mardi 27 octobre 2009

189. Wolf Biermann: "Die Stasi ballade" (1974).




Wolf Biermann est né à Hambourg en 1936 dans une famille juive et communiste. Son père est assassiné à Auschwitz. Il reçoit une éducation communiste modèle. D'abord membre des jeunes pionniers, il intègre ensuite le Parti socialiste unifié. A 17 ans, il choisit, par conviction communiste et antinazie, de s’installer en RDA (à cette date, les migrations ce font plutôt dans l'autre sens!). Il étudie l'économie politique tout en collaborant avec le Berliner Ensemble, le célèbre théâtre fondé par Brecht. A partir de 1961, il se met à écrire des pièces et fonde le théâtre ouvrier et étudiant de Berlin-Est. Mais, ses prises de positions lui aliènent très vite le soutien du SED (le parti communiste au pouvoir en RDA). Une pièce sur le Mur déplaît particulièrement en haut lieu. Son théâtre doit fermer et les mesures vexatoires se multiplient à son encontre.

Dans le même temps, Biermann écrit des poèmes qu'il met en musique. En 1964, il donne des concerts en RFA où paraît son premier disque en 1965, ainsi que son recueil de poèmes Harpe de barbelés ("Die Drahtharfe"). Après une période d'accalmie, il subit de nouveau les foudres des censeurs est-allemands qui l'empêchent de s'exprimer en l'interdisant de publication. En 1976, il est déchu de sa nationalité et interdit de séjour, à l’occasion d’un concert donné à l’Ouest. Il se réfugie en RFA où il se consacre particulièrement à sa carrière de chansonnier.

Dans l'extrait ci-dessous, il dépeint avec brio le quotidien de nombreux Est-Allemands, surveillés et contrôlés par la redoutable police politique, connue sous le nom de Stasi.

* La RDA sous le règne de la Stasi.

Dès sa création en février 1950, le ministère de la sécurité d’Etat de l’Allemagne de l’Est exerce une surveillance étroite de la population, et ce jusqu’à la chute du mur de Berlin, en 1989. Elle constitue l’instrument essentiel du pouvoir dictatorial du Parti socialiste unifié d’Allemagne (le PC de la RDA).

Un embryon de police politique est mis en place dès 1946, le K5, sur le modèle du NKVD (la police politique soviétique jusqu’en 1954). Ses membres intègrent le ministère de la sécurité nationale lors de sa création. Les dirigeants de ce ministère, membres du PC durant l’entre-deux-guerres, furent marqués par la clandestinité et sont familiarisés avec les techniques du renseignement et du sabotage qui leurs ont permis de sortir vivants de la période nazie.

Jusqu'à la fin des années 1950, la Stasi est un organe répressif chargé de "liquider les ennemis politiques" du socialisme. Cette répression de toute opposition s’abat dès la création de la RDA et touche toutes les personnes susceptibles de conspirer, d’espionner ou tout simplement de s’opposer à l’emprise du PC sur le pays. Le parti, lui-même est épuré de ses membres les plus remuants. Entre 1952 et 1953, près de 10 000 personnes auraient été arrêtées et condamnées à des peines de prison. La Stasi se spécialise aussi dans l’enlèvement d’Est-Allemands réfugiés en RFA.



Erich Mielke, Erich Honecker, Heinz Hoffmann und Kurt Hager zum 30. Jahrestag der DDR 1979. (Foto: WDR)


Les méthodes utilisées par la police politique n’ont rien de très originales, mais s’avèrent redoutables :

- conditions de détention très rigoureuses (isolement absolu, tortures, pression psychologiques), afin d’obtenir des « aveux » sur des complots imaginaires.

- Les assassinats politiques restent exceptionnels, mais la violence d’Etat existe. Des centaines d’Est-Allemands sont exécutés alors qu’ils tentent de franchir le mur de Berlin ou de gagner la RFA après 1961.

- Recours à la propagande et contre-espionnage en RFA. La Stasi se dote aussi d'un service culturel afin de surveiller et réprimer les intellectuels et artistes. La culture est mise au service de la propagande.

- Identification des milieux à risque (intellectuels et étudiants, services de sécurités…) et surveillance des suspects grâce à des moyens variés: ouverture du courrier, écoutes téléphoniques, appartements placés sous écoutes, filatures…

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Emblème de la stasi.

