vendredi 19 novembre 2010

226. "La chanson de Craonne."


La chanson de Craonne est aujourd'hui le morceau le plus connu et le plus enregistré de tous ceux nés de la Grande Guerre. Grâce aux travaux des historiens, et en particulier Guy Marival, nous en savons désormais davantage sur la genèse de cette chanson.

Article mis à jour en cliquant ici.

dimanche 14 novembre 2010

Loca Virosque Cano (6) : Ellis Island, Bruce Springsteen , "American Land", (2006) .


Springsteen, ses deux tantes (aux
extrémités) et sa mère à sa droite
lors de la remise de l'award, à Ellis
Island le 22/10/2010.
Le 22 avril 2010, Bruce Springsteen se tenait dans le grand hall du musée d'Ellis Island avec sa mère et ses tantes afin de recevoir un award récompensant un descendant d'immigrant ayant contribué de manière manifeste à l'histoire américaine (Ellis Island Family Heritage Award). Bien que né aux U.S.A, ce qui ne fut pas sans lui causer quelques déboires avec le parti républicain (1), Bruce Springsteen descend d'une arrière grand mère italienne (Rafaella Zerilli, citée d'ailleurs au début du 4° couplet) originaire de Vico Enquense, petit bourg situé à mi chemin entre Castellammare Di Stabia et Sorrento, dans cette jolie péninsule au sud de Naples. Elle arriva à Ellis Island le 3 octobre 1900 avec rien moins que ses 5 enfants.

"I dock at Ellis Island in a city of lights and spires"(2) dit Springsteen dans "American Land" qui porte, dans son texte, un bon lot de clichés sur l'imaginaire des immigrants vis à vis du nouveau monde.


Cette chanson est issue d'un album de reprises intitulé "We Shall Overcome- The Pete Seeger Sessions". On le devine aisément, le disque est une compilation de reprises de chansons folks interprétées ou écrites par Pete Seeger. Pour cet album, le Boss s'est séparé de son E-Street band et a fait appel à des musiciens de New York et du New Jersey pour l'enregistrement des morceaux. Au fil du temps, le groupe devint le "Sessions Band". Dans l'édition dite "American Land Bonus Tracks" apparaît en 18ème morceau cette chanson, qui fait exception puisqu'elle est signée Bruce Springsteen.

Ellis Island : une des portes ouvrant sur la terre promise.

Ellis Island ne fut pas toujours la porte d'entrée vers l'Amérique et son rêve. Les autres sites qui tinrent le même rôle sont toutefois fort peu éloignés de l'île au large de Manhattan.


Castel garden Centre d'immigration de l'état de New
York de 1855 à 1890.


Ellis Island, île située à l'ouest de la pointe sud de Manhattan et proche de Liberty Island sur laquelle se trouve la statue du même nom, n'avait aucunement vocation à servir de porte d'entrée vers les Etats-Unis. En effet, en 1880, y est construit Fort Gibson et le site est utilisé, à l'origine, pour la surveillance côtière. Rappelons d'autre part, que tous les immigrants qui accostèrent avant 1886, ne virent pas Lady Liberty, bien qu'elle soit, tout comme Ellis Island, emblématique de la mémoire de l'immigration aux Etats-Unis. De 1855 à 1890, alors que les Irlandais déferlent vers le nouveau monde, c'est sur le site de Castle Garden (aujourd'hui Castle Clinton), ancien opéra, à la pointe sud de Manhattan, dans Battery Park, que s'établit la nouvelle plateforme destinée à réceptionner les arrivants. A cette époque la quarantaine, en cas de maladie, s'effectue à Staten Island.




Le site d'Ellis Island en 1892.
Ce n'est qu'en 1892 que le centre d'Ellis Island ouvre ses portes, précisément le 17 décembre. Il fonctionnera jusqu'en 1954 ; son ouverture marque l'ère du contrôle fédéral de l'immigration, auparavant pris en charge par les états du pays.




En 1897, une partie des bâtiments est ravagée par un feu venu des cuisines. En 1898, une nouvelle structure sort de terre. Elle comporte le célèbre grand hall (qui arrive en 1900 à faire passer 6500 immigrants à la journée), des dortoirs, et un hôpital réalisé en récupérant les matériaux d'excavation de Grand Central (la gare de New York). En 1905 une troisième île sera ajoutée suivant les mêmes méthodes. La nouvelle station d'accueil des immigrants avec ses dortoirs, ses salles de bagages, son hôpital, ses cuisines, sa station électrique, sa salle de bains, fait travailler un personnel nombreux celui de l'immigration, mais aussi des interprètes, employés, gardes, personnels de maintenance, docteurs, infirmières et même un coiffeur !



Ellis Island : 12 millions d'immigrants.




Le hall du musée de l'immigration de
nos jours rappelle, au dessus d'une
de bagages ayant appartenu aux im-
migrants que 12 millions de personnes
sont entrées aux Etats-Unis par Ellis
Island (photo vservat)
Lorsque le centre d'Ellis Island ouvre ses portes en 1892, l'immigration vers les Etats-Unis en provenance du vieux monde (le continent européen), n'en est pas à ses balbutiements. Le XIXème siècle états-unien est celui de l'immigration de masse en premier lieu parce que la population de l'Europe passe entre 1750 et 1845 de 140 à 250 millions d'habitants.
Cette croissance démographique pèse lourdement sur les successions paysannes soit en faisant baisser la taille des parcelles soit en laissant les puinés sans héritage, favorisant ainsi la migration.


Avec la Grande Famine irlandaise du milieu du XIXème siècle , 1.2 millions d'irlandais partent vers le nouveau Monde s'ajoutant au 850 000 partis depuis les années 1820. (Se reporter sur l'histgeobox aux articles de Blot sur l'émigration irlandaise et leur devenir professionnel aux Etats-Unis). Ces Irlandais se distinguent par leur religion notamment, de la vague des immigrants "invisibles" (3) constituée des anglais, écossais et gallois qui ne sont pas moins de 2.7 millions à quitter le Royaume Uni entre 1820 et 1890.


Outre les causes économiques, on trouve aux origines des départs vers l'Outre Atlantique les troubles politiques qui affectent le vieux continent, tout autant que les persécutions religieuses qui affectent certaines communautés en particulier les populations juives de Russie.






Musée d'Ellis Island : sur cette représentation
graphique, on distinge que ce sont sur les vingt
années qui précèdent et suivent le tournant du
siècle que l'immigration fut la plus forte. (photo
vservat)
Entre 1892 et 1924 12 millions de personnes entrent aux Etats-Unis par Ellis Island et le port de New York.
Parmi les autres communautés européennes qui passent la porte d'or d'Ellis Island, on citera les populations germanophones et scandinaves. Beaucoup d'entre leurs membres ne s'arrêtent pourtant pas à New York et poussent jusqu'au Middle West.




