samedi 29 novembre 2008

121. Joseph Kabasele & l'African Jazz : Indépendance Cha Cha (1960).


En 1945, l’Afrique noire reste presque totalement colonisée. Les Britanniques sont implantés dans l’est du continent, la France à l’ouest et au centre, le Portugal au sud, enfin la Belgique possède l'immense Congo.
Quinze ans plus tard, à l’exception de l’empire portugais et de quelques colonies britanniques, ces empires ont disparu.
Comment expliquer l’ampleur et la soudaineté de cette décolonisation pacifique dans l’ensemble ?

Félix Eboué, alors gouverneur général du "Congo", et Charles de Gaulle lors de la conférence de Brazzaville.

La Seconde Guerre mondiale peut être considérée comme une étape fondamentale du processus de décolonisation, puisqu’elle entraîne le discrédit des puissances coloniales. Le mythe de l’invincibilité de l’homme blanc est mis à mal par les défaites belge et française face à l’Allemagne nazie. Les deux grands vainqueurs de la guerre, Etats-Unis et URSS, diffusent en outre un message libérateur à l'adresse des colonies. Enfin, l'ONU appuie le droit des peuples à l'autodétermination.
En 1945, les puissances coloniales se trouvent donc sur la défensive.
Lors de la conférence de Brazzaville en février 1944, de Gaulle dresse le programme d’une colonisation plus juste fondée sur de timides réformes sociales (suppression du travail forcé, obtention progressive de la citoyenneté), mais qui ne débouche sur aucune avancée politique significative.
En 1946, la Constitution maintient l’essentiel de la domination métropolitaine dans le cadre de l’Union française. Les territoires de l'AOF, de l'AEF et Madagascar envoient des représentants au Parlement français. Dans le cadre de l’Union française, les Africains se voient reconnaître des droits juridiques et la promesse d’une pleine citoyenneté. Mais l’heure n’est pas à l’abandon de l’empire. Toute contestation est châtiée, à l’instar de l'insurrection malgache de 1947. Plusieurs facteurs vont pourtant remettre en cause cette situation.

* La pression des Africains eux-mêmes.
Toute une génération de leaders africains, formés par le syndicalisme ou les universités de la métropole, s’affirment : Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Modibo Keita ou encore Sékou Touré. Des partis politiques, souvent marqués par le marxisme, et des syndicats critiquent l’impérialisme français et mènent l’agitation sociale, tels le Rassemblement Démocratique Africain, qui devient un parti de masse dans toute l’Afrique noire française. Au Cameroun, l'Union des populations du Cameroun de Ruben Um Nyobé réclame l'indépendance du territoire. Devant le refus des autorités, il se lance dans une guérilla violente, impitoyablement réprimée par la France.

* Le contexte international.
Le contexte international remet chaque jour un peu plus en cause le maintien de la colonisation. La défaite française en Indochine en 1954, le début de la guerre en Algérie, la conférence des pays non alignés à Bandung en 1955, la crise de Suez en 1956 obligent les métropoles à transiger. Enfin,
l’accession de la Gold Coast, futur Ghana, à l’indépendance en 1957, connaît un grand retentissement sur le continent, tout comme les thèses panafricaines de son leader Nkrumah, favorable à des Etats-Unis d’Afrique.


Pour Gaston Defferre, ministre de la France d'outre-mer, il faut changer de politique. « Ne laissons pas croire que la France n'entreprend des réformes que lorsque le sang commence à couler » clame-t-il. Sa loi cadre de mars 1956 remplace les fédérations de l'AOF (Afrique Occidentale française) et de l'AEF (Afrique Equatoriale française) par des territoires dotés de capitales.
La loi Cadre accorde l'autonomie interne aux territoires de l’Union française, mais la France conserve les attributs de la souveraineté internationale (monnaie, politique extérieure).
De retour au pouvoir, en 1958, de Gaulle propose aux membres de l’Union française de devenir des Etats associés dans le cadre d’une nouvelle organisation : la Communauté française. au sein de laquelle la France s’arroge des « domaines réservés » (affaires étrangères notamment). Les populations de l'Union française doivent se prononcer par référendum sur l'adhésion à la Communauté française.

