jeudi 15 décembre 2011

43. Chico Buarque, Gilberto Gil: "Cálice"

Rio 1968. Charge de cavalerie afin de mater les manifestations de protestation contre le régime des militaires.


Le leader travailliste João Goulart, héritier politique de Getulio Vargas, devient président de la République du Brésil en 1961. Ses détracteurs l'accusent aussitôt de vouloir instaurer un régime rouge. En pleine guerre froide, l'argument anticommuniste est une carte redoutable que ne se privent pas de jouer la droite et les militaires.
Pourtant, il n'existe alors aucun mouvement de lutte armée au Brésil. Quant à Goulart, si il s'appuie comme son mentor sur la mobilisation des masses populaires et engage quelques réformes sociales, il n'a pourtant rien d'un bolchevique comme l'atteste son discours nationaliste, fort peu révolutionnaire.
Aussi, après plusieurs mois de conspiration, un coup d'État militaire renverse le président le 31 mars 1964. (1) La bourgeoisie et les classes moyennes applaudissent et soutiennent le nouveau gouvernement militaire. Les généraux déclarent vouloir éradiquer la "subversion communiste" en adoptant des mesures d'exceptions au nom de la "sécurité nationale".

Répression dans les rues de Rio. (1968).
Le pouvoir mène une « guerre révolutionnaire » théorisée et transmise aux officiers brésiliens par les militaires nord-américains (via l'école des Amériques), et français. Pour triompher, tous les coups sont permis:
- fichage systématique grâce au zèle du Service national d'informations, un gigantesque appareil d'espionnage.
- torture pratiquée par la police politique (« DOPS ») et les célèbres cellules d'enquêtes et de torture (DOI-CODI ).
La dictature serait responsable d'au moins 400 morts et disparus parmi les opposants emprisonnés.


Au lendemain du coup d'état, les généraux annoncent qu'ils ne conserveront le pouvoir qu'une seule année, le temps de "réorganiser le pays." Dans l'immédiat, Humberto Castelo Branco dirige le Brésil. Premier d'une série de 5 généraux-présidents qui se succèdent à la tête de l’État de 1964 à 1985, il se garde bien de respecter l'engagement pris. (2)
Si dans l'année qui suit le coup d'Etat, une résistance pacifique demeure possible, les droits fondamentaux n'en sont pas moins bafoués. En dépit de l'autoritarisme manifeste du régime, les militaires maintiennent une démocratie de façade. Deux partis officiels, l'ARENA et le MDB, censés incarner la majorité et l'opposition, se substituent aux formations politiques existantes. Dans les faits, les élections sont truquées, quant au Congrès, il est vidé de ses attributions.
Rapidement le régime se durcit. Dès 1967, une nouvelle constitution renforce le poids de l'exécutif.
Contre cette chape de plomb, une grande manifestation rassemble à Rio, le 26 juin 1968, plus de 100 000 personnes, dont de nombreux étudiants qui réclament de meilleures conditions d'enseignement et le rétablissement de la démocratie. Les militaires répriment violemment et occupent les universités. Des groupes d'extrême droite tels que le Commandement des chasseurs de communistes ou le Mouvement anti-communiste, font leur apparition, semant la terreur sur les campus.
Les timides velléités de résistance au Congrès servent de prétexte à la junte pour organiser un deuxième coup d'état, plus dur. L'adoption le 13 décembre 1968 de l'acte institutionnel n° V, marque l'entrée du régime dans une phase particulièrement répressive. Le Congrès est dissous, les droits civils invalidés (légalisant l'emprisonnement sans jugement).
Cette répression s'accompagne d'une intense propagande destinée à convaincre l'opinion des bienfaits du régime. En parallèle, une commission de censure est établie, dont son victime tous les artistes, en particuliers les chanteurs et musiciens populaires. Beaucoup quittent alors le pays et s'exilent où ils le peuvent (3), précipitant "l'hibernation culturelle" du pays.


Dans les rues de Rio, une importante manifestation rassemble 100 000 personnes contre le régime militaire, le 26 juin 1968. On y voit ici Chico Buarque, ainsi que Vinicius de Moraes à l'arrière plan. D'autres clichés sur ce site brésilien.


Dans un premier temps pourtant, la musique populaire semble échapper aux foudres du régime. Elle s'impose même comme le principal vecteur d'une dissidence politique exprimée en musique, dans le cadre des festivals de chansons organisés par les chaînes de télévision (Record, Excelsior, Globo).
Ces manifestations rassemblent des candidats, préalablement sélectionnés par un jury. Les chanteurs retenus interprètent alors leurs morceaux en direct devant les caméras. Le public, nombreux, participe et manifeste son enthousiasme ou son rejet, en fonction des talents musicaux ou des prises de position politiques des interprètes. A l'issue de l'ensemble des prestations, le jury désigne les vainqueurs qui reçoivent un trophée et bénéficient d'une couverture médiatique susceptible de lancer leurs carrières.
L'ère des festivals débutent en 1965 et se clôt avec l'adoption de l'acte n°V fin 1968. Cette période, brève, permet néanmoins de révéler quelques très grands talents, promis parfois à un bel avenir musical. Ainsi, en 1967, Edu Lobo remporte le 1er prix du festival TV record grâce à sa chanson Ponteio, une critique subtile et déguisée de la répression politique ("Courant le monde / je ne quitte jamais ma guitare / je verrai un jour nouveau / et un nouvel endroit pour chanter").




En 1966, Porta-Estandarte (Porte-étendard) de Geraldo Vandré remporte le premier prix du festival TV Excelsior. Elève de João Giberto, co-fondateur de la bossa nova, Vandré y incorpore de nombreux éléments de musique folklorique. Ses textes, contestataires, prennent rapidement pour cible le système en place et fustigent l'exploitation économique de millions de Brésilien.
Son morceau Para não dizer que nao falei das flores ("Pour ne pas dire que je n'ai pas parlé des fleurs") aussi connu sous le titre Caminhando (chemin faisant), se termine par une charge frontale contre les militaires sur un ton de résistance pacifique: "Il y a des soldats armés, / armés ou pas / presque tous perdus les armes à la main / dans les casernes on leur apprend une vieille leçon / Mourir pour la patrie et vivre sans raison (...) L'amour en tête, les fleurs au sol / La certitude au front, l'histoire dans la main / marchant et chantant et suivant la chanson / Apprenant et enseignant une nouvelle leçon"
Caminhando remporte la troisième place du festival international de chanson de Rio en 1968. Aussitôt interdit pour "paroles subversives, (...) offense aux forces armées", le morceau s'impose néanmoins comme l'hymne du mouvement de contestation étudiant.

La police politique brésilienne réprime férocement les manifestations étudiantes en 1968.



Lors du festival TV records MPB Festival de 1966, Disparada, une autre chanson de Vandré - l'histoire d'un vaqueiro nordestin traité comme le bétail qu'il garde pour le compte de riches fermiers - est en compétition pour la première place avec A banda (l'Orchestre), une marcha interprétée par Nara Leão et une jeune chanteur compositeur: Chico Buarque de Hollanda.
Les deux titres l'emportent finalement ex-æquo.
A banda lance véritablement la carrière de Buarque. Pour de nombreux Brésiliens, ce mélodiste exceptionnel et parolier hors pair, incarne désormais le défenseur de la musique traditionnelle brésilienne, mise à mal selon eux par les assauts de la chanson protestataire (Lobo, Vandré) et par le mouvement tropicaliste. (4) Le chanteur fait alors l'objet d'une véritable idolâtrie, qu'il supporte mal.
Mais, tout change en 1968.
Sa pièce Roda Viva (une expression qui signifie "commotion") raconte l'histoire d'une jeune pop star littéralement dévorée par son public. Les représentations suscitent aussitôt le scandale, en particulier lorsque les acteurs proposent au public de partager les restes de la star. A São Paulo, un groupe d'extrême droite tabasse les acteurs, menacés de mort quelques jours plus tard à Porto Alegre. Pas en reste, les censeurs du gouvernement interdisent séance tenante toute nouvelle représentation de la pièce. Lassé un temps d'être utilisé ou récupéré, Chico Buarque ne fait désormais plus du tout l'unanimité...