New York, à l'entrée de Mulberry
Street, Little Italy. (photo vservat)






Les Italiens qui leur emboitent le pas (dont Mme Zerilli, grand mère de Bruce Springsteen) ne peuvent donc plus accéder aux terres déjà distribuées. Ils s'installent donc dans les villes, participant à leur développement en se faisant employer dans l'industrie du bâtiment ou des moyens de transport. Les femmes se font embaucher comme employées, en particulier dans l'industrie textile en plein décollage. Aujourd'hui, il reste encore à NewYork, sur une portion de Mulberry Street, une partie visible du quartier de Little Italy, peuplé de ces migrants du sud de l'Italie immortalisés par les cinéastes.





Dernières communautés à affluer vers le nouveau monde, celles en provenance d'Europe de l'est. On pense immédiatement aux populations juives persécutées par les pogroms en Russie. Il faut y ajouter les polonais qui se transforment, à la faveur de leur passage de l'autre côté de l'Atlantique de main d'oeuvre agricole en composante déterminante du prolétariat industriel urbain.




Mur des passeports,
musée d'Ellis Island.(vservat)
Au final selon l'historienne Nancy Green entre 1899 et 1924 3.8 millions d'italiens, 1.8 million de Juifs, 1.5 million de polonais, 1.3 million d'allemands, 1 million de britanniques, autant de scandinaves et tout juste un peu moins d'irlandais (800 000) sont venus transfigurer la population des Etats-Unis.


















Ellis Island : un parcours réglementé vers le rêve américain.


Musée d'Ellis Island, résumé
du parcours de

l'arrivant. (photo vservat)
A la sortie du ferry qui les dépose sur Ellis Island, après un voyage qui ne fut souvent pas de tout repos, les migrants européens ne sont pas encore au bout de leurs peines. Un parcours balisé et réglementé les attend dans ce lieu transformé en une véritable tour de Babel tant y résonnent toutes les langues du continent européen.


Les migrants sont dirigés vers les services de la santé publique qui seront les premiers à les examiner. Les médecins prirent assez vite le coup de main pour identifier les migrants malades et affaiblis tant et si bien qu'ils s'alignèrent sur le "6 seconds physical" (un examen express de 6 secondes, dans lequel l'examen des yeux est un moment crucial pour détecter le trachome, maladie occulaire contagieuse). Peu d'arrivants sont recalés à l'examen médical (on estime leur proportion à 2%). Pour ceux que cela concerne toutefois, le marquage est de rigueur ; une coche à la craie est appliquée sur leur vêtement à hauteur de la poitrine et ils sont ensuite redirigés vers les services médicaux pour examen complémentaire. Une écrasante majorité arrive néanmoins dans le grand hall du bâtiment principal d'Ellis Island. Là, les arrivants rencontrent, au terme de leur attente, un employé de l'USIS (United States Immigration Service) qui les questionne et parfois américanise leur patronyme.(4) .Cette ultime étape est celle qui permet d'obtenir le sésame vers la terre ferme et New york.


Le grand hall d'Ellis Island.
(photo de photo du musée, vservat)


A certaines périodes, bien sûr, les lois sur l'immigration modifièrent quelque peu ce parcours. A partir de 1917 un "Litteracy Test" est mis en place, et à partir de 1921, des quotas limitant l'entrée aux Etats-Unis par New York sont établis (3% puis 2% des communautés déjà présentes sont autorisées à passer, les quotas s'appuyant respectivement sur les recensement de 1910, et de 1890). Ce durcissement législatif aboutit à un forte chute du nombre d'entrées sur le sol des Etats-Unis.




Ellis Island : un long silence puis la résurrection de la tour de Babel du nouveau monde.


La seconde guerre mondiale transforme le centre d'Ellis Island en lieu de détention pour les ennemis des Etats-Unis (en 1946, environ 7 000 allemands, italiens et japonais étaient détenus à Ellis Island) et aussi en centre d'entrainement pour les gardes côtes. Le site est définitivement fermé en 1954 et entre en sommeil. Il se dégrade rapidement comme on peut le voir sur les photos ci dessous.


Le débarcadère en ruine, 1974.
(P. Buelher).
Le réfectoire, 1974.
(P. Buelher)









En 1965, Ellis Isalnd devient monument national en étant intégré au parc de la Statue de la liberté. A partir de 1984, une énorme opération de rénovation débute. Elle redonne vie aux lieux pour les transformer en ce musée que l'on visite aujourd'hui. Elle résuscite aussi les vies de ceux qui traversèrent l'océan et surent laisser, sur un mur, la trace émouvante de leur passage vers une nouvelle vie, en terre Américaine.


Dessin d'un bateau gravé sur un des murs du site d'Ellis
Island par un migrant anonyme mis à jour à la faveur de la rénovation du site.
(photo vservat)




Notes :
(1) Voir l'article de Aug sur l'histgeobox
(2) "J'ai accosté à Ellis Island dans une ville de lumière et de flèches"
(3) L'expression est de N. Green, elle l'emploie pour les migrants anglophones qui se sont fondus rapidement dans le creuset, sans différence de langue.
(4) On en trouve un exemple romancé dans "Moon palace" de P. Auster, écrivain New Yorkais : "Plus tard, oncle Victor m'a raconté qu'à l'origine le nom de son père était Fogelman, et que quelqu'un, à Ellis Island, dans les bureaux de l'immigration, l'avait réduit à Fog, avec un g, ce qui avait tenu lieu de nom américain à la famille jusqu'à l'ajout du second g, en 1907. Fogel veut dire oiseau, m'expliquait mon oncle, et j'aimais l'idée qu'une telle créature fît partie de mes fondements. Je m'imaginais un valeureux ancêtre qui, un jour, avait réellement été capable de voler. Un oiseau volant dans le brouillard, me figurais-je, un oiseau géant qui traversait l'Océan sans se reposer avant d'avoir atteint l'Amérique".


Bibliographie / sitographie :


A. Kaspi, "Les américains" Tome 1, points seuil, 1986.
N. Green, "Et ils peulèrent l'Amérique", découverte gallimard, 1994
J. Rainhorn, "L'appel de l'Amérique", l'Histoire, 04/2007.
P. Rygiel, "Quand l'Europe était une terre d'émigration", les collections de l'Histoire, 01/2010




et maintenant place à la musique :





American Land
What is this land America so many travel there
Quelle est cette terre d'Amérique vers laquelle tant voyagent
I'm going now while I'm still young my darling meet me there

Je m'y rends désormais tant que je suis jeune, ma chérie, retrouve moi là bas
Wish me luck my lovely I'll send for you when I can

Souhaite moi bonne chance mon aimée, je t'écrirais dès que possible
And we'll make our home in the American land

et nous fonderons notre foyer en terre Américaine.