La plupart des dirigeants africains optent pour le oui, qui l’emporte partout, sauf en Guinée. Sékou Touré, partisan de l’indépendance immédiate, avait d’ailleurs lancé à de Gaulle lors de sa tournée africaine d’août 1958 : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage ». La Guinée devient aussitôt indépendante. Outré, le général suspend immédiatement toute aide au nouvel Etat.


De Gaulle à Brazzaville en août 1958.

* Indépendances : liesse et nouveaux écueils.
La Communauté ne dure pourtant que quelques mois. Les opinions africaines piaffent d’impatience et aspirent à l’émancipation. Aussi, ce sont 18 Etats qui accèdent à l’indépendance complète en 1960 : Togo, Cameroun, déjà largement autonomes, Bénin (Dahomey jusqu’en 1975), Niger, Burkina- Faso (Haute Volta jusqu’en 1984), Côte d’Ivoire, Mali (ex-Soudan français), Sénégal, Mauritanie, Tchad, République Centrafricaine (ex-Oubangui-Chari), Congo-Brazzaville, Gabon et Madagascar pour les anciennes colonies françaises, auxquelles il faut ajouter le Nigéria britannique et le Congo belge.
Dans ce dernier territoire, le système colonial belge reposait sur la ségrégation et le refus catégorique de toute évolution. La situation se décante avec les émeutes de 1958-1959, prélude à l’ouverture des négociations de la conférence de la Table ronde à Bruxelles en janvier 1960. Dans un chaos total et sur fond d’exode de la population blanche, le Congo belge accède à l’indépendance le 30 juin sous le nom de République du Congo. 
Très vite, le pays sombre dans une guerre civile. (1)



Cette crise met en évidence les nouveaux écueils qui menacent les jeunes Etats : l’instrumentalisation dans le cadre de la guerre froide qui s’installe alors en Afrique ; l’instauration de régimes autoritaires sous la férule de certains dirigeants qui passent du statut de libérateur à celui de dictateur ; enfin les problèmes du sous-développement et du néo-colonialisme.
Mais 1960 est l’heure de la célébration des indépendances dans une atmosphère de liesse inouïe.
L’Indépendance Cha Cha de l’African Jazz est alors sur toutes les lèvres…


* Jour d'indépendance.


Joseph Kabasele, connu sous le pseudo de Grand Kalle, fonde en 1953 l'orchestre African Jazz avec lequel il révolutionne la musique congolaise, en électrifiant la rumba, y introduisant également les musiques cuivrées importées de Cuba et des Antilles par les marins. Tumbas et trompettes s'associent alors aux chants et tambours traditionnels. Or, depuis les années 1950, les musiques congolaises font danser toute l'Afrique grâce à la diffusion du lingala à la puissance des émetteurs des radios congolaises qui couvrent une grande partie de continent et évidemment la qualité indéniable de cette musique festive.
Kabasele est la première vedette africaine à se produire en Belgique et ce, à l'occasion de la fameuse Table ronde au cours de laquelle devait se décider l'avenir de l'ex-Congo Belge. En janvier 1960, cette table ronde réunit les leaders politiques congolais et les autorités belges afin de négocier les contours du futur Congo (actuelle République démocratique du Congo). A l'issue de la Table ronde, la date de l'indépendance est fixée au 30 juin 1960. Pour l'occasion Grand Kalle compose indépendance cha cha qui s'impose aussitôt comme l'hymne des mouvements anticolonialistes dans toute l'Afrique francophone.