Face au durcissement du régime fin 1968 et l'application de l'Acte V, les chanteurs doivent adopter de nouvelles stratégies de résistance très élaborées. Plutôt que de prendre ouvertement position contre la dictature, certains usent de méthodes plus subtiles, mais, en définitive, tout à fait redoutables. Ils pratiquent alors l'art du double-sens et usent de métaphores bien senties. La signification des morceaux n'échappe d'ailleurs pas à un auditoire habitué aux expressions codées.
Ainsi, en 1973, de retour d'exil, et alors que la censure redouble de plus belle, Chico Buarque et Gilberto Gil composent Cálice. (5) Le titre, ironique, repose sur une homophonie presque parfaite entre le "calice" et l'impératif "Cale-se", qui signifie "ferme là". Le recours à une image religieuse forte permet en outre de dénoncer la complicité et le mutisme d'une grande partie de l’Église catholique avec un pouvoir brutal, qui viole les droits fondamentaux.
Lors de leur première interprétation de Cálice sur scène, Chico et Gil en sont empêchés par la police qui coupe leurs micros; témoignant, s'il en était besoin, de la pertinence d'un morceau fustigeant l'absence de liberté d'expression.
Au bout du compte, l'implacable dictature et la vigueur de sa censure, ne parvinrent pas à tarir l'exceptionnelle créativité musicale du Brésil.


Superbe version de Cálice interprétée par Chico Buarque et Milton Nascimento.

Notes:
1. Ce putsch ouvre le bal d'une série de coup d'état qui conduisent au pouvoir des régimes autoritaires dans tout le sous-continent: l'Uruguay (1973-1985), le Chili (1973-1990) et l'Argentine (1976-1982)... Mieux, la dictature brésilienne devient un modèle. L'armée dans son ensemble, et plus un chef unique, s'installe au pouvoir. Les juntes militaires phagocytent les classes politiques civiles. Officiers et technocrates occupent désormais les postes de responsabilité.
Au Brésil comme ailleurs, l'armée impose ses valeurs fondées sur l'antiparlementarisme, l'anticommunisme, l'obéissance aveugle aux ordres...
2. Castelo Branco (1964-1967), Costa e Silva (1967-1969), Medici (1969-1974), Geisel (1974-1979) et Figueiredo (1979-1985).
Si la décennie 1970 correspond au "miracle économique brésilien." Cette période faste ne dure guère. Le choc pétrolier provoque notamment une envolée de la dette publique dès la fin de la décennie.
Dans ce contexte défavorable, la conjoncture politique s'inverse. Alors, que d'importantes fractions de la population brésilienne s'étaient accomodées jusque là des militaires, l'inflation galopante précipite leur discrédit. L'assouplissement de la dictature permet en outre l'apparition du PMDB, un parti éclectique parvient en quelques mois à fédérer une grande partie de l'opposition. Le processus d'ouverture échappe bientôt aux militaires avec une recrudescence des manifestations (étudiantes et ouvrières) et mouvements sociaux (le parti des travailleurs dirigé par Lula, président du syndicat des métallurgistes, supervise d'importantes grèves en 1980). Ils ne peuvent empêcher l'élection d'un civil à la présidence, en 1985.
Le bilan économique et social de 21 ans de dictature s'avère déplorable. Le "miracle économique" n'a profité qu'à une infime minorité, alors que la misère continuait de sévir dans les campagnes. Pour preuve, sur une population de 140 millions d'individus en 1985, on dénombre 60 millions de sous-alimentés et 30 millions d'analphabètes. Quant aux inégalités sociales, elles sont abyssales: 1% de la population détient alors la moitié des terres disponibles.
3. Emprisonnés en 1969, Gilberto Gil et Caetano Veloso s'exilent à Londres. Chico Buarque quitte le Brésil pour l'Italie en 1969. La même année, Edu Lobo part pour les EU en 1969. Quant à Vandré, il erre au Chili, en Algérie, en Grèce, en France entre 1969 et 1973.
4. Gilberto Gil et Caetano Veloso inventent en 1967 une musique psychédélique qui associe rock et thèmes afro-bahianais. Cette révolution esthétique suscite très vite l'ire des militaires pour lesquels l'usage de la guitare démontre la complicité du tropicalisme avec l'impérialisme nord-américain!
De leur côté, Gilberto Gil et Caetano Veloso reprochent alors à Buarque son "conservatisme" musical. La brouille ne dure guère et, une fois revenus d'exils, tous trois collaborent artistiquement.
5. Depuis 1965, toutes les chansons doivent passer devant la Divisão de Censura de Diversões Publicas qui interdit de très nombreuses œuvres. Par exemple, entre 1974 et 1975, presque aucun titre de Chico Buarque n'obtient l'approbation de cette commission. Pour dribler ses censeurs, il en vient à adopter un pseudo, Julinho de Adelaide.

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"Cálice" (Chico Buarque et Gibeto Gil) 1973

(Version de Chico Buarque et Milton Nascimento)
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
De vinho tinto de sangue De vin rouge de sang
Como beber dessa bebida amarga Comment boire de cette boisson amère
Tragar a dor, engolir a labuta Avaler la douleur, avaler le labeur
Mesmo calada a boca, resta o peito Si la bouche est muette, il reste le coeur
Silêncio na cidade não se escuta Silence en ville on n’écoute pas
De que me vale ser filho da santa A quoi me sert d’être fils de sainte
Melhor seria ser filho da outra Être fils d’une autre serait mieux
Outra realidade menos morta Une autre réalité moins morte
Tanta mentira, tanta força bruta Tant de mensonges, tant de force brute
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
De vinho tinto de sangue De vin rouge de sang
Como é difícil acordar calado Comme il est dur de se réveiller muet
Se na calada da noite eu me dano Si dans la nuit muette je me damne
Quero lançar um grito desumano Je veux lancer un cri inhumain
Que é uma maneira de ser escutado Une manière d’être entendu
Esse silêncio todo me atordoa Tout ce silence m’étourdit
Atordoado eu permaneço atento Etourdi je demeure attentif
Na arquibancada pra a qualquer momento Dans la tribune pour à tout instant
Ver emergir o monstro da lagoa Voir émerger le monstre du lac
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
De vinho tinto de sangue De vin rouge de sang
De muito gorda a porca já não anda Trop grosse, la truie n’avance déjà plus
De muito usada a faca já não corta Trop usé, le couteau ne coupe déjà plus
Como é difícil, pai, abrir a porta Comme il est dur, père, d’ouvrir la porte
Essa palavra presa na garganta Ce mot emprisonné dans la gorge
Esse pileque homérico no mundo Cette griserie homérique dans le monde
De que adianta ter boa vontade A quoi sert la bonne volonté
Mesmo calado o peito, resta a cuca Si le coeur est muet, il reste la tête
Dos bêbados do centro da cidade Des ivrognes du centre-ville
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
De vinho tinto de sangue De vin rouge de sang
Talvez o mundo não seja pequeno Le monde n’est peut-être pas petit
Nem seja a vida um fato consumado Ni la vie un fait consommé
Quero inventar o meu próprio pecado Je veux inventer mon propre péché
Quero morrer do meu próprio veneno Je veux mourir de mon propre venin
Quero perder de vez tua cabeça Je veux pour toujours perdre ta tête
Minha cabeça perder teu juízo Ma tête perdre ton esprit
Quero cheirar fumaça de óleo diesel Je veux sentir la fumée du diesel
Me embreagar até que alguem me esqueça M’enivrer jusqu’à ce que quelqu’un m’oublie
(Traduction de Georges da Costa)


Sources:
- Maud Chirio: "20 ans de dictature militaire", in L'Histoire n°366, 07/2011.
- Chris Mac Gowan et Ricardo Pessanha: "Le son du Brésil. Samba, bossa nova et musiques populaires", éditions Lusophone, 2000.
- Pierre Vayssière: "L'Amérique latine de 1890 à nos jours", coll° Carré histoire, Hachette, 1999.