Over there all the woman wear silk and satin to their knees

Là bas toutes les femmes portent soie et satin jusqu'aux genoux
And children dear, the sweets, I hear, are growing on the trees

Et leurs chers enfants, si doux, ai-je entendu, poussent sur les arbres
Gold comes rushing out the rivers straight into your hands

L'or surgit des rivières directement dans tes mains
When you make your home in the American Land

Quand tu vis en terre Américaine.

There's diamonds in the sidewalk the's gutters lined in song

Il ya des diamants sur les trottoirs, des caniveaux doublés de chansons
Dear I hear that beer flows through the faucets all night long

Chérie j'ai entendu la bière couler des tireuses toute la nuit
There's treasure for the taking, for any hard working man

Il y a des trésors à prendre, pour tout homme capable de travailler dur
Who will make his home in the American Land

Qui s'établira en terre Américaine.

I docked at Ellis Island in a city of light and spires

J'ai accosté à Ellis Island dans une ville de lumière et de flèches
She met me in the valley of red-hot steel and fire
Elle m'a rencontré dans la vallée de l'acier en fusion et du feu
We made the steel that built the cities with our sweat and two hands

Nous avons fait l'acier qui a servi à construire ces villes avec notre sueur et deux mains
And we made our home in the American Land
Et nous avons établi notre foyer en terre Américaine.


There's diamonds in the sidewalk the's gutters lined in song

Il ya des diamants sur les trottoirs, des caniveaux doublés de chansons
Dear I hear that beer flows through the faucets all night long

Chérie j'ai entendu la bière couler des tireuses toute la nuit
There's treasure for the taking, for any hard working man

Il y a des trésors à prendre, pour tout homme capable de travailler dur
Who will make his home in the American Land

Qui s'établira en terre Américaine.

The McNicholas, the Posalski's, the Smiths, Zerillis, too

Les McNicholas, les Posalski, Les Smith, les Zerilli aussi
The Blacks, the Irish, Italians, the Germans and the Jews

Les Noirs, les Irlandais, Les Allemands, et les Juifs
Come across the water a thousand miles from home

Traversèrent la mer, des centaines de miles de chez eux
With nothin in their bellies but the fire down below

Avec leurs ventres vides mai le feu à leurs trousses

They died building the railroads worked to bones and skin

Ils mourrurent en construisant les de chemin de fer se tuant au travail
They died in the fields and factories names scattered in the wind

Ils mourrurent dans les champs et les usines
They died to get here a hundred years ago they're still dyin now

Ils mourrurent pour arriver jusqu'ici il y a cent ans de cela et ils y meurent encore
The hands that built the country were always trying to keep down

Les mains qui édifièrent ce pays ont toujours éssayé de ne as se montrer



There's diamonds in the sidewalk the gutters lined in song

Il ya des diamants sur les trottoirs, des caniveaux doublés de chansons
Dear I hear that beer flows through the faucets all night long

Chérie j'ai entendu la bière couler des tireuses toute la nuit
There's treasure for the taking, for any hard working man

Il y a des trésors à prendre, pour tout homme capable de travailler dur
Who will make his home in the American Land

Qui s'établira en terre Américaine.
Who will make his home in the American Land

Qui s'établira en terre Américaine.
Who will make his home in the American Land

Qui s'établira en terre Américaine.



American Land

samedi 6 novembre 2010

225. Aristide Bruant: "chez les apaches."


Dans la France de la Belle Époque, l'angoisse sécuritaire se focalise sur l'apache, la figure du jeune délinquant issu du milieu ouvrier, mais plus ou moins en rupture avec le monde du travail. Les chansons populaires d'Aristide Bruant célèbrent ce Paris Apache et nous servent ici de fil directeur.

* Nous nous interrogerons d'abord sur l'origine, lointaine et immédiate, du terme apache, ainsi que sa diffusion pendant le premier quart du XXème siècle. (Aristide Bruant: "Chant d'apaches")
* puis nous tenterons de dresser un portrait de ces bandes de jeunes voyous décrits à longueur d'article par la presse populaire (leurs codes, territoires).
* Nous nous intéresserons en particulier aux méthodes des apaches. Les journaux leurs attribuent une grande diversité de crimes, mais se focalisent sur l'attaque nocturne, nouvelle angoisse qui naît avec l'apparition de la ville moderne. (Aristide Bruant: "L'attaque nocturne")

* Les violences et dépravations attribuées aux apaches alimentent une angoisse sécuritaire. D'aucuns dénoncent la "crise de la répression", c'est-à-dire la supposée mansuétude des tribunaux. (Aristide Bruant: "A la Roquette")


****************

Nous l'avons dit dans le précédent article, les apaches parisiens s'imposent comme des héros de faits divers dans une grande presse en plein essor. Les principaux quotidiens de l'époque (Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Journal et Le Matin tirent tous aux alentours du million d'exemplaires) font leurs choux gras de ces bandes de jeunes malandrins dont ils dépeignent les exploits avec complaisance. Les journaux contribuent au premier chef à cette mythologie de ceux que l'on appelle désormais les apaches.


Une représentation caricaturale des apaches parisiens. "Conférence apache. Si la "rousse" [la police] "aboule", n'ayez pas le "taffe" [peur], mais songez que la "butte" vous attend et cognez dur pour vous "faire la paire"." Violent, l'apache arbore une veste et un foulard caractéristique. Armé d'un surin et d'un marteau, il pose devant une table sur laquelle on devine un "rigolo" (revolver) et, un verre d'absinthe.


* une micro-société.

Ces bandes de jeunes voyous constituent pour les observateurs une véritable micro- et contre-société avec ses codes, ses rites, son argot, ses costumes. Dans ses mémoires, Casque d'Or décrit une multitude de parcours individuels. Elle y revient sur les étapes de la carrière déviante des jeunes issus des milieux populaires, la fugue, la misère ou même pour les plus endurcis le passage par la prison ou les bataillons d'Afrique, source de respect non négligeable pour celui qui aspire à s'imposer à la tête d'une bande. Quentin Deluermoz (voir sources) explique: "Nous sommes bien en présence de ces parcours chaotiques, faits de gagne-petit et de petites combines, de savoir-faire déclassés et réutilisés, qui dessinent (...) des marginaux de l'industrialisation, au moment où l'usine et ses rythmes s'affirment dans l'espace urbain. Amélie Elie (Casque d'Or) montre leur constitution en "milieu", avec l'intense territorialisation des espaces, qui change d'un morceau du boulevard de Belleville à un autre, la force des figures, le rôle fondamental des réputations et de l'honneur, le recours à la délinquance, petite ou grande, et enfin l'importance de la violence, parfois meurtrière, dans la résolution des tensions."