Note:
(1) Converti à un anticolonialisme radical par sa participation à la conférence des peuples africains organisée à Accra par NKrumah en 1958, Lumumba crée en octobre de la même année le Mouvement national congolais qui remporte un grand succès lors des élections de mai 1960. Devenu premier ministre, Lumumba préside aux négociations d'indépendance de la Table ronde. Le gouvernement belge, aux abois, accorde l'indépendance immédiate. Sur place, l'exode de la population blanche (environ 100 000 personnes) s'accélère dans un chaos total. 
 Très vite un conflit personnel oppose le président de la République Joseph Kasavubu à son premier ministre. Les thèses tiers-mondistes et panafricaniste adoptées par Lumumba l'inquiètent tout comme elles indisposent les forces conservatrices et les pays occidentaux.
La sécession de la riche province minière du Katanga menée par Moïse Tshombé, soutenue en sous-main par la Belgique, complique davantage encore la position du premier ministre. Il fait alors appel aux casques bleus de l'ONU et accepte une aide matérielle de l'Union soviétique pour mater les séparatistes. Il indispose ainsi les Occidentaux, les Américains en particulier, et offre un prétexte à Kasavubu pour le faire arrêter. Le 6 décembre 1960, le chef d'état-major de l'armée de la nouvelle République, le colonel Mobutu, procède à l'arrestation de Lumumba, accusé de collusion avec l'URSS. Il est assassiné en janvier 1961.
Le pays est livré à des luttes ethniques qui entraînent une guerre civile (compliquée par les interventions indirectes des deux grands et de l'ancienne métropole dans le cadre d'une guerre froide qui se transporte désormais en Afrique) conclue par la prise du pouvoir par le chef de l’armée, le général Mobutu, qui s’empare du pouvoir en 1965 pour longtemps. 



Voici la version réalisée en 2010 par le rappeur belge d'origine congolaise Baloji.






"Indépendance cha cha" _ Kalle et l'African jazz (1960)

Indépendance cha cha tozui e O kimpuanza cha cha tubakidi
O Table ronde cha cha Tua gagné o o dipanda cha cha tozui e

assoreco ne abako bayokani moto moko
Na Conakat na Cartel balingani na front commun

___________

Indépendance cha cha nous avons gagné o indépendance cha cha nous avons gagné
o table ronde cha cha nous avons gagné indépendance cha cha te voilà enfin
entre nos mains.

l'assoreco et l'abako comme partis (politiques) comme un seul homme ils ont signé le pacte
associant la conakat et le cartel ils se sont unis en front commun

Sources:
- La conférence de Berlin livre le Congo au roi des Belges. (Hérodote)
- E. Melmoux, Davis Mitzinmacker "Dictionnaire d'Histoire contemporaine", Nathan, 2008.
- Petit Mourre.

Liens:
- Samarra en Afrique.
- Retour sur le Congo de Léopold II en écoutant l'irrésistible Indépendance cha cha.
- Extraits de l'Acte général de la conférence de Berlin sur le Strabon.

samedi 22 novembre 2008

120. Neil Young:"Alabama". (1972)



Cette chanson de Neil Young se trouve sur l'album Harvest, sorti en 1972. Il y critique l'intolérance et le racisme qui règnent alors dans cet état du sud profond. En effet, il s'agit assurément, avec le Mississippi, de l' état dans lequel la ségrégation est la plus profondément ancrée dans les esprits: le boycott des bus de Montgomery en 1954-55, la répression des Freedom rides en 1961, puis celle des manifestations de Birmingham en 1963, les nombreux assassinats et attentats qui ravagent cette même ville le prouvent.





George Wallace, le gouverneur de l'Alabama (1963-1987).


Le gouverneur de l'état, George Wallace, incarne, plus que tout autre, le refus de déségréguer le sud. Par exemple, en 1963, il s'oppose physiquement à l'entrée des troupes fédérales venues imposer la déségrégation scolaire à l'université d'Alabama, à Tuscaloosa. Il sera élu à plusieurs reprises et bénéficiera d'une extraordinaire popularité dans son fief. Son slogan fait d'ailleurs froid dans le dos: ”ségrégation aujourd'hui, ségrégation demain, ségrégation pour toujours”.