Progressivement, la répression se ralentit, pour laisser plus de place à la prévention. La Stasi entre alors dans une seconde phase qui se caractérise par la surveillance de la population est-allemande. Les emprisonnements politiques se réduisent, les conditions de détention se transforment. Les violences physiques cèdent la place à des techniques plus élaborées qui visent à déstabiliser psychologiquement l’adversaire. Les directives du Ministère de la Sécurité d'Etat invitent ainsi à “décomposer les âmes” de tout sujet “indiscipliné”. La Stasi diffuse des rumeurs, des calomnies sur les sujets visés, organisent des infractions, afin de les isoler du reste du corps social et les inciter à cesser toute activité d’opposition (aspects très bien mis en avant dans le film La vie des autres).

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Le héros du film La vie des autres, officier modèle de la Stasi soudain en proie au doute.

Pour mener à bien ce contrôle sur la société, la Stasi se dote d’un dense réseau d’informateurs, de « collaborateurs officieux » (des membres du SED, des jeunes qui financent ainsi leurs études, des individus en quête de gratifications et d'avantages matériels). Ces Inofizielle Mitarbeiter permettent une infiltration exceptionnelle de la société. En RDA, le niveau d'encadrement de la population est exceptionnel (de 20 à 30 000 informateurs à la fin des années 1950, on grimpe à 170 000 en 1989 pour 17 millions d'habitants). Le fichage des suspects concerne 4 millions d'individus, près du quart de la population.



Qui surveille-t-on ? Le milieu des opposants, les institutions stratégiques comme le personnel de l’armée et de la police, les organes du parti, les membres des ministères, les cadres économiques en RDA, les délégations est-allemandes à l’étranger. Pour autant, la surveillance ne se limite pas aux opposants politiques déclarés, mais affecte tout individu au comportement suspect aux yeux du régime. Tout comportement qui s’écarte de la norme définie par le SED est condamnable. Les jeunes aux cheveux longs, attirés par le rock font ainsi l’objet de l’attention des autorités.

Cette surveillance de tous les instants distille un climat de peur, qui incite à la plus grande prudence et pousse au mutisme. Au bout du compte, cette traque de tout comportement déviant entraîne la sclérose de toute la société est-allemande. Le harcèlement moral et psychologique affecte tous les rapports sociaux dans la mesure où personne n'est à l'abri de poursuites et surtout les indicateurs peuvent être vos proches (dans le couple, le voisinage…). Sonia Combe parle ainsi de "société sous surveillance".

Cela dit, il ne faut pas imaginer la Stasi comme une société secrète au-dessus de la population, mais plutôt comme une "entreprise publique", visible (elle comptait 91 000 fonctionnaires en 1989), profondément ancrée dans la société. Lors des dernières années du régime, elle fonctionne comme une instance éducative de surveillance politique visant à "discipliner" la population est-allemande.

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L'ancien ministre de la Sécurité d’Etat de la RDA, Erich Mielke (au centre) entouré de ses proches collaborateurs.

Malgré tous ses efforts, la Stasi éprouve des difficultés à anticiper les contestations qui peuvent se faire jour (les émeutes ouvrières de 1953), elle n’est pas parvenue non plus à éradiquer l’opposition politique, qui se structure au cours des 1980’s. Surtout, sans l’appui du grand frère soviétique, la Stasi et les autorités de la RDA ne peuvent pas empêcher le délitement du régime, précipité par les gigantesques manifestations de l’année 1989, qui aboutissent à la destruction du mur de Berlin.


Minister für Staatssicherheit Erich Mielke bei einem Appell des MfS-Wachregiments, 1967

Si le nombre de victimes directes des services de sécurité semble assez limité. Il n'empêche que les autorités n'ont pas hésité à tirer sur ceux qui voulaient fuir le régime. Ainsi, de 1961 à 1989, environ 1200 individus périrent en tentant de franchir la frontière entre les deux Allemagne. D'autre part, au cours des 40 années d'existence de la RDA, on estime que près de 200 000 individus furent emprisonnés pour des raisons politiques.

Les plus hauts responsables est-allemands et bon nombre de membres de la Stasi, durent rendre des comptes lors de la réunification. Or, cette épuration fut menée avec une certaine sévérité. Dans deux domaines au moins, les investigations furent systématiques: les crimes frontaliers, les condamnations d'opposants prononcées par la justice pénale de RDA.