* Le Paris apache.

L'Apache est né sur le pavé de Paris. Il vit dans les quartiers périphériques de la capitale, dans la "zone" (des fortifications, "les fortifs") ou la proche banlieue. Ce Paris apache correspond aux quartiers excentrés, nouveaux lieux de relégation des ouvriers (Belleville, la Chapelle, la Villette au Nord et à l'est, Javel, Grenelle et la Glacière au sud). Les travaux de Haussmann contribuent à vider le coeur du vieux Paris médiéval de ses populations les plus pauvres. Pour autant, les débits de boisson et les lieux de fête y restent concentrés. Aussi, les Halles, Beaubourg, le "Sébasto", continuent d'attirer le soir venu les bandes d'apaches.
Ces petits groupes possèdent d'ailleurs un fort ancrage territorial qui se reflète dans leurs noms exotiques: "les gars de Charonne", "les Monte-en-l'air des Batignolles", "les loups de la Butte".

* Tenue d'apache.

Ces réseaux de camaraderies faiblement organisés, se retrouvent derrière un chef, aguerri et respecté. La plupart des membres des bandes n'y font que passer, tandis que le "noyau dur" du groupe ne compte que quelques individus.
Tous partagent néanmoins des valeurs communes: le refus du travail, un goût prononcé pour la fête et les bals, le vêtement. Dans un des volumes de Fantômas, une description de la tenue des apaches souligne le mélange de répulsion et de fascination pour cette "faune" exotique: "Les hommes étaient coiffés de casquettes avachies, leurs vestons avaient des coupes étranges, leurs chemises de flanelle étaient déboutonnées au col, et leur seule élégance résidait en leurs bottines d'un jaune criard, aux tiges axtravagantes, à la pointe des plus fines. Les femmes qui les accompagnaient étaient pires qu'eux. Il y avait là deux ou trois brunettes dont le col s'ornait d'un ruban rouge, dont les jupons dégrafés tombaient perpétuellement, dont la gorge, dépourvue de tout corset, avait des houles inquiétantes et vraiment révélatrices". (XXVIII, p 1055).
Il s'agit donc d'être bien mis, sans ressembler pour autant à un bourgeois.

Bande d'apaches, vers 191o.

* l'argot.
Pour se faire comprendre facilement, sans éveiller les soupçons, les apaches apprennent à "jaspiner le jars », c'est-à-dire parler l’argot. Dans leurs bouches, les policiers se transforment en "roussin", "sergot", les couteaux en "eustache", "surin", "22", les femmes en "gerces"...

Le "goncier" est un bourgeois facile à tromper, dont l'apache tente de toucher "l'oseille", le "pognon". Les "gouges", "marmites" (prostituées) sont sous la coupe des "dos", "maquereaux" ou "marlous" (souteneur). Quant au "michet" (client), il lui faut abouler de la braise pour obtenir les faveurs des ces dames.


Tapi dans l'ombre, l'apache guette sa proie avant de fondre sur elle par surprise.

* le code d'honneur des apaches.

Au delà de ces habitudes langagières ou vestimentaires, les apaches partagent surtout une sorte de code d'honneur qu'évoque Edmond Locard, directeur du Laboratoire de police technique de Lyon, un des grands criminologues français du début du XXème siècle. Il dresse dans ses œuvres un portrait peu flatteur des apaches mais concède néanmoins "qu'il y a, chez ce peuple hors la loi, certains sentiments louables.
Le premier est une vigoureuse horreur de la délation. L'apache ne peut admettre qu'on le trahisse. C'est d'abord généralement qu'il a pas mal de choses à cacher. C'est ensuite que la plus grave occasion pour lui d'être pris est d'être vendu à la police par un camarade sans scrupules. [...]
Le deuxième beau sentiment de l'âme apache, c'est la fidélité conjugale. Ne croyez pas à une mauvaise plaisanterie: les hommes à casquette sont fidèles à leurs compagnes, au moins temporairement. [...]
Et si je ne craignais pas de paraître jouer avec le paradoxe, il me serait aisé de démontrer que l'honneur de l'apache est tout précisément du même ordre que celui du gentilhomme. Ne se manifeste-t-il pas de part et d'autre, en dernière analyse, par le duel? Manda et Leca s'estafiladant à coups de surin pour les beaux yeux de Casque-d'Or sont aussi nobles que Beaumanoir buvant son sang dans le champs clos des Trente. Car ces rencontres ont leurs règles, aussi sévères et aussi précisément observées que celles d'une rencontre entre gens du monde. Il y a des coups permis et des coups défendus, des témoins et même des dîners de réconciliation."

* "Chez les apaches. Scène 'réaliste' par Aristide Bruant. "

Avec le morceau "Chez les apaches" (le second sur le lecteur ci-dessous), Bruant décrit l'univers des bandes de jeunes, non sans verser à son tour dans les stéréotypes. Le célèbre chansonnier retrace le parcours d'un apache (Carlo). Ses camarades, réunis dans un bouge que l'on imagine sombre et enfumé, engagent une partie de carte arrosée. Une altercation éclate et un des joueurs en agresse un autre. Bruant, qui se range pourtant toujours du côté des laissés pour compte, verse à son tour dans le sensationnel en décrivant une faune interlope qui ne s'épanouit que dans des lieux glauques. Violents, alcoolisés et oisifs, la description qu'il livre ici des apaches ne se distingue guère de celle de la presse de l'époque. Le morceau vaut surtout pour la gouaille inimitable de Bruant et le recours à l'argot du Paris populaire.



Aristide Bruant: "chez les apaches"

Impossible de trouver les paroles de la chanson sur la toile. Les paroles ci-dessous ne sont qu'une transcription. Par conséquent, il y a sans doute des erreurs. N'hésitez pas à nous proposer des modifications et améliorations. (merci à pifométricien pour sa proposition. cf commentaire)

"Chez les apaches. Scène réaliste par Aristide Bruant.

Alors voilà les poteaux, Carlo a été condamné à 20 ans, il annonce ça dans un babillard ? dans l'air et en musique que j'va vous voiler. Vous reprendrez tous en refrain n'est-ce pas?
-oui, oui, oui!
-alors allons-y, j'commence.
Ami, écoutez donc l'histoire d'un malheureux, victime d'un réquisitoire peu généreux
et pour vingt ans à la ? s'en va partir, emportant une vie si belle de souvenirs.