Dans son célèbre discours prononcé à Washington, en août 1963, Martin Luther King mentionne tout particulièrement l'Alabama et son gouverneur. Il lance: "Je rêve que, un jour, même en Alabama où le racisme est vicieux, où le gouverneur a la bouche pleine des mots "interposition" et "nullification", un jour, justement en Alabama, les petits garçons et petites filles noirs, les petits garçons et petites filles blancs, pourront tous se prendre par la main comme frères et sœurs. "



George Wallace s'oppose physiquement à l'entrée des troupes fédérales venues imposer la déségrégation scolaire à l'université d'Alabama, à Tuscaloosa.


Wallace se présente même comme candidat "dissident" aux présidentielles de 1968. Sans les deux grosses machines des partis démocrate et républicain, il réussit pourtant à convaincre près de 13% des électeurs. Il l'emporte même dans cinq Etats du sud, contribuant ainsi à la défaite du démocrate Humphrey face à Nixon.

Carte des élections présidentielles américaines en 1968.

En 1972, Wallace est blessé par un déséquilibré, il restera paralysé. Quelques années plus tard, il reniera ses prises de position racistes et demandera publiquement pardon à la communauté noire. Il sera réélu n 1982.

Le chanteur canadien décrit un état en marge, qui aurait fait sécession. A la fin du morceau, Neil Young souligne pourtant que la situation pourrait évoluer, à condition que l'état abandonne ses vieux démons, le racisme et la ségrégation.

"Alabama" Neil Young (1972)

Oh Alabama
The devil fools
with the best laid plan.
Swing low Alabama
You got spare change
You got to feel strange
And now the moment
is all that it meant.

Alabama, you got
the weight on your shoulders
That's breaking your back.
Your Cadillac
has got a wheel in the ditch
And a wheel on the track

Oh Alabama
Banjos playing
through the broken glass
Windows down in Alabama.
See the old folks
tied in white ropes
Hear the banjo.
Don't it take you down home?

Alabama, you got
the weight on your shoulders
That's breaking your back.
Your Cadillac
has got a wheel in the ditch
And a wheel on the track

Oh Alabama.
Can I see you
and shake your hand.
Make friends down in Alabama.
I'm from a new land
I come to you
and see all this ruin
What are you doing Alabama?
You got the rest of the union
to help you along
What's going wrong?


_________________

Oh Alabama
Le diable déjoue
Les plans les mieux conçus.
Tourne au ralenti Alabama
Tu as de la ressource
Tu dois te sentir bizarre
Et c'est maintenant que l'instant
Prend tout son sens.

Alabama, tu as le poids sur tes épaules
il te brise le dos.
Ta Cadillac a une roue dans le fossé
Et l'autre sur la chaussée.

Oh Alabama
Des banjos jouent
A travers les vitres brisées
Les fenêtres tombent en Alabama.
Regarde les vieux
Ligotés dans des cordes blanches
Ecoute le banjo.
Ça ne te ramène pas au pays ?

Alabama, tu as le poids sur tes épaules
il te brise le dos.
Ta Cadillac a une roue dans le fossé
Et l'autre sur la chaussée.

Oh Alabama
Puis-je te rencontrer
Et te serrer la main
me faire des amis en Alabama.
Je viens d'un nouveau pays
Je viens vers toi
Et je vois toute ces ruines
Que fais-tu Alabama ?
Tu as tout le reste de l'Union
Pour t'aider à avancer
Qu'est-ce qui ne va pas?