Une fois le mur de Berlin détruit, les populations est-allemandes se précipitèrent vers les locaux de la Stasi afin d'empêcher la destruction des archives. Les militants des mouvements civiques apparus au cours de l'automne 1989, entendaient ainsi contrôler les millions de dossiers constitués par la Stasi sur de très nombreux citoyens est-allemands.
La loi du 20 décembre 1991 fonde l'agence fédérale indépendante chargée des archives de la Stasi (BStU).
Deux grandes missions incombent à cette agence:
- mettre fin aux "légendes" et permettre l'accès aux archives de la Stasi aux chercheurs, institutions. Les citoyens ont le droit de consulter l'éventuel dossier constitué par la Stasi sur leurs cas. Cette disposition connaît un grand succès (2,5 millions de demandes adressées à la BStU de sa création à juin 2009).
- examiner le passé des fonctionnaires et responsables politiques afin d'écarter de la fonction publique les anciens "informateurs non officiels" de la Stasi.



Wolf Biermann, "Die Stasi-Ballade"

Menschlich fühl ich mich verbunden
mit den armen Stasi-Hunden
die bei Schnee und Regengüssen
mühsam auf mich achten müssen
die ein Mikrophon einbauten
um zu hören all die lauten
Lieder, Witze, leisen Flüche
auf dem Klo und in der Küche
- Brüder von der Sicherheit
ihr allein kennt all mein Leid

Ihr allein könnt Zeugnis geben
wie mein ganzes Menschenstreben
leidenschaftlich zart und wild
unsrer großen Sache gilt
Worte, die sonst wärn verscholln
bannt ihr fest auf Tonbandrolln
und ich weiß ja! Hin und wieder
singt im Bett ihr meine Lieder
- dankbar rechne ich euchs an:
die Stasi ist mein Ecker
die Stasi ist mein Ecker
die Stasi ist mein Eckermann

____________________________

Humainement je me sens lié
Avec ces pauvres mecs de la Secrète
Qui par la neige et par la pluie
Sont contraints de veiller sur moi,
Pour tout entendre de mes chansons,
De mes saillies, de mes jurons
Ils ont installé un micro
Dans ma cuisine dans mes WC
Frères de la Sécurité
Vous seuls mes malheurs savez
Vous seuls pouvez témoigner
Que mon unique souci
Ma passion démente et douce
A notre cause est consacrée
Mes paroles sinon oubliées
Par vos bandes vous les fixez
Et je le sais, de temps à autre
Mes chansons au lit vous chantez
— je vous en dis ma gratitude
La Secrète c’est mon secret
La Secrète c’est mon secret
La Secrète c’est mon secrétaire
(…)


Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Hammer
Publié dans le recueil Ainsi soit-il et ça ira, Christian Bourgois Editions, 1978

il s'agit (ci-dessus) d'extraits de la chanson, l'intégralité des paroles peut-être lue ici.


Sources:

- Article d'Emmanuel Droit: "Le communisme au quotidien", L'Histoire n°346, octobre 2009.

- Article de Guillaume Mouralis: "Une épuration allemande", L'Histoire n°346, octobre 2009 et "Stasi: ruée sur les archives" du même auteur.

- Article de Sandrine Kott: ”Comment la Stasi à mis la RDA sous surveillance”, L'histoire n°317, février 2007.

- Article de Stéphane Courtois:”La terreur peut être douce”, L'histoire n°324, octobre 2007.


Liens:
- Biographie du chanteur.
- Biermann sur Wikipédia.
- Le dossier consacré au film la vie des autres par l'équipe de Zéro de Conduite (en particulier la page 8) ou encore ce dossier (en allemand).
- Extraits d'un ouvrage qui évoque Biermann.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Erreur, la traduction de Wolf Biermann, "Die Stasi-Ballade" est de Jean-Pierre HAMMER

Voir aussi "La harpe des barbelés" en 10/18

Jean-Pierre HAMMER travaille actuellement à un nouvel ouvrage sur la STASI.

J. Blottiere a dit…

Merci pour l'information. Je viens de corriger mon erreur.

J.B.

Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Anonyme a dit…

Amusant après coup d'apprendre que les USA sont une dictature.