Refrain: Adieu Paris, pays où ma jeunesse s'est écoulée, sans crainte et sans souci
entre deux femmes, ma gonze et ma maîtresse
adieu paris, adieu donc mes amis

? temps, je fus stoïque et ? fêtard et ? gardes des ? et des flicards
six mois après pour tout ? devant la cour à vingt ans, y compris les dimanches. Ce fut mon tour

refrain

A bas les bêcheurs, les ?
mort aux chats fourrés, mort aux furieux
pauvre Carlo, tu vas t'en faire des plumes là-bas
drôle à la nouvelle, on en revient pas souvent

- Dites les Aminches, en attendant nos gonzesses, ? boirait un litron à sa santé
- oui, oui
- patron, de la vinasse et des brèmes.

(s'ensuit une partie de carte animée qui se termine par une rixe entre joueurs, "un turco est refroidi". Le tireur et ses complices s'enfuient sous la pression des policiers tout en criant "à bas les roussins / mort aux vaches"."

Sources:
- Dominique Kalifa: "archéologie de l'apachisme".
- Dominique Kalifa: "Crime et culture au XIXème siècle", Perrin, 2005.
- UNEDAP "Aristide Bruant".
- "Chroniques du Paris apache (1902-1905)", Mercure de France, 2008. Une introduction éclairante de Quentin Deluermoz présente et replacent dans leur contexte deux récits quasi autobiographiques qui permettent "d'approcher au plus près de la voix d'une apache et d'un policier de la Belle Epoque." Amélie Elie alias Casque d'Or, jeune prostituée de 23 ans, revient dans ses mémoires sur la lutte tragique qui opposa deux bandes rivales, en janvier 1902. Leurs chefs, Manda de la Courtille et Leca de Charonne, se disputaient la jeune femme.
Le gardien de la paix Eugène Corsy rédige le second récit. Il y raconte la mort d'un de ses jeunes collègues, Joseph Besse, tué par un souteneur un soir de juillet 1905.
- Argoji. Dictionnaire d'argot français du XIXème siècle.

* Liens:
- Sur le blog Il y a un siècle (génial!): "Sauver les petits criminels".
- "Iconographie: les apaches de Paris".

jeudi 4 novembre 2010

Loca virosque cano (5) "Empire State of Mind", Jay-Z (feat.Alicia Keys) à New York (2009)

L'Empire State Building [VS]


Pourquoi ce titre ?

Avec "Empire State of Mind", Jay-Z fait une allusion évidente à l'Empire State Building, un des symboles de New York, l'un des repères de sa skyline et un lieu de visite incontournable. Le gratte-ciel a été construit au début des années 1930, au plus fort de la Dépression, dans un style Art Déco. Culminant à plus de 380 mètres, il est redevenu l'immeuble le plus haut de la ville après les attentats de 2001 contre le World Trade Center (3ème des Etats-Unis derrières les tours Willis et Trump de Chicago). Jay-Z choisit donc de nous décrire son "état d'esprit" en nous faisant visiter New York en prenant de la hauteur tout en restant bien "hood" et en gardant les pieds sur le bitume... Deux chansons dans des styles différents l'ont sans doute inspiré dans le choix du titre, Billy Joel "New York State of Mind" et Nas (malgré le "diss" fameux qu'ont eu les deux MC) "New York State of Mind", un titre produit par DJ Premier. Je vous propose en fin d'article une playlist de quelques uns des nombreux titres qui parlent de NY.


"Empire State of Mind" pourrait donc n'être qu'une chanson de plus sur New York, sans doute une des villes qui a le plus inspiré les musiciens (et les cinéastes). Pourtant, elle connaît un grand succès qui est tout autant dû à la personnalité de son interprète qu'au fait qu'elle parle aux New Yorkais et au reste du monde. Lorsqu'il parcourt avec nous "son" NY, Shawne Carter alias Jay-Z nous parle également d'une des villes les plus connues et les plus aimées dans le monde. Plus de 40 millions de touristes visitent en effet la ville chaque année. A part Staten Island, Jay-Z nous fait parcourir tous les boroughs de la ville. Suivons le guide...

[Les photos de New York qui accompagnent cet article m'ont été transmises par Véronique et Sara. Photo ci-contre prise lors de l'interprétation de la chanson avant un des matches de la finale 2009 du championat de Base-Ball, remportée par les Yankees]


Le pont de Brooklyn [VS]



New York, un portrait

Faut-il présenter New York ...
New York c'est 1,5 millions de personnes à Manhattan, 8 millions dans toute la ville, 18,5 millions dans l'agglomération et 22 millions si on prend en compte l'aire métropolitaine qui s'étend sur plusieurs Etats. C'est la ville la plus peuplée des Etats-Unis devant Los Angeles et Chicago. Elle fut même la capitale pendant cinq ans de 1785 à 1790.
Justement, revenons un peu en arrière...
Peuplée par des Indiens Algonquins, le site fut repéré pour la première fois par Verazzano (un pont de la ville porte son nom) pour les Français et baptisé Nouvelle-Angoulême en 1524. Les Hollandais ou leurs alliés (Hudson, Minuit et Stuyvesant qui a donné son nom au quartier de Bedford-Stuyvesant ou Bed-Stuy à Brooklyn dont parle Jay-Z) sont maîtres des lieux au début du XVIIème siècle et fondent Nieuw Amsterdam en 1625. Voyez sur cette carte à quoi ressemblait Manhattan au début de ce siècle. Puis les Anglais prennent possession des lieux en 1664. Ainsi naît New York.

Le Sud de Manhattan depuis l'Empire State Building [VS]


La ville se développe, dépasse le million d'habitants dans les années 1850, les 5 millions dans les années 1910. Elle est alors la ville la plus peuplée du monde. Après avoir culminé à près de 8 millions dans les années 1950, elle entame un certain déclin, démographique comme économique et fiscal, avant de reprendre sa progression à partir des années 1980 et de dépasser les 8 millions. L'aire urbaine de New York est actuellement la troisième au monde par sa population (même si ce classement est difficile à établir). La ville est une des plus denses (plus de 10 000 h/km2, jusqu'à plus de 25 000 à Manhattan) et des plus diverses des Etats-Unis et du monde.

New York a de nombreux surnoms comme Big Apple, la "ville qui ne dort jamais" (deux références utilisées par Jay-Z), Gotham (en référence à Batman), ou "la ville debout".

New York compte 5 boroughs qui sont aussi des comtés. Manhattan (Comté de New York) compte 1,629,054 habitants, le Bronx 1,397,287, Brooklyn (Comté de Kings) 2,567,098, le Queens 2,306,712 et Staten Island (Comté de Richmond) est le moins peuplé avec 491,730 habitants.