Les paroles de la chanson créées la polémique. En 1974, les sudistes de Lynyrd Skynyrd, un groupe de rock originaire de l'Alabama, répondent à Young avec leur titre Sweet Home Alabama, en 1974. Ils y prennent directement à parti le chanteur canadien et lui font savoir qu'ils n'ont pas de leçons à recevoir de lui: "j'ai entendu monsieur Young chanter à son sujet (l'Alabama) / j'ai entendu Neil le descendre / j'espère que Neil Young se rappellera / Que de toutes façons, un sudiste n'a pas besoin de lui par ici." Contre toute attente, Neil apprécie la riposte et envoie même des maquettes de chansons aux Rednecks.




Petite devinette: savez-vous d'où vient le nom du groupe Lynyrd Skyrnyrd? Tentez votre chance en commentaire...

Le Grateful Dead consacrera aussi une chanson à l'Alabama. Le morceau Alabama gateway n'est pas plus amène à l'égard de l'Etat du sud. Jerry Garcia chante en effet: "49 Etats frères avaient tous l'Alabama dans les yeux / Pourquoi ne donne-t-on pas à l'Alabama assez de corde pour se pendre?"



Sources:
- CH. Gancel et Y.Delmas: "Protest song", Textuel, 2005, p p278-279.

- M. A. Combesque:"Martin Luther King. Un homme et son rêve", Le félin poche, 2008.

Liens:
* D'autres morceaux consacrés à l'Alabama sur L'Histgeobox:

- l'histgeobox: 23. John Coltrane:"Alabama".

- l'histgeobox: 2. J.B. Lenoir:"Alabama blues".

- l'histgeobox: 41. Phil Ochs:"Freedom riders". (1962)


* My space sur le Loner, autour de son live at Canterbory house, en 1968.
* Young sur Music-story.
* Une discographie commentée du barde canadien.

mercredi 19 novembre 2008

119. Randy Newman: "Sail away". (1972)

Dès le début des années soixante, Newman compose des morceaux qu'il place auprès d'interprètes aujourd'hui oubliés. En 1968, il sort son premier disque, sobrement intitulé Randy Newman. Déjà, on note ses talent d'auteurs avec des morceaux incisifs dans lesquels il prend pour cible les puissants et dénonce, toujours avec finesse et humour, les travers de son pays.

En 1972, Randy Newman sort l'album Sail away, un de ses plus réussis. Il y adopte un ton incisif, accompagné de son seul piano. Sur le morceau titre, le chanteur se place dans la peau d'un marchand d'esclave. Avec ce procédé, contraire à celui de l'identification, Newman entendait « adopter le point de vue d'un type qui était pire que les gens qui l'écoutaient. Comme ça ils pouvaient se rendre compte qu'il avait tort ».
Revenons rapidement sur cette traite transatlantique.


Avec les grandes découvertes, les Européens organisent la traite des noirs , soit la déportation massive de travailleurs africains vers les plantations d'Amérique. Dès le XVème siècle, les marins Portugais, suivis par des Espagnols, des Anglais, des Français, des Hollandais se livrent au commerce du "bois d'ébène". Dans un premier temps, les colons européens installés aux Amériques, tentèrent d'embrigader les indigènes, mais ceux-ci connaissaient les lieux et pouvaient s'enfuir aisément et surtout, le terrible choc microbien décima ces populations indiennes. Dans ces conditions, les planteurs se tournèrent vers une autre main d'oeuvre.


Convoi d'esclaves enchaînés.


Dans les colonies anglaises, les premiers esclaves noirs arrivent en Virginie dans les années 1610. Les plantations du sud des Etats-Unis de tabac, riz, puis coton, réclamaient une main d'œuvre de plus en plus nombreuse, bon marché et à demeure. Dès 1661, la Virginie reconnut l'existence légale de l'esclavage. Les colonies voisines l'imitèrent très rapidement. Il reste impossible d'estimer avec précision le nombre d'africains qui furent arrachés à leurs terres, néanmoins les estimations les plus plausibles se situent entre 1,5 millions et 3 millions pour le XVIIème siècle, entre 6 et 7 millions pour le XVIIIème siècle.