Liens:
* D'autres titres consacrés au Brésil et son histoire sur l'histgeobox:
- Chico Buarque: "Funeral de um labrador": Funérailles d'un laboureur, une mélopée lente, tragique. Le poète y décrit l'enterrement d'un pauvre hère qui n’a pour tout bien que la fosse dans laquelle il repose sur les terres du grand propriétaire terrien.
- Chico Buarque: "Construçao". Zoom sur les candangos, les ouvriers qui construisirent Brasilia, promue capitale du pays en 1960.
- Luis Gonzagua: "Asa Branca". Le roi du baião décrit une de ces terribles sécheresses qui s'abattent à intervalle irrégulier sur le sertão, le "polygone des sécheresses", à l'intérieur du Nordeste.

* L'indispensable Blogothèque propose un post consacré à Calabar, autre grand disque censuré de Chico Buarque: "Brésil 73"
* Très bonne mise au point sur les musiques du Brésil: "La Musique brésilienne derrière les clichés." (merci Boebis)
* Un autre blog formidable, l'Elixir du dr Funkathus qui s'intéresse tout spécialement aux musiques brésiliennes: "Le "Cálice" de Chico Buarque et Gilberto Gil, des images exceptionnelles de 1973."
* Un dossier intéressant sur la MPB, en particulier le tropicalisme sur le site de la Médiathèque de Vincennes. (format PDF ici)
* Médiathèque de la cité de la musique: "MPB et dictature. "

jeudi 8 décembre 2011

Loca virosque cano (9) : "Au port du Havre" Jacques Douai (1978)

Cliquez ici pour écouter le titre.
Au port du Havre sont arrivés
Des pommes, des poires, de gros navets.
Trois grands navir's chargés de blé,
Des pommes, des poir's, des raves, des choux,
Des figues, des fraises, du raisin doux.


Trois dam's s'en vont les marchander,
Des pommes, des poires, de gros navets.
Gentil marin, combien ton blé,
Des pommes, des poir's, des raves, des choux,
Des figues, des fraises, du raisin doux.




Entrez, mesdames; vous le verrez
Des pommes, des poires, de gros navets.
La plus jeune eut le pied léger,
Des pommes, des poir's, des raves, des choux,
Des figues, des fraises, du raisin doux.


Dans le navire la dame a sauté,
Des pommes, des poires, de gros navets.
Mais le navire a démarré,
Des pommes, des poir's, des raves, des choux,
Des figues, des fraises, du raisin doux.


Au large, au large il a tant viré
Que la belle se mit à pleurer.
La la …


La belle qu'avez-vous à pleurer,
Des pommes, des poires, de gros navets.
Jamais la terre ne reverrai.
Des pommes, des poir's, des raves, des choux,
Des figues, des fraises, du raisin doux.


Épousez donc le beau marinier,
Des pommes, des poires, de gros navets.
Et sur la terre j'vous ramèn'rai.
Des pommes, des poir's, des raves, des choux,
Des figues, des fraises, du raisin doux.


Certes, Jacques Douai va paraître un peu décalé sur l'Histgeobox. Ce chanteur troubadour (qu'il ne faut pas confondre avec Marcel Amont) , incarnation d'une chanson française un peu désuète, égraine, dans "Au port du Havre" (1978), le nom des denrées périssables fraîchement débarquées depuis le port normand. Curieuse vision de carte postale qui donne du Havre une image fort éloignée de la réalité. 

Le Havre : fondation, apogée, renaissance.

Plan du port, maison de l'armateur.
On distingue dessus les bastions en forme d'éperons .
[photo@vservat]
En 1517, François 1er décide de doter la France d’un nouveau port à l’embouchure de la Seine. Le port voisin d’Harfleur s’envasant, il satisfait ainsi le besoin du royaume en un port de commerce opérationnel.  Par la même occasion, il joue une carte politique potentielle, la création d’un port abritant des navires militaires pouvant lui permettre, le cas échéant, d’honorer son alliance avec  Le roi d’Ecosse Jacques II. Le site du Havre est retenu. Il devient ainsi  le premier port d’état français. 


Après une année de travaux d’aménagements, le port est presque prêt l’année suivante. Pour le rendre viable, il est nécessaire de l’entourer d’une ville. Pour y attirer de nouveaux habitants, le roi accorde à ceux qui s’installent au Havre de Grâce  des franchises de taille et de franc salé (1).  La ville est également protégée d’une forteresse dont François 1er confie la réalisation à l’italien Bellarmato. Il donne à son enceinte une forme alors inédite en France caractérisée  par ses bastions en forme d’éperons triangulaires.  Sous Richelieu, le port fortifié devient une importante citadelle dont l’étendue empiète sur la ville.

C’est au XVIII° siècle que le port du Havre de Grâce connaît une prospérité remarquable, participant activement à la traite négrière à l’instar des ports atlantiques de Nantes, Bordeaux et la Rochelle à qui il dispute la deuxième place en tant que port négrier. En effet, si l’on se fie au Répertoire des expéditions françaises eu XVIII° siècle de Jean Mettas, le port du Havre aurait organisé 392 voyages dans le cadre du commerce triangulaire (le même recensement en attribue 1427 à Nantes, 427 à La Rochelle, 399 à Bordeaux). D’autres sources (2) annoncent 68 maisons du Havre armèrent quelques 230 navires pour participer à ce commerce avec le Nouveau Monde qui concerna quelques 90 000 esclaves









Différents aspects de l'élégante maison de l'Armateur : son puits de lumière, sa magnifique cage d'escalier et son intérieur raffiné [photos@vservat]








La ville, aujourd’hui encore, garde la mémoire de la traite. En dépit des affres du temps et des guerres, on peut encore y visiter la magnifique maison dite de l’armateur qui témoigne de l’opulence que ces marchands d’hommes pouvaient tirer de leur activité. La polémique sur cette question vive agite régulièrement les débats politiques locaux puisqu’un certain nombre de rues portent encore le nom de marchands d’esclaves. Ainsi, l’association Divers Cité montait au créneau en 2009 réclamant que ces rues soient débaptisées, plus particulièrement celle portant le nom de l’ancien maire du Havre,  Jules Masurier, qui s’adonna à cet infâmant commerce y compris après qu’il fut rendu illégal. Il fit d’ailleurs brûler à la Havane l’un de ses navires pour éviter d’être pris et détient le titre de propriété du dernier bateau négrier de la ville.


Afficher Le Havre et la Traite négrière quelques repères sur une carte plus grande

Le port du Havre connaît un nouveau moment de prospérité à l’âge industriel. Le développement économique de l’Europe de l’Ouest, impulsé par l’Angleterre,  et le développement des liaisons transatlantiques, contribuent à faire du Havre le deuxième port français. La population de la ville est multipliée par 6 entre 1800 et 1890 passant de 20 000 à 120000 habitants, (puis 190 000 au moment de la 1ère guerre mondiale) ce qui fait du Havre, la plus grande ville de Normandie. En 1881, pour la 1ère fois, sa population dépasse celle de sa rivale de toujours : Rouen.

Le Port du Havre, bassin de la Barre,
E-L. Boudin, 1888, Musée d'Orsay.
Le port doit subir un certain nombre d’aménagements. Afin de stocker en particulier les produits des échanges avec l’Amérique d’où proviennent de nombreuses denrées tropicales, le port s’équipe de docks que l’on distingue à droite de ce tableau de Boudin datant de 1888.  L’arrière pays qui s’industrialise également est désormais relié à Paris par le chemin de fer. La ligne Paris-le Havre fonctionne depuis 1847, permettant au port d’être avantageusement relié à son arrière pays.  Le trafic transatlantique par lequel transitent les migrants de toute l’Europe à destination de l’eldorado états-unien, mais aussi des classes sociales plus aisées s’adonnant à la mode des croisières, vivifie  l’activité portuaire : le trafic passager du port du Havre entre dans l’air des grands paquebots, alors que la ligne régulière qui relie le Havre à New York est ouverte depuis 1784.  Au port de Havre s’ouvre  enfin un secteur dédié à la construction navale.  En 1935, les chantiers voisins de St Nazaire livrent le Normandie qui prend son 1er départ au Havre. Au début du XXème siècle, le port est le premier d’Europe pour les importations de café et de coton, auxquels les hydrocarbures viendront s’ajouter par la suite.