Times Square "Lights is blinding" [SK]



New York, ville mondiale

Pour certaines fonctions spécifiques, New York bénéficie d'un rayonnement à l'échelle de la planète qui en font une ville globale ou mondiale. Depuis le XIXème siècle, elle est devenue l'une des villes les plus attractives.
La diversité de sa population est le reflet de cette attraction. Porte d'entrée du pays, l'île d'Ellis Island, dans la baie (près de la Statue de la Liberté, offerte par la France en 1886, photo:VS), a accueilli plus de 12 millions d'immigrants entre 1892 et 1954. Au recensement de 2000, 35,9% de la population de NY était né à l'étranger contre 11,1 % pour l'ensemble du pays. Près de la moitié des New Yorkais (47.6%) parlent une langue autre que l'anglais à la maison contre 17,9% pour l'ensemble du pays. Depuis deux siècles, le monde entier se donne rendez-vous à New York, aussi bien les migrants peu qualifiés que les cerveaux des Sud et des Nord, en particulier les Asiatiques (Indiens, Coréens, Chinois) et les Européens.





Aujourd'hui, les communautés les plus représentées dans la ville sont diverses et varient selon les quartiers. Les Africains-Américains, dont une partie seulement est née à l'étranger, représentent plus du quart de la population de la ville (proportion plus forte dans le Bronx et à Brooklyn). Les Hispaniques sont à peu près aussi nombreux que les Afro-Américains (ils représentent près de la moitié de la population du Bronx) [Rappelons que ceux qui se déclarent Latinos ou Hispaniques lors du recensement peuvent également se classer dans toute autre "race ou groupe ethnique"]. Les Asiatiques représentent un New Yorkais sur dix mais sont plus nombreux dans le Queens. Localement, de nombreux quartiers comptent bien sûr une communauté surreprésentée comme les Haïtiens à Brooklyn (je pense à Wyclef Jean), les Chinois et les Italiens à l'Est de Manhattan [Photo de Little Italy; VS].


Les nationalités étrangères les plus représentées dans la ville sont les Dominicains (que salue Jay-Z), les Chinois, les Jamaïcains, les ressortissants du Guyana, les Mexicains, les Equatoriens, les Haïtiens, les Trinidadiens, les Colombiens et les Russes. Par région, 30% viennent des Caraïbes, 24% d'Asie (dont 4 sur 10 de Chine), 19% d'Europe, 9% d'Amérique centrale et du Mexique et 3% d'Afrique.



Madison Square Garden : salle de spectacle et lieu des rencontres de Basket jouées par les New York Knicks. Jay-Z possède également une part du capital des New Jersey Nets.
"sittin' courtside, Knicks & Nets give me high five" [SK]


La plupart des classements établis par des économistes ou des géographes (comme le projet GaWC ou le classement Mastercard) à partir des fonctions spécifiques des grandes métropoles placent New York en tête ou dans les tous premiers. Quelques éléments de ce rayonnement à l'échelle mondiale :

  • Première place financière et boursière mondiale avec le NYSE et le NASDAQ regroupés à Wall Street.
  • Siège des Nations Unies.
  • Nombreux sièges sociaux de firmes transnationales (ABC, Colgate, American Express, Pfizer, Merril Lynch, Time Warner...).
  • Des institutions culturelles prestigieuses et des lieux dont le rayonnement culturel est mondial : le MoMA, Broadway pour le théâtre et les comédies musicales, Harlem et le Bronx pour la musique noire, du jazz [ci-contre l'Apollo Theater;VS] au Rap. NY est la capitale mondiale du marché de l'art.
  • Des universités prestigieuses (Columbia)
[VS]


Tous les ingrédients sont donc réunis pour que New York soit "the city that never sleeps".



New York, ville fragmentée

La ville reste néanmoins très fragmentée et très inégalitaire. Un Newyorkais sur cinq est pauvre alors que le prix des logements, gonflé par le statut de ville mondiale, est très élevé. Les 20% les plus riches gagnent ainsi l'équivalent de 50 fois les revenus des 20% les plus pauvres. La ville compte plusieurs dizaines de milliers de SDF. NY est également l'une des villes du pays (avec Chicago) où la séparation entre blancs et noirs est la plus marquée. 85% des noirs devraient déménager pour habiter dans un quartier mixte racialement (87% à Chicago. Il s'agit de l'indice de dissimilarité Noirs-Blancs).
Les ménages qui s'enrichissent, quel que soit leur groupe ethnique, ont tendance à s'installer plus loin en banlieue. Cela ne facilite pas le financement des politiques publiques d'aménagement et d'aide sociale. La ville était même au bord de la faillite pendant les années 1970. Et la rénovation a souvent tendance à entraîner le départ ou l'exclusion des plus pauvres de leur quartier. Cette gentrification touche de nombreux quartiers de Manhattan, en particulier Harlem. C'est le cas également à Tribeca, quartier du centre de Manhattan où vit maintenant Jay-Z. Dans le "Triangle Below Canal", les anciens bâtiments industriels sont devenus des lofts très prisés, entrainant une forte valorisation immobilière.

Les quartiers péricentraux comme le Bronx où est né le rap, une partie du Queens et de Brooklyn restent des ghettos dans lesquels sont concentrés les plus pauvres et les minorités (Afro-Américains et Hispaniques). C'est le cas des Marcy Projects, ces HLM où a grandi Jay-Z, comme de Bed-Stuy, la cité de Notorious B.I.G.

Le New York de Jay-Z [Aug]


Jay-Z : du petit dealer de Marcy au nouveau Sinatra


Qui est Jay-Z ? C'est à la fois un homme d'affaires avisé, un fondateur et dirigeant de label et l'un des rappeurs vendant le plus de disques depuis plus d'une décennie.


