je suis prêt, je suis prêt pour le gaz hilarant
I'm ready, I'm ready for what's next. Je suis prêt, je sui prêt pour la suite.
I'm ready to duck, ready to dive Je suis prêt à esquiver, prêt à plonger
Ready to say I'm glad to be alive  Je suis prêt à dire que je suis heureux de vivre
I'm ready, I'm ready for the push.  Je suis prêt, je suis prêt pour la poussée.
In the cool of the night, in the warmth of the breeze Dans la douveur de la nuit; dans la chaleur de la brise
I'll be crawling around on my hands and knees. Je vais ramper sur mes mains et mes genoux.
She's just down the line, Zoo Station. Elle juste là derrière, Zoo Station
Got to make it on time, Zoo Station. Il faut que je sois à l'heure, Zoo Station.
I'm ready, I'm ready for the gridlock  Je suis prêt, je suis prêt pour l'embouteillage
I'm ready to take it to the street.  Je suis prêt à l'emmener dans la rue
Ready for the shuffle, ready for the deal Prêt pour la mêlée, prêt pour le coup
Ready to let go of the steering wheel.  Prêt à lacher le volant
I'm ready, ready for the crush.  Je suis prêt, prêt pour la bousculade.
Zoo Station.  Zoo station.
Alright, alright, alright, alright, alright  D'accord, d'accord,
It's alright, it's alright, it's alright, it's alright, D'accord, d'accord
Hey baby, hey baby, hey baby, hey baby,  Hey Baby,
It's alright, it's alright.  Tout va bien, tout va bien.
Time is a train Le temps est un train
Makes the future the past Qui transforme le futur en passé
Leaves you standing in the station Qui te laisse planté dans la gare
Your face pressed up against the glass. Ton visage écrasé contre la vitre.
I'm just down the line from your love…Zoo Station Ton amour m'a mis plus bas que terre ... Zoo Station
I'm under the sign of your love… Zoo Station  Je suis sous l'emprise de ton amour ... Zoo Station
I'm gonna be there… Zoo Station Je serai  là .. Zoo Station
Tracing the line… Zoo Station A tracer la limite ....Zoo Station
I'm gonna make it on time, make it on time … Zoo Station  Je serai dans les temps, serai dans les temps
Just two stops down the line… Zoo Station Plus que deux arrêts ...Zoo Station
Just a stop down the line… Zoo Station Plus qu'un arrêt ... Zoo Station


Et la gare dans tout ça ?
La Bahnhof Berlin Zoologischer Garten s’est elle aussi transformée avec les reconfigurations géopolitiques. Aujourd’hui elle n’accueille plus que quelques lignes longues distances, en direction de l’Ukraine et de la Russie ; c’est de cette gare que partent, en effet, les trains de nuit pour Kiev et Moscou. Elle reste active pour le trafic régional et le métro y passe toujours. C’est aussi de là que part la célèbre ligne 100 qui rejoint l’Alexanderplatz en traversant le Tiegarten,  grand espace vert Berlinois.

La gare n’est pas totalement entrée en sommeil depuis l’ouverture de la magnifique et ultra moderne Hauptbahnohf en 2006. Elle est toujours en  réaménagement. Elle attire encore, comme souvent ces points de passage que sont les gares, une population errante et socialement en difficulté, mais cette image qui lui colle à la peau doit évoluer avec l’ouverture de galeries marchandes, et même d’une terrasse pour installer un restaurant sur le toit de la gare avec vue sur le Zoo.




Remerciements : 
A Laurence deC., punk d'un jour, punk de toujours, qui m'a soufflé Nina Hagen.
A Céline T. et Anthony J. cause they lit my way (and my birthday).
A Karine N. qui débusque les articles en Allemand like no one else.



Notes :
(1) Voir l'article consacré au titre "Heroes" sur l'Histgeobox.
(2) Se référer à ce reportage des archives de Radio Canada.
(3) "Nous ne sommes qu'un bien que nous soyons différents, nous devons nous soutenir l'un l'autre"


Bibliographie :
articles et ressources internet :
http://www.berlin.de/geschichte/historische-bilder/suche/index.php?place=Bahnhof+Zoologischer+Garten



http://www.berlin.citysam.de/bahnhof-zoo.htm


http://www.s-bahn-berlin.de/events/stadtbahngeschichten/stadtbahngeschichten_3.htm

http://www.stern.de/wissen/mensch/bahnhof-zoo-27-jahre-nach-christiane-f-544241.html





ouvrages relatifs à l'univers musical de U2 et de Berlin :

Livret de l'édition deluxe des 20 ans d'Achtung Baby.

S. Catanzarite "Achtung Baby" 33 1/3 n° 49, 2007 (Une relecture religieuse de l'album)

T. Lessour, "Berlin Sampler, le son de Berlin de 1904 à 2009", Ollendorf&Desseins, 2009