La deuxième guerre mondiale, durant laquelle les Allemands font du Havre une de leurs principales bases sonne brutalement le glas de la ville et de son port. Détruite à 80% par les bombardements la ville est anéantie et le port est inutilisable au sortir du conflit.


Le Havre après la guerre.

Le projet de reconstruction est confié à A. Perret, et s’étend de 1945 à 1964 (date qui correspond à la consécration de l’église Saint Joseph)  ce qui donne une idée de l’ampleur de la tâche mais pas de sa spécificité. Ancien étudiant aux Beaux Arts dont il n’est toutefois pas diplômé, Perret prend la direction d’un groupe d’architectes (qui se regroupent par 6 à 8 personnes pour préparer différents projets) qui conçoivent l’aménagement de l’ensemble de la ville. Le projet repose sur l’utilisation du béton comme matériau privilégié et propose une articulation novatrice et travaillée entre les espaces publics d’une part, les marqueurs urbains relatifs à ceux-ci  (Hôtel de Ville, Porte Océane, boulevards, places) et les îlots d’habitation.  Le travail de Perret et de son équipe fait sortir de terre une ville à la physionomie exceptionnelle, marquée par l’unicité de sa structure bétonnée, mais aussi par une grande fonctionnalité complétée par le souci d’aérer les îlots d’habitation dont les appartements intègrent ordonnancement et confort modernes (phot intérieur). A ce titre, la ville est aujourd'hui classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.


A gauche et à droite : vue générale du Havre et intérieur du musée Malraux [photos@vservat]



Ci dessous, les ensembles A. Perret.
[photos@http://imagesduhavre.wordpress.com]





Le port du Havre à l’heure de la mondialisation et de la conteneurisation.

Le port du Havre également détruit pendant la guerre doit être reconstruit. Au cours des années 60, l’état français dans le cadre de sa politique d’aménagement du territoire visant à vitaliser les façades maritimes du pays choisit de transformer le Havre en une très vaste ZIP (Zone Industrialo Portuaire).  Son axe porteur est le canal du Havre, long de  8 km, qui communique avec les différents bassins ouverts sur l’Océan. Le projet  intègre  le pôle automobile de Renault Sandouville qui doit pouvoir trouver, dans le port, une structure pour l’exportation des véhicules produits. Le site trouve des extensions pétrochimiques à Gonfreville l’Orcher site où s’installent plusieurs raffineries. La ZIP devait aussi abriter un complexe sidérurgique qui n’a  finalement pas vu le jour. Les années 80 et la crise industrielle qui les caractérisent portent préjudice à l’ensemble de la zone qui entre en progressivement reconversion. 

C’est au milieu des années 90 que naît le projet "Port 2000" déclaré « projet d’intérêt public majeur » par le président de l’époque Jacques Chirac. Le Havre s’apprête donc à entrer de plein pieds dans l’ère de la conteneurisation qui révolutionne le transport maritime (mais pas seulement) depuis la fin des années 60. Plusieurs kilomètres de quais à conteneurs capables d'accueillir des porte-conteneurs post-Panamax (note) sont aménagés en 2006 que viennent compléter des terminaux spécialisés et des espaces de stockage. La modernisation du site est entamée : portiques, grues, cavaliers permettent de mettre en œuvre la multi-modalité nécessaire à la redistribution des marchandises réceptionnées au Havre vers l’arrière pays. Aujourd’hui le Havre est le 1er port français pour le trafic de conteneurs (2,2 millions d’EVP (3) en 2009), le 2nd pour le trafic de marchandises et le 5ème port européen. 40% du pétrole brut qui approvisionne la France passe par les terminaux du port en eaux profondes normand.


Trafic du port du Havre par type de produits 
2010

Les quais à conteneurs de port 2000


















Déchargement/chargement automatisé


Depuis 2008, le port du Havre est devenu en GPM, Grand Port Maritime. Ce statut est défini par une loi qui maintient le Havre dans la sphère publique (contrairement à de plus en plus de ports qui tombent aux mains de sociétés privées). On remarquera que les priorités de ce statut portent sur la sécurité et la sûreté portuaire (les ports sont des lieux de trafics divers et leur sécurité est particulièrement renforcée depuis le 11/09/2001) et la rationalisation de la manutention. Cela mérite explication : dans le cadre de la concurrence qui s’instaure à la faveur de la mondialisation des échanges entre les différents ports mondiaux, il est aujourd’hui primordial pour ne pas être déclassé dans la hiérarchie de faire disparaître au maximum la présence humaine sur la manutention. En effet, le trafic portuaire auparavant aux mains des dockers, redoutés pour leur capacité à organiser des mouvements sociaux de grande ampleur ou de longue durée, est désormais sous le coup d’une automatisation autour des opérations de chargement et déchargement des conteneurs. C’est là que se jouent les économies de coût du transport (avec la réduction du nombre de marins à bord, leur recrutement dans des pays à bas salaires à l'exemple des Philippines, et le système des pavillons de complaisance)  puisque c’est à ce moment là que son payés les frais de passage dans les ports. Ils s’accroissent bien sur avec la durée de l’arrêt nécessaire au porte-conteneur pour effectuer la rotation des caisses de marchandises. C’est en particulier sur ce point que les ports de la façade de l’Asie Pacifique sont ultra compétitifs, les quais étant équipés de nombreuses grues, avec une automatisation maximale et des espaces de stockages absolument titanesques.



Le Havre s’intègre pour sa part à la façade maritime du nord ouest européen communément appelée le Northern Range qui s’étend sur plus de 1300 km du port normand à Hambourg. Comme on peut le constater sur la carte ci-dessous le Havre est loin d’être le plus important des ports de cette façade, très en retrait face à Rotterdam, encore placé au 4° rang mondial. Comme Le Havre, Anvers et Rotterdam sont en passe de s’agrandir et de développer de nouveaux espaces pour accueillir des conteneurs (Maavlakte2 à Rotterdam,  Deurganckdock à Anvers). Le Havre disposant d’une forte capacité d’expansion devrait pouvoir à terme faire croître son trafic annuel à 6 millions d’EVP, puis 10 millions d’EVP et rester compétitif sur l’ensemble de la façade nord ouest de l’Europe.

Le Havre dans le Northern Range



Une pensée à la fin de ce voyage au Havre pour mes amis natifs ou adoptés de la ville Servane et Damien, Virginie. Et pour Mister A, adorateur compulsif du monde stocké en conteneur.

Notes :
(1) taxes perçues sur le sel.
(2) voir l'article : http://www.diverscites.eu/images/03_PHAD_20091004.pdf
(3) Equivalent Vingt Pieds : unité de compte de la capacité de stockage des conteneurs.



Références bibliographiques : 

Histoire du Havre/traite :
Histoire du Havre âge industriel :

lundi 28 novembre 2011

252. Marcel Dambrine: "Les Croix de feu" (1934)

* La genèse des ligues.
Le phénomène des ligues est ancien et remonte au dernier quart du XIXème siècle. En lien avec la politisation des masses, il constitue une nouvelle forme de mobilisation populaire, fondée sur le recours à l'action directe. Les ligues sont des organisations extraparlementaires qui contestent la légitimité du système politique traditionnel et prospèrent à la faveur des crises.

Par exemple, la Ligue des patriotes, mouvement plébiscitaire dirigé par Paul Déroulède, apparaît au cours des années 1880, alors que la France est affecté par une grave crise morale, consécutive à la défaite face la Prusse et à la perte de l'Alsace-Moselle. Embourbé dans la Grande Dépression, le pays est alors confronté à une forte instabilité gouvernementale, aggravée par une série de scandales politico-financiers. (1)
Au tournant des XIXè et XXè siècles, l'Affaire Dreyfus alimente une nouvelle poussée ligueuse.
Des formations surgissent nouveau. La Ligue antisémitique se targue d'éliminer la "puissance juive" du pays et dirige de véritables pogroms en Algérie. La Ligue de la patrie française, un rassemblement de notables antidreyfusards, use plutôt de la voie pétitionnaire. Surtout, l'Action française entend restaurer le régime monarchique. Charles Maurras, son fondateur, s'appuie sur un journal et des troupes de chocs déterminées (les camelots du roi). A longueur d'articles, il dénonce les "quatre Etats confédérés", francs-maçons, protestants, juifs et métèques, qui se coalisent pour abattre la France.

Paris, 1925. Manifestation de camelots du roi, les troupes de choc de l'Action française, le jour de la fête de Jeanne d'arc. © Albert Harlingue / Roger-Viollet

*Les ligues contre le Cartel des gauches.
La grande guerre met un terme provisoire au phénomène ligueur, qui ressurgit dans les années 1920. Les ligues s'appuient désormais sur l'esprit ancien combattant omniprésent dans la société française de l'entre-deux-guerres.
La victoire du Cartel des gauches (les radicaux alliés aux socialistes) en 1924 insuffle un nouveau dynamisme à l'action directe de l'Action française. Les Jeunesses Patriotes de Pierre Taittinger entretiennent l'esprit ancien combattant et se prononcent en faveur d'un vaste rassemblement national comparable à l'Union sacrée qu'a connu le pays au cours de la guerre. Enfin, le Faisceau de Georges Valois, fondé en 1925, entend créer grâce à l'action de rue de son groupe paramilitaire (la Légion), un régime corporatiste inspiré de l'Italie mussolinienne. L'organisation jouit de solides soutiens financiers  dans le monde des affaires, obnubilé par le "péril rouge".
 Le renversement du Cartel en 1926 et le retour au pouvoir de la droite entraîne la mise en sommeil des ligues. Ainsi  Pierre Taittinger apporte son soutien au gouvernement Poincaré, au grand dam de certains activistes du mouvement. Les généreux bailleurs de fonds du Faisceau s'en détournent une fois l'hypothèque socialiste levée. Serge Berstein (voir source 1) affirme ainsi que "les ligues des années 1920 ne sont, délibérément ou inconsciemment, que l'infanterie de la droite parlementaire dans sa lutte contre la gauche."

* L'antiparlementarisme des années 1930.

Caricature anonyme (analysée ici).

Profitant du discrédit qui frappe le régime parlementaire à la faveur de la crise des années 1930, les ligues connaissent un regain d'activité. Plusieurs facteurs expliquent ce rejet.
Les gouvernements s'avèrent incapables de juguler la crise économique et sociale qui affecte durement le pays. La politique de déflation pratiquée empêche toute relance de l'économie et fragilise les salariés des classes moyennes, soutiens traditionnels du régime républicain.
La très forte instabilité gouvernementale constitue un second motif de mécontentement. En dépit du maintien aux postes de responsabilité des mêmes hommes, majoritairement issus des rangs du parti radical, les gouvernements ont une espérance de vie très limitée qui empêche l'adoption d'une politique suivie face à la crise. Cinq cabinets tombent en 13 mois. L'opposition parlementaire de droite dénonce cette valse des ministères et l'incurie des gouvernements de "Néo-Cartel" face à la crise. (2)
La grande presse se déchaîne et exploite l'affaire Stavisky, un scandale politico-financier compromettant quelques élus radicaux. L'affaire alimente le fort antiparlementarisme d'une partie de l'opinion publique et sert de prétexte tout trouvé aux ligues nationalistes qui y voient l'occasion rêvée de tordre le coup à la "gueuse".

Affiche du 5 février 1934 de la Solidarité française (SF) appelant à manifester le lendemain. La ligue brocarde un régime corrompu et inefficace livré aux mains des juifs (ici les socialistes Blum et Zyromski). Elle désigne à la vindicte publique les étrangers, coupables tout trouvés des difficultés sociales de l'heure et entonne un slogan promis à un bel avenir ("la France aux Français"). La SF dénonce la décadence du pays et invite toutes les catégories sociales frappées par la crise à manifester dans la rue leur mécontentement.



* Le 6 février 1934.
Le suicide suspect de Stavisky le 8 janvier 1934 entraîne une série de manifestations, accompagnées  d'actes de vandalisme, tout au long du mois. L'Action française dénonce le gouvernement des "voleurs et des assassins."
Une intense campagne de presse relaie l'affaire et dénonce la corruption des parlementaires.
Le président du conseil Camille Chautemps, accusé d'avoir fait traîner l'enquête dans le cadre de l'escroquerie, démissionne le 27  janvier. Pour le remplacer, le 3 février, le président Lebrun fait appel au radical Edouard Daladier dont la réputation d'énergie et d'intégrité devrait lui attirer les faveurs de l'opinion.
Or, face aux nombreuses déprédations commises lors des manifestations, la police apparaît curieusement passive. Une enquête de la Ligue des droits de l'Homme pointe du doigt en particulier l'attitude ambigüe du préfet de police de Paris, Jean Chiappe. L'homme déteste la gauche et entretient des liens courtois avec l'extrême droite. Daladier lui reproche surtout une rétention d'informations dans l'affaire Stavisky. Le nouveau chef du gouvernement déplace donc Chiappe. Les ligues voient dans cette décision une manœuvre politique qui  met le feu aux poudres. Informé, le préfet refuse d'obtempérer ce qui entraîne non plus seulement sa mutation, mais sa révocation. Il en informe aussitôt la presse.
Les ligues et associations d'anciens combattants, habilement relayées par des parlementaires de droite, se saisissent du prétexte et appellent à une grande manifestation de protestation pour le 6 février, jour de la présentation par Daladier de son gouvernement à la Chambre des députés. 

Défilé de membres de la Solidarité française lors des obsèques de Lucien Gariel, un des leurs membres tué lors de l'émeute du 6 février 1934. Cette ligue fondée et financée par le parfumeur François Coty emprunte beaucoup au fascisme: salut à l'antique, parades militaires et uniformes (chemise bleue, bottes, ceinturon pour les milices du mouvement). [Une analyse approfondie de la photo sur L'Histoire par l'image]


Derrière l'unanimité de façade, c'est la diversité des objectifs et des modes d'action des participants à cette manifestation qui l'emporte. Les acteurs du 6 février se répartissent en trois grandes catégories:
1. les anciens combattants
Leurs organisations mobilisent en masse, en particulier l'Union nationale des combattants (UNC). Très marquée à droite, ses membres fustigent l'impéritie des hommes politiques qui rendent le sacrifice des anciens poilus vain. Seule l'Association républicaine des anciens  combattants(ARAC) - communiste- se distingue dans ce milieu très marqué à droite. A contre courant des autres participants, ses membres réclament l'arrestation de Chiappe, tout en fustigeant la "République bourgeoise".

2. Les ligues d'extrême droite (3) constituent l'autre composante des défilés du 6 février. Mais, là encore, la diversité prévaut:
- Les Croix de feu (CF) tiennent à la fois du mouvement ancien combattant et de la ligue d'activistes. L'association créée en 1927, se targue de regrouper l'élite des anciens combattants et se distingue rapidement par l'importance de ses effectifs. Prise en main par le lieutenant-colonel de La Roque, elle s'ouvre bientôt aux fils et filles des membres, puis à toute personne qui partage les idéaux des Croix de feu. Les velléités putschistes des Volontaires nationaux et des "dispos", les troupes de choc du mouvement, le discours xénophobe, le goût pour les parades militaires, le culte du chef font incontestablement songer au fascisme. Pour autant, de La Roque, attaché au catholicisme social, réclame en premier lieu une réforme des institution permettant de renforcer l'exécutif.
 Les Jeunesses Patriotes (JP) de Pierre Taittinger, député de Paris, se placent elles aussi dans le sillage de l'esprit ancien combattant et appellent de leurs voeux un pouvoir fort.
- Solidarité française (voir plus haut).
- Enfin, bien que fragilisée par la condamnation pontificale de 1926, la ligue d'Action française de Maurras n'en continue pas moins de jouir d'une grande influence à droite. Au quartier latin, les Camelots du roi multiplient les échauffourées  et réclament la restauration de la monarchie.

3. Enfin, plusieurs hommes politiques de droites, en particulier les conseillers municipaux de Paris, mais aussi André Tardieu, principal dirigeant de l'opposition parlementaire, se tiennent disposés à exploiter une situation favorable.