Photomontage pour une mixtape : Jay-Z et Notorious B.I.G., décédé en 1999

Né Shawne Corey Carter à Brooklyn en 1969, il a grandi dans les HLM du Marcy Projects avec sa mère, son frère et ses deux soeurs. Son père a quitté le foyer familial au début des années 1980. Il est alors parfois surnommé "Jazzy". Au lycée (la Westinghouse High School), il côtoie un certain Christopher Wallace, plus connu ensuite sous le nom de Notorious B.I.G. Mais son adolescence est surtout occupée par le deal du crack. La chanson nous dit qu'il l'achetait à Harlem pour le vendre à Marcy. Pourtant, à la fin des années 1980, il s'essaie au rap, notamment avec le rappeur Big Jaz. Il tourne avec lui, en particulier en Angleterre. Il participe à l'album de celui-ci : Word to the Jaz en 1989. Il fait ensuite partie d'un groupe, Original Flavor, au début des années 1990. Malgré l'échec de leur deuxième album Beyond Flavor (1994), le talent de Shawne se ressent dans le titre "Can I Get Open".
"Yellow cab, gypsy cab, dollar cab, holla back" [VS]


Après la séparation du groupe, Jay-Z se lance en solo et décide de créer son propre label Roc-A-Fella avec des amis, Damon Dash et Kareem "Biggs" Burke. Après quelques singles comme "In My Lifetime", le premier album sort en 1996 : Reasonable Doubt qui devient d'emblée un classique. Son flow précis, sa voix très nasale et ses paroles recherchées en font rapidement un maître parmi les MC, à l'instar de B.I.G. Les années qui suivent voient défiler autant d'albums et de succès. Après My Lifetime, Vol. 1 (1997) et Vol. 2 Hard Knock Life (1998), c'est Vol. 3 Life and Times of S. Carter en 1999. En 2000, il livre Dynasty Roc-A-Fella Familia. Puis en septembre 2001, c'est The Blueprint dans lequel il entame, par le titre "Takeover" sa querelle, son "diss" avec Nas, une autre figure de NY (Prodigy de Mobb Deep et Jayo Felony en prennent également pour leur grade). Les albums continuent à s'enchainer jusqu'en 2003 où le Black Album semble marquer une pause dans sa carrière. Il a atteint en effet une sorte de maturité et d'autorité sur le rap game new-yorkais qui en fait un des personnages les plus importants et les plus influents du rap east coast.

"right there up on Broadway, pull me back to that McDonald's" [SK]


On le voit alors beaucoup dans la rubrique des affaires (il possède une part du capital des New Jersey Nets qu'il voudrait réimplanter à Brooklyn) ou celle des peoples puisqu'il est le compagnon de la chanteuse de R 'n B Beyoncé. A cette époque, il devient le dirigeant du prestigieux label Def Jam fondé par Russel Simmons dans les années 1980 (affilié depuis à Universal). Il a depuis pris un peu de recul dans ce domaine est est revenu au rap avec succès en enregistrant son 11ème album, The Blueprint 3 dont fait partie "Empire State of Mind". Comme c'est le cas depuis 2001, il y travaille principalement avec le producteur devenu rappeur Kanye West, mais également avec d'autres producteurs comme No I.D. ou The Neptunes.
Alicia Keys, qui accompagne Jay-Z sur cette chanson, est également de New York. Elle est née à Harlem en 1981. Elle chante, compose et joue du piano dans des styles différents, avec une forte influence soul et R'N B. Son premier album Songs in A Minor est sorti en 2001 et a connu un succès retentissant. Elle a depuis enregistré trois autres albums. Personnellement, j'aime beaucoup son titre "Superwoman" qui figure dans As I Am (2007)

Mais trêve de paroles, place à la musique ! Voici le clip, également très réussi, on y voit beaucoup Times Square et d'autres lieux évoqués par Jay-Z. Je vous propose ensuite les paroles avec une traduction et des précisions sur certains lieux.





Yea I'm out that Brooklyn, now I'm down in TriBeCa Je viens de Brooklyn mais maintenant je suis à Tribeca
right next to De Niro, but I'll be hood forever Juste à côté de De Niro, mais je reste "hood" pour toujours [de mon quartier]
I'm the new Sinatra, and... since I made it here Je suis le nouveau Sinatra, et ...depuis que j'ai réussi ici
I can make it anywhere, yea, they love me everywhere Je peux le faire partout ailleurs, ouais, ils m'aiment partout
I used to cop in Harlem, Hola my Dominicanos J'avais l'habitude d'acheter de la drogue à Harlem, Salut tous mes Dominicains
right there up on Broadway, pull me back to that McDonald's Là haut sur Broadway [ probablement pas le Broadway de Manhattan mais au coeur de Washington Heights, quartier qui compte de nombreux Dominicains], me ramener à ce McDonald's [Il doit s'agir d'un McDonald's "à volonté"]
Took it to my stashbox, 560 State St. La rapporter dans ma cachette, 560 State Street [à Brooklyn]
catch me in the kitchen like a Simmons with them Pastry's Repère-moi en train de préparer du crack comme les Simmons avec leur Pastry [Référence à la marque de chaussures des filles de Run du groupe Run-DMC]
Cruisin' down 8th St., off white Lexus Descendre la 8ème rue [Manhattan-East Village] depuis une Lexus blanche
drivin' so slow, but BK is from Texas Rouler si doucement, mais BK est du Texas [Beaucoup de références ici : Beyonce Knowles (BK) est sa compagne. Elle vient du Texas et le fait d'aller doucement est une référence au rap "crunk & screwed" de Houston qui est ralenti au point qu'une personne en plein trip codéiné puisse le suivre]
Me, I'm out that Bed-Stuy, home of that boy Biggie Moi, je sors de Bed-Stuy, cité d'origine de ce gars Biggie [Comme le fameux et défunt Notorious B.I.G. (Biggie) avec qui il a d'ailleurs débuté, il vient de la cité de Bedford-Stuyvesant à Brooklyn]
now I live on Billboard and I brought my boys with me Maintenant je vis sur le Billboard et j'ai amené mes potes avec moi [Il caracole dans les classements, les billboards, ainsi que ses protégés puisqu'il a dirigé le label Roc-a-Fella/Def Jam]
Say what's up to Ty-Ty, still sippin' mai tais Discute avec Ty Ty tout en sirotant des mai tais [Son meilleur ami, mai tai est un cocktail]
sittin' courtside, Knicks & Nets give me high five M'asseoit au bord du terrain, les NY Knicks et les NJ Nets me tapant dans la main [Les deux équipes de basket de NY, Jay-Z est co-propriétaire des Nets]
Nigga I be Spike'd out, I could trip a referee Négro je suis accoutré comme Spike, je pourrais perdre mon calme après l'arbitre
Tell by my attitude that I'm most definitely from.... Révélant par mon attitude que je suis sans aucun doute de....