Carte de la traite négrière de 1500 à 1870.


Les négriers suivaient la plupart du temps une route triangulaire: d'Europe en Afrique, d'Afrique en Amérique, avant de retourner en Europe. Les marchands d'esclaves s'étaient établis sur une longue bande côtière s'étendant de l'embouchure du fleuve Sénégal au sud de l'Angola actuel.

Les négriers, disposant de denrées européennes à échanger, marchandaient auprès des chefs de tribus locaux qui se chargeaient de procurer des captifs en nombre suffisant. Hommes, femmes, enfants, auscultés comme du bétail, étaient ensuite marqués au fer rouge sur la poitrine . Ils embarquaient alors sur les navires, enchaînés deux par deux.

Ils emplissaient alors la cale du navire, chargé au maximum le plus souvent, rendant tout mouvement très difficile pour les esclaves. La traversée durait de six à dix semaines, dans des conditions épouvantables, impossibles à décrire. De nombreux captifs tentaient l'impossible pour quitter ces navires, quitte à se noyer. Les conditions d'entassement, l'absence d'hygiène, les mauvais traitements, transformaient les navires en véritables mouroirs. La plus grande hantise des négriers reste les mutineries, relativement fréquentes.


Affiche annonçant une vente aux enchères de Nègres à Charleston (Caroline du Sud) en 1769.

En tout cas, ce commerce s'avérait extrêmement florissant, permettant d'engranger des profits considérables pour ceux qui s'y livraient. Les esclaves qui avaient survécu au voyage étaient alors exposés nus sur des marchés et vendus au plus offrant. Ils ne reverraient plus jamais l'Afrique.



"Sail away" (1972) - Randy Newman

In America you'll get food to eat
Won't have to run through the jungle
And scuff up your feet
You'll just sing about Jesus and drink wine all day
It's great to be an American

Ain't no lions or tigers-ain't no mamba snake
Just the sweet watermelon and the buckwheat cake
Ev'rybody is as happy as a man can be
Climb aboard, little wog-sail away with me

Sail away-sail away
We will cross the mighty ocean into Charleston Bay
Sail away-sail away
We will cross the mighty ocean into Charleston Bay

In America every man is free
To take care of his home and his family
You'll be as happy as a monkey in a monkey tree
You're all gonna be an American

Sail away-sail away
We will cross the mighty ocean into Charleston Bay
Sail away-sail away
We will cross the mighty ocean into Charleston Bay


________________________________

Une fois en Amérique tu auras de quoi manger
Sans devoir courir à travers la jungle
Et t'écorcher les pieds
Tu n'auras qu'à chanter sur Jésus et boire du vin toute la journée
C'est quelque chose que d'être américain

Pas de lions ou de tigres-pas de cobras
Seulement la douce pastèque et des gâteaux à l'orge
Tout le monde est aussi heureux qu'un homme peut l'être
Monte à bord, petit négro - voguer au large avec moi

Voguer au large, voguer au large
Nous traverserons le Grand Océan jusqu'à Charleston Bay
Voguer au large, voguer au large
Nous traverserons le Grand Océan jusqu'à Charleston Bay

En Amérique tout le monde est libre
De s'occuper de sa maison et de sa famille
Tu seras heureux comme un singe dans son arbre
Tu vas faire un parfait Américain

Voguer au large, voguer au large
Nous traverserons le Grand Océan jusqu'à Charleston Bay
Voguer au large, voguer au large
Nous traverserons le Grand Océan jusqu'à Charleston Bay


Liens:
- "Randy Newman râle toujours" sur Telerama.fr.
- Un diaporama sur l'esclavage avec France 5 éducation.

118. Bruce Springsteen : "Born In The USA" (1984)

Le chanteur Bruce Springsteen fait partie de la génération qui a si chèrement sacrifié sa jeunesse au Vietnam. Le "Boss", originaire du New Jersey, n'y est pas allé lui-même (la conscription ne concernait qu'un pourcentage des jeunes susceptibles d'être incorporés chaque année, d'où les paroles du deuxième couplet), mais a connu beaucoup de personnes qui y ont combattu. Le batteur de son premier groupe y est mort.

Le thème de la chanson, ce n'est pas la guerre elle-même, finie pour les Américains depuis 1973 (elle s'achève en 1975 avec la prise de Saïgon par les Nords-Vietnamiens), mais le retour des Vets, les vétérans. Nourri des lectures (Né un 4 juillet de Ron Kovic notamment) et rencontres de Springsteen, la chanson a été concue dès 1981 et aurait dû s'appeler "Vietnam", mais à la demande du cinéaste Paul Schrader pour lequel il l'écrit Springsteen la rebaptise "Born in the USA", titre originel du film. Sont évoqués les morts lors de la bataille de Khe San. Il s'agit d'un camp américain proche de la ligne de front avec les Nord-Vietnamiens sur lequel le général Westmoreland voulait concentrer le plus de troupes communistes possibles. Le siège dure tout le début de l'année 1968, en parallèle avec l'offensive du Têt menée dans tout le Sud-Vietnam, qui va faire basculer l'opinion américaine contre la guerre. Mais le message tient surtout dans la difficulté de la réinsertion des anciens combattants qui, à l'inverse de la grande génération, celle de la Seconde Guerre mondiale, ont mené une guerre que la majorité des Américains ne considère plus comme juste. Chômage, mépris, prison, misère, troubles psychologiques sont le lot quotidien des vétérans dont témoigne cette chanson.

L'album Born In The USA sort en 1984 et c'est un franc succès. C'est une année électorale aux Etats-Unis. Le républicain Ronald Reagan, séduit par le titre, mais sans doute quelque peu oublieux des paroles, félicite Springsteen pour son "patriotisme" :
"Vous êtes le symbole de l'esprit américain. Vous n'êtes pas venus ici en espérant trouver des rues pavées d'or. Vous n'attendiez pas le bien-être ou un traitement de faveur. L'avenir de l'Amérique repose dans les milliers de rêves qui animent nos cœurs. Il repose dans le message d'espoir lancé par un artiste admiré par tant de jeunes gens : Bruce Springsteen, un enfant du New Jersey. Et mon job consiste à vous aider dans la réalisation de ces rêves."

Or les paroles sont une critique du modèle américain et du libéralisme économique (évocation du chômage et des difficiles conditions de travail). Aussi refuse-t-il l'utilisation de la chanson par les deux candidats, Reagan comme le démocrate Walter Mondale (qui subit l'une des plus larges défaites de l'histoire américaine...). En guise de réponse à Reagan, il interprète la chanson "Johnny 99" qui dénonce les ravages sociaux de sa politique. En 2008, Springsteen a soutenu Obama.

Découvrez Bruce Springsteen!




Born down in a dead man’s town
The first kick I took was when I hit the ground
You end up like a dog that’s been beat too much
Till you spend half your life just covering up
Born in the USA
I was born in the USA
I was born in the USA
Born in the USA

Got in a little hometown jam
So they put a rifle in my hands
Sent me off to a foreign land
To go and kill the yellow man

(CHORUS)

Come back home to the refinery
Hiring man said « son if it was up to me »
Went to see my VA man
He said « son don’t you understand now »

Had a brother at Khe Sahn fighting off the Viet Cong
They’re still there, he’s all gone
He had a woman he loved in Saïgon
I got a picture of him in her arms now

Down in the shadow of the penitenciary
Out by the gas fires of the refinery
I’m ten years burning down the road
Nowhere to run ain’t got nowhere to go

Born in the U.S.A.
I was born in the U.S.A.
Born in the U.S.A.
I'm a long gone Daddy in the U