Le colonel François de La Rocque sous l'arc Arc de triomphe, le 14 juillet 1935.
© Gaston Paris / Roger-Viollet -



Pas moins de cinq cortèges différents composent la manifestation du 6 février. D'aucuns appellent à prendre d’assaut la Chambre, exigeant la démission de Daladier et de son gouvernement.
Les ligues d'extrême droite, Action française, Jeunesses patriotes, Solidarité française, convergent depuis divers points de Paris vers la place de la Concorde et la Chambre des députés. Les échauffourées débutent dès 17 heures et vont crescendo. La manifestation se transforme vite en émeute. Des kiosques à journaux, un bus sont incendiés, les plaques des arbres sont arrachées et transformées en projectiles. Face à la garde républicaine qui charge à cheval, les manifestants utilisent des billes afin de faire tomber les montures ou tentent de les blesser grâce à des rasoirs disposés au bout de leurs bâtons. Les actions les plus violentes se déroulent au niveau du pont de la Concorde et sont le fait des militants de Solidarité française, de la Ligue des Patriotes et de l'Action française, les principaux émeutiers décidés à marcher sur la Chambre.
Vers minuit, le cordon de gardes mobiles qui barre le pont de la Concorde est sur le point d'être débordé par la vague d'assaillants toujours plus nombreux. Acculées, les troupes se dégagent en ouvrant le feu. Le bilan est lourd puisqu'on dénombre à l'issue de l'émeute 15 morts et plus de 1 400 blessés.
Sur la rive gauche de la Seine, où stationne le gros de ses troupes, de La Roque ordonne aux Croix de feu de se replier, dès l'annonce des premiers coups de feu, mettant ainsi un terme à sa manœuvre d'encerclement du Palais Bourbon.


Paris, le 6 février 1934. Manifestants refoulés, boulevard des Italiens. © LAPI / Roger-Viollet. A l'issue des affrontements les dégâts sont énormes: plaques d'arbres arrachées, canalisations sectionnées, véhicules incendiés. 


A l'intérieur de la Chambre des députés, la minorité parlementaire de droite multiplie les obstructions afin de retarder la tenue du vote de confiance. Certains se servent de la manifestation de rue qui prend alors un tour sanglant pour obtenir la démission du gouvernement.
Mais la gauche fait bloc derrière le président du conseil en accordant sa confiance à son cabinet.
Dès le lendemain pourtant, Daladier constate les premières défections dans son entourage. Prêt à décréter l'état de siège et à ouvrir une information  pour complot contre la sûreté de l'état, il en est dissuadé par les objections des magistrats et militaires chargés d'appliquer ces mesures. Isolé et lâché par ses collègues radicaux, Daladier présente sa démission. Aussi, semblant donner raisons aux émeutiers, le régime républicain abdique devant le mouvement de rue.
Le 8 février, une partie des radicaux (Herriot, Sarraut) apporte même son soutien à un gouvernement d’union nationale dirigé par l'ancien président Gaston Doumergue où la droite se taille la part du lion.

 Une du Populaire (le quotidien de la SFIO) le 7 février 1937.


* Quelles interprétations donner au 6 février?
Le 6 février révèle incontestablement les faiblesses du régime et le rejet de l’immobilisme des institutions politiques. Une part notable de l'opinion publique réclame plus d'autorité, d'efficacité et semble favorable à un renforcement de l'exécutif.
Or, selon l’appartenance politique des acteurs, les interprétations de la crise du 6 février 1934 divergent profondément.
Pour la gauche, il s’agit d’une tentative de coup d’Etat fasciste.
Cette lecture de l'événement a aussi l'avantage, du point de vue des différents courants de la gauche de reporter sur des éléments exogènes les difficultés du régime, s'exonérant du même coup de leurs responsabilités dans la difficile gestion gouvernementale: incapacité à réformer du parti radical, soutien sans participation aux gouvernements des socialistes en 1924 et 1932, franche hostilité au régime des communistes, dont certains sont descendus dans la rue le 6 février... (4)
La dramatisation du danger incarné par les ligues contribue en tout cas à imposer à gauche la thématique antifasciste. Surtout, le 6 février enclenche un rapprochement, très progressif, des différentes familles de la gauche. Désormais aux yeux de Staline et du Komintern, le fascisme incarne le danger le plus grave, provoquant un revirement spectaculaire du PCF qui abandonne sa tactique "classe contre classe". Aussi, un pacte d'unité d'action est passé entre la SFIO et le PCF le 27 juillet 1934, prélude à l’union des gauches (socialiste, communiste, radicale) au sein du Front populaire en 1936.

La multiplicité des cortèges et des attitudes des protagonistes du 6 février invalide la thèse d'un vaste complot ourdi par les différentes ligues pour renverser la République. Les manifestants les plus déterminés, qui cherchent véritablement à en découdre, se recrutent parmi les membres de l'Action française, de la Solidarité française, des Jeunesses Patriotes qui restent minoritaires (bien que nombreux). Les adhérents d'associations d'anciens combattants ne participent pas, ou à titre individuel, aux échauffourées. Quant aux Croix de Feu, ils se replient après une grande démonstration de force.
L’examen des faits révèlent néanmoins que l'improvisation n'est pas le fait de tous. La majorité de droite du conseil municipal de Paris se sert de l'émeute qu'elle a partiellement suscitée comme d'un moyen de pression pour amener le gouvernement Daladier à démissionner. D'ailleurs, plusieurs conseillers sont aussi les dirigeants des Jeunesses Patriotes qu'ils poussent à l'action. Leur intrusion dans la Chambre des députés vise assurément à faire céder Daladier.
Et si, une fois le gouvernement d'union nationale constitué, les Jeunesses Patriotes (mais aussi les membres de la Solidarité française) semblent se satisfaire du retour de la droite au pouvoir, il n'en va pas de même au sein de l'Action française et des Croix de feu où beaucoup reprochent à de La Roque de ne pas avoir poussé plus loin son avantage.

 Affiche dénonçant la répression de la manifestation du 6 février. L'auteur anonyme est à sans doute issu des organisations d'anciens combattants ou des ligues d'extrême droite. Le slogan affirme que le gouvernement Daladier est responsable de la tuerie. Surtout, d'après ce document, les victimes seraient des membres des associations d'anciens combattants. L'enquête démontre au contraire que les morts (à l'exception de victimes de balles perdues) sont des membres des ligues (Jeunes Patriotes, Action française, Solidarité française), armés et prêts à en découdre.


* Un fascisme à la française?
Les modes d'action et l'organisation de la plupart de ces ligues témoignent de leur fascination pour le fascisme. Organisées en groupes mobiles, leurs troupes se recrutent comme en Italie et en Allemagne au sein des groupes sociaux atteints par la crise, en particulier les classes moyennes. Tous arborent des tenues militaires et se rangent derrière un chef vénéré à l'instar de Taittinger pour les JP, de La Rocque pour les CF. Leur terrain d'action est la rue.
La dénonciation des politiciens corrompus, la stigmatisation des étrangers, l'aspiration à une reprise en main autoritaire témoignent au niveau de la base de ces organisations d'une aspiration au fascisme. Mais, à la différence des partis uniques fasciste et nazi en Italie et en Allemagne, la droite révolutionnaire se divise en un grand nombre de groupes rivaux. En outre, les programmes politiques, flous, réclament en premier lieu un renforcement de l'exécutif et non l'établissement d'un régime totalitaire. Aussi, Serge Berstein suggère: "(...) la crise globale que connaît durant les années 30 la société française y aurait fait naître une virtualité fasciste, développé des troupes d'un éventuel fascisme auquel aurait manqué la volonté politique de le concrétiser véritablement." (5)




Cette chanson interprétée par Marcel Dambrine s'avère tout à fait représentative de l'esprit ancien combattant, encore si prégnant en 1934. Ici, le triomphe des poilus est rendu inutile par les trahisons de l'arrière et une classe politique considérée comme responsable des difficultés ("une horrible mégère, / la politique [qui] hélas perdît la paix").
Les paroles réclament au contraire des croix de feu une fidélité absolue aux "fils de France", ces glorieux ancêtres -Gaulois, grognards napoléoniens, poilus- qui livrèrent bataille pour "sauver le sol et notre race"...



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Notes.
1. en particulier le scandale des décorations qui implique le gendre du président Grévy.
2. les radicaux gouvernent sans discontinuer en association avec la gauche socialiste dans des coalitions de type Cartel après les victoires de 1924 et 1932 ou avec la droite en 1926 et 1934. 
3. Serge Bernstein en donne la définition suivantes (sources n°): "Distinctes des partis politiques en ce sens qu'elles n'ont pas de projet politique global à présenter aux électeurs, refusant de jouer le jeu électoral qui les intégrerait au régime en place, elles constituent autant de groupes de pression aux objectifs limités." Toutes aspirent "à jeter bas la République parlementaire." Pour lui substituer un autre régime: monarchique pour l'Action française, fasciste pour la Solidarité française ou le Francisme, plébiscitaire pour les Croix de feu.
4.  Aux lendemains du 6 février, le parti radical est toutefois discrédité par sa participation à un gouvernement arrivé au pouvoir dans des conditions illégitimes. Il ne se relèvera jamais vraiment de cette abdication. 
5. En 1936, le gouvernement du Front populaire interdit les formation paramilitaires ligueuses à la suite de l'agression dont est victime Léon Blum. Il dissout les ligues quelques mois plus tard. Seuls les Croix de feu parviennent à survivre à l'épisode. En créant le Parti social français (PSF), de La Roque transforme en programme politique les aspirations nationalistes et autoritaires des anciens combattants et dote le pays d'une grande force politique de droite (800 000 adhérents en 1938!). 

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Marcel Dambrine:"Les Croix de feu" (1934) [sur le Cd les chansons de l'histoire 1930-1934]

lorsque ayant déposé notre casque / remis notre fusil au ratelier / nous avons , sortant de la bourrasque / revu les champs, le bureau, l'atelier : nous espérions qu'ayant gagné la guerre
/ la France aurait le bonheur à jamais / mais il fallut qu'une horrible mégère / la politique, hélas, perdît la paix

refrain: allons debout les croix de feu / notre tâche n'est pas finie / fiers enfants de la patrie / l'honneur l'appelle et le devoir le veut  / faisons le serment à jamais / tous unis comme au front naguère / nous les vainqueurs de la guerre / de protéger la France dans la paix

quand jadis la France était la Gaule / les vieux gaulois , moustachus et velus  / hache au poing ou lance sur l'épaule / n'étaient ils pas nos aieux les poilus ,  / de Charlemagne aux grognards de l'Empire / les fils de France ont eu des coeurs ardents  / de ces héros il faut qu'on puisse dire / les croix de feu sont les fiers descendants

refrain

dans les champs de la Manche à l'Alsace / quinze cent mille héros de nos amis  / pour sauver le sol et notre race / sont maintenant pour toujours endormis / les oublier serait indigne et lâche
qu'ils ne soient pas morts inutilement  / nous croix de feu continuerons leur tâche  / aux croix de bois nous en faisons serment

refrain

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Sources:
1. Serge Berstein: "Enquête sur le fascisme français." in L'Histoire n° 219, pp46-49.
2. Serge Berstein: "Le 6 février 1934", Julliard, 1975.
3. Le 6 février 1934 dans les archives de l'INA.


Liens:
- "La gueuse": chanson des Camelots du roi.
- Les analyses pertinentes du site L'histoire par l'image.
- Blog de P. Assouline: "Le fascisme français n'a pas existé. "

dimanche 13 novembre 2011

251. Yvonneck: "La gueuse" (1909)

L'installation progressive et difficile de la IIIème République s'accompagne de très nombreuses critiques. Aussi, de 1870 à 1914, le régime traverse et surmonte de très graves crises politiques dont tentent de tirer parti ses adversaires.
Parmi les principaux contempteurs de la République se trouve l’Action française (AF). Ce mouvement est fondé en pleine Affaire Dreyfus (1898) par Maurice Pujo et Henri Vaugeois, deux jeunes patriotes antidreyfusards. La grande figure du mouvement, Charles Maurras, les convainc rapidement de la nécessité d'une restauration monarchique.  
L’Action française, la revue du mouvement créée en juillet 1899, se transforme en quotidien à partir de mars 1908 et contribue à diffuser le « nationalisme intégral » théorisé par Maurras. Ce dernier puise aux sources de la contre-révolution royaliste et fait de l'AF un parti de combat. Profondément antimoderne, nostalgique d'un âge d'or fondé sur le respect des rites et traditions d'une société organique détruite par la Révolution française, l'AF fait du catholicisme le garant de l'ordre, de l'autorité et des hiérarchies.

 Affiche reproduite dans l’Action française, 1ère année, n°3, 23 mars 1908.


A longueur d'articles, Maurras fait part de sa détestation du libéralisme et de l'individualisme. Il y fustige la démocratie libérale, incarnation de la "décadence" française, ainsi que le parlementarisme, synonyme de vil bavardage et de corruption.
L'extrait ci-dessus -une affiche de l'Action française reproduite dans le n°3 du quotidien et dont sont tirés les extraits cités dans ce post- dresse les grandes lignes du programme de l'organisation. Il y apparait très clairement que l'objectif principal est de restaurer la monarchie. 
Afin d'y parvenir, il faut se débarrasser des ennemis de la France qui, pour les hommes de l'AF, ont conduit la Révolution et constitue autant de corps étrangers à la tradition française, ces "quatre Etats confédérés" qui se coalisent pour entraîner le pays sur la voie du déclin:
1. Les Juifs sont, pour les hommes de l’Action française, les ennemis à combattre, et abattre, en priorité.  Alors même que l’Affaire Dreyfus est terminée - le capitaine a été réhabilité en 1906- sa culpabilité reste évidente pour les royalistes antidreyfusards qui puisent aux diverses composantes de l'antisémitisme. (1)
 2. Les « francs-maçons qui n’ont qu’une haine : l’Eglise, qu’un amour, les sinécures et le trésor public (...)", seraient, d'après les membres de l'AF, en lien avec les juifs, les instigateurs d'un vaste complot, tirant les ficelles des actions publiques.
Alors fervents soutiens de la République radicale, les francs maçons fournissent nombre de ministres. Très anticléricaux, ils inspirent et soutiennent les mesures prises dans les années précédentes, en particulier la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Or, pour l'AF, les idées laïques sapent les fondements de la société.
3. Les « pédagogues protestants » (2) sont une des autres cibles favorites de la jeune Action française. Persécutés sous les rois, les protestants ont été d'une manière générale de fervents républicains. Ainsi, de nombreux hommes politiques de cette confession (Jules Ferry) occupent des fonctions dirigeantes dans les premiers temps de la République, au grand des partisans du retour de la religion catholique en tant que religion d’Etat, que sont les partisans de l'AF. Ces derniers accusent en outre les protestants d'avoir instillé un esprit critique contribuant à saper l'unité du corps social.

 Caricature antisémite d'A. Lemot parue dans Le Pèlerin en 1909. Les députés et sénateurs ne sont que des pantins animés par des marionnettistes juif et franc-maçon.


4. S'appuyant sur le déterminisme racial et biologique théorisé par Jules Soury et Vacher de Lapouge, Maurras et sa clique, injurient les «étrangers plus ou moins naturalisés ou métèques». 
Leur xénophobie est attisée par l'arrivée en nombre d'immigrants, surtout Belges, Italiens, Polonais, Juifs d’Europe centrale,  pour compenser le faible taux d’actifs français (la natalité est alors en berne). 
Les propagandistes de l'AF dénoncent "l'invasion" des métèques, accusés de voler le travail des Français et de dénaturer l'identité nationale par leurs mœurs singulières. Pour ces hommes,  les étrangers « accaparent le sol de la France, (...) disputent aux travailleurs de sang français leur juste salaire (...). » 

Bref, ces "quatre Etats confédérés"  servent de coupables idéal et fournissent une clef d'explication pratique aux difficultés de l'heure. L'ennemi public varie d'ailleurs selon l'époque. Ainsi, le complot judéo-maçonnique cède le pas devant le complot judéo-communiste dans l'entre-deux-guerres. 
Faisant fi de la complexité des phénomènes, les tenants du "nationalisme intégral" attribuent la "décadence" nationale à cette anti-France, dont il suffirait de se débarrasser pour résoudre les difficultés (principe du y-a-qu'à/ faut-qu'on).
Se dispensant d'analyses sérieuses, les pamphlétaires de l'AF et leurs épigones, usent de raccourcis et slogans démagogiques efficaces. (3)
Le théoricien Maurras a besoin d'hommes de mains. Aussi l'association d'étudiants monarchistes, connus sous le nom de  "Camelots du roi", est fondée en 1908 par Maxime Real del Sarte.  Les Camelots deviennent les troupes de chocs de l'AF, prompts à s'imposer lors de batailles rangées avec les organisations de gauche. Or, quoi de mieux pour galvaniser les troupes que d'entonner des chansons de combat?
Aussi, les Camelots se dotent d'un important répertoire musical, des chants de haine à entonner lors des descentes dans le quartier latin.
Dans la droite ligne des idées maurassiennes, la chanson interprétée ici par Yvonneck, voue aux gémonies les tenants de la démocratie: "youpins", francs-maçons, étrangers. Les députés, ("les coquins de la parlementerie") sont cloués au pilori, Briand, Jaurès et Fallières, promis à une triste fin, identique à celle du régime.
Après avoir estourbi la "gueuse", cette République abhorrée et importée ("A bas la Marianne / la fille à Bismark"), les Camelots sont invités à  restaurer le régime qui a fait la France: la monarchie et ses valeurs "authentiques", partagées par tous les "vrais Français" (sic).
La violence du propos peut surprendre, mais elle démontre avant tout à quel point la liberté d'expression est alors considérée comme une valeur à respecter coûte que coûte, quitte à ce que les pourfendeurs du régime ne s'en servent. Au fond, les paroles de cette chanson rappellent la violence verbale de Maurras. Imprécateur en chef, il ira jusqu'à réclamer l'exécution de Léon Blum dans un article d'une rare abjection. (4)

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Notes: 
1.  - L'Action française fustige les "juifs voleurs" et leur prétendue cupidité. Cet antisémitisme économique remonte au au Moyen Age, lorsque les Juifs se spécialisent  dans les métiers de la finance  en Europe occidentale, métiers alors interdits aux catholiques. Par un raccourcis saisissant, les Juifs sont alors accusés de ne s'intéresser qu'à l'argent. Certains socialistes font aussi des Juifs les fourriers du capitalisme.
- L'action française les accuse en outre d'être les "corrupteurs du peuple", et d'être à l'origine des affaires politico-financières qui fragilisent la République à l'instar du scandale de Panama, en 1892.
- En réaction à la laïcisation engagée par la République, les ultra-catholiques de l'AF réactivent l'antijudaïsme théologique de l'Eglise médiévale et  considèrent les Juifs comme les « persécuteurs de la religion catholique »(le peuple déicide).  
- La dénonciation du "complot juif " s'impose comme un thème récurrent  censé expliquer tous les troubles politiques et sociaux qui affectent le régime. 
- Le développement du concept pseudo-scientifique de la race à la fin du XIXème siècle fait du Juif un être inférieur, un apatride, «traître » en puissance, à l'instar du capitaine Dreyfus qui espionnerait pour le compte de l’Allemagne.

2. L’allusion se réfère aux lois scolaires de 1881 par lesquelles l’école est devenue gratuite, laïque et obligatoire pour les garçons et les filles jusqu’à treize ans. Cela heurte profondément l’Action française pour laquelle seules les élites sociales méritent d’être instruites, la masse ne devant pas accéder au savoir afin être mieux manipulée. D’autre part, elle connaît les arrière-pensées des Républicains : les nouvelles générations, en échappant à l’analphabétisme, seront gagnées aux valeurs nouvelles par les instituteurs, infatigables militants de la République.

3. Ralliée à l'Union sacrée lors de la grande guerre, l'Action française connaît son apogée après le confit et séduit de nombreux intellectuels qui se rapprochent de l'organisation (Bernanos, Maritain). La condamnation pontificale de 1926 et la mise à l'Index du quotidien  portent un coup sévère à l'AF qui connaît néanmoins un regain de vigueur à la faveur des émeutes antiparlementaires du début de l'année 1934. Mais l'incapacité à profiter de la crise du 6 février 1934 et le départ de la jeune garde du mouvement, attirée par le fascisme (Rebatet, Brasillach) participent à la perte de son influence à la veille de la deuxième guerre mondiale. Favorable à Vichy, Maurras multiplie les attaques contre la Résistance et les Juifs, ce qui entraîne sa condamnation pour trahison par la cour de justice du Rhône (il sera gracié en 1952).
Si après guerre, l'AF n'existe plus en tant que mouvement politique structuré, son influence reste grande auprès d'une partie des intellectuels de droite (Pierre Boutang, Philippe Ariès, Roger Nimier).

4. Le 9 avril 1935, Charles Maurras écrit à propos de Léon Blum dans L'Action française: « Ce Juif allemand naturalisé, ou fils de naturalisé [...] n'est pas à traiter comme une personne naturelle. C'est un monstre de la République démocratique. [...] Détritus humain, à traiter comme tel [...] . L'heure est assez tragique pour comporter la réunion d'une cour martiale qui ne saurait fléchir. [Un député] demande la peine de mort contre les espions. Est-elle imméritée des traîtres ? Vous me direz qu'un traître doit être de notre pays : M. Blum en est-il ? Il suffit qu'il ait usurpé notre nationalité pour la décomposer et la démembrer. Cet acte de volonté, pire qu'un acte de naissance, aggrave son cas. C'est un homme à fusiller, mais dans le dos. »
Il récidive le 15 mai 1935 contre le leader de la SFIO: " C'est en tant que Juif qu'il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum.  Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café: je me hâte d'ajouter qu'il ne faudra abattre physiquement Blum que le jour ou sa politique nous aura mené la guerre impie qu'il rêve contre nos compagnons d'armes italiens. Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer." (Charles Maurras, L'Action française, 15 mai 1935)

Les camelots du roi manifestant sur le parvis de Notre-Dame, à l'occasion des fêtes de Jeanne d'Arc. Paris, 1908. © Roger-Viollet

Yvonneck: "La gueuse"
Il s'agit d'une transcription, des erreurs se sont donc peut-être glissées dans les paroles ci-dessous. N'hésitez pas à me faire part de vos remarques ou rectifications.


La gueuse chantée par monsieur Yvonneck

Quand on pendra la gueuse au réverbère  / Tout l'monde rigol'ra Tout Paris dans'ra. 
On illumin'ra dans la France entière  / Et pour les Youpins 
Ça s'ra cett' fois l'coup du lapin /A bas la laïque / Et les Francs-maçons ! 
Qu'on les foute à l'eau / Dans l'pays des poissons  / Briand nag'ra 
Comme il a la manière  / Et Jaurès boira ; 
Son ventre' s'emplira ;  / On verra sur le dos flotter Fallières
Et les députés  / S'en aller comme les chiens crevés. 

II Les cagoulards de la Franc-maçonnerie
 / ventre plein de pus, gavés et repus / Tous les coquins de la parlementerie
sans trêv' ni procès / rendront leurs comptes aux vrais Français
Vive la patrie, vive le drapeau, / la gueuse est malade et nous aurons sa peau.
Pour lui donner de dignes funérailles / Camelots du roi gendarmes de sa loi / et plonge lui le cœur et les entrailles  / dans le tout-à-l'égout / 
elle s'y trouvera bien à son goût

III Pour dépouiller les gens de la République, / Camelot vas-y / pas besoin de fusil,
Ces lascars là, ça s'nettoie à coups d'trique ! : C'est des étrangers / Faut les secouer ! Faut pas t'gêner ! 
A bas la Marianne,  / La fille à Bismarck  / La France est à nous, la France est à Jeanne d'Arc !
Aux camelots déjà partis en guerre,  / Tout le monde se joindra  / Tout le monde y viendra 
Le Roi sera le roi des prolétaires,  : Roi des ouvriers et, / des brav'gens et destroupiers



Sources:
- Michel Winock: "Au nom de Dieu, de la nation et de la race", in L'Histoire, hors-série juillet-août 2010. 
- Esther Benbassa (dir): Dictionnaire du racisme, de l'exclusion et des discriminations, Larousse, 2010.
- Laurent Joly: "Les débuts de l'Action française (1899-1914) ou l'élaboration d'un nationalisme antisémite." (Cairn.info)