Times Square "Street lights, big dreams, all lookin' pretty" [SK]

[Chorus: Alicia Keys]
New York, concrete jungle where dreams are made of New York, une jungle en béton où l'on fabrique les rêves
There's nothin' you can't do Il n'y a rien que tu ne puisses faire
Now you're in New York Maintenant que tu es à New York
These streets will make you feel brand new Ces rues vont te faire te sentir tout neuf
Big lights will inspire you Les grandes lumières vont t'inspirer [allusion aux lumières de Times Square la nuit]
Let's hear it for New York, New York, Écoutons cela pour New York
New York

[Verse 2: Jay-Z]
Catch me at the X with OG at a Yankee game Repère-moi dans le Bronx [the X] avec OG [Pas Original Gangster mais son ami Juan “OG” Perez] à un match des Yankees [leur stade se trouve dans le sud du Bronx]
Shit, I made the Yankee hat more famous than a Yankee can Merde, j'ai rendu la casquette des Yankees plus célèbre que [une fesse de Yankee ? Là j'ai un doute...]
You should know I bleed blue, but I ain't a Crip though Tu devrais savoir que je saigne bleu, et pourtant je ne suis pas un Crip [Allusion à la couleur du gang des Crips à Los Angeles et à son surnom de "King of NY" qui lui fait dire qu'il a "le sang bleu" c'est-à-dire aristocratique. Le bleu est aussi la couleur des Yankees]
but I got a gang of niggas walkin' with my clique though Mais j'ai une bande de négros qui marche avec ma clique
Welcome to the melting pot, corners where we sellin' rock Bienvenue dans le creuset, des coins où l'on vend de la Coke [Le Melting pot ou creuset est un symbole habituel de l'intégration à l'américaine, c'est aussi un récipient pour faire fondre des ingrédients qui se mélangent comme pour de la Coke]
Afrika Bambataa shit, home of the hip-hop La musique d'Afrika Bambaataa, la maison du hip-hop [Allusion et jeu de mot avec le tube de Bambaataa "Planet Rock" qui renvoie au "rock" de la phrase précédente. Pour ce tube, Bam a également mélangé beaucoup de sons différents...]
Yellow cab, gypsy cab, dollar cab, holla back Taxis jaunes, taxis illégaux, A plus
for foreigners it ain't for, they act like they forgot how to act Ce n'est pas pour des étrangers, ils agissent comme s'ils ne savaient plus comment faire [Allusion aux pratiques des chauffeurs qui font payer plus cher aux étrangers]
8 million stories, out there in it naked City, it's a pity, half of y'all won't make it Il y a 8 millions d'histoires dans la Cité nue, quel dommage que la moitié n'ait pas lieu [allusion à la phrase prononcée par le narrateur dans un film noir des années 1940 Naked City]
Me, I got a plug, Special Ed "I Got It Made" J'ai un fournisseur, Special Ed
If Jeezy's payin' LeBron, I'm payin' Dwyane Wade Si Jeezy "paie" LeBron, Je "paie" Dwyane Wade [Peut être une allusion au pdésrix de la cocaïne correspondant aux numéros des joueurs mentionnés, le 23 pour LeBron James et le 3 pour Dwyan Wade. Les deux joueurs sont maintenant réunis et jouent pour les Miami Heat]
Three dice cee-lo, three Card Marley [références à des jeux de dés et de carte et à Marley Marl, l'un des pionniers du rap à Brooklyn. Un beef fameux l'a opposé à BDP dans les années 1980]
Labor Day Parade, rest in peace Bob Marley Défilé de la fête du travail [Début septembre aux Etats-Unis, l'occasion d'un carnaval caribéen à Crown Heights, Brooklyn], Bob Marley, repose en paix
Statue of Liberty, long live the World Trade statue de la Liberté, longue vie au World Trade Center
Long live the King yo, I'm from the Empire State that's Longue vie au King, yo, Je suis de l'Empire State [Le King c'est Notorious B.I.G.]

[Chorus:]

[Verse 3: Jay-Z]
Lights is blinding, girls need blinders La lumière est aveuglante, les filles ont besoin de lunettes noires géantes (ou d'oeillères)
so they can step out of bounds quick, the sidelines is Pour qu'elles puissent se dépêtrer des liens rapidement, la ligne de touche est
lined with casualties, who sip to life casually jonchée de pertes qui sirotent la vie avec désinvolture
then gradually become worse, don't bite the apple Eve puis empirent progressivement, ne mords pas la pomme Eve [La pomme est considérée à tort comme le fruit défendu offert à Eve par le tentateur dans la Genèse. C'est aussi un des surnoms de ... NY, the Big Apple]
Caught up in the in-crowd, now you're in style Attrapé par les initiés, maintenant tu es in style [Sans doute état après fumette]
And in the winter gets cold, in Vogue with your skin out Et pendant l'hiver [And in the winter s'entend comme Anna Wintour rédactrice-en-chef de Vogue] attrape froid, dans Vogue avec ta peau retournée
City of sin, it's a pity on a whim Ville du péché, quel dommage pour un caprice
Good girls gone bad, the city's filled with them De bonnes filles qui ont mal tourné, la ville en est remplie [référence ?]
Mami took a bus trip, now she got her bust out Maman a pris le bus, maintenant elle n'a plus d'argent et se prostitue [bust out, à la fois fauchée et sortie (à propos de sa poitrine) ]
Everybody ride her, just like a bus route Tout le monde la monte, comme un autobus
Hail Mary to the city, you're a virgin Loue Marie, tu es vierge
And Jesus can't save you, life starts when the church end Et Jésus ne peut te sauver, si ta vie commence quand tu sors de l'église
Came here for school, graduated to the high life Je suis venu ici pour l'école, j'ai eu mon diplôme pour la grande vie
Ball players, rap stars, addicted to the limelight Lanceurs de Base Ball, stars du rap, accros aux spotlights
MDMA got you feelin' like a champion L'ecstasy te fait te sentir comme un champion
The city never sleeps, better slip you an Ambien La ville ne dort jamais, tu ferais mieux de prendre un somnifère

[Chorus:]

[Bridge: Alicia Keys]
One hand in the air for the big city Une main en l'air pour la grande ville
Street lights, big dreams, all lookin' pretty Les lumières de la ville, de grands rêves, tous magnifiques
No place in the world that could compare Aucun lieu au monde qui souffre la comparaison
Put your lighters in the air Mettez vos briquets en l'air
Everybody say "yeah, yeah, yeah, yeah" Tout le monde dit "ouais"

[Chorus:]

Traduction très imparfaite mais réajustable en fonction de vos remarques éventuelles. j'ai beaucoup utilisé l'indispensable site RapGenius et l'Urban Dictionnary.




Découvrez la playlist New York avec Téléphone
Merci à Emmanuel, Virginie et Pierre pour leurs suggestions de titres.


Source et liens :


  • Photographies de New York grâcieusement mises à disposition par Sara et Véronique. Un grand merci à toutes les deux !
  • Renaud Le Goix, Atlas de New York, Autrement, 2009
  • Yvonne Bynoe, Encyclopedia of Rap and Hip Hop Culture, Greenwood Press, Westport, 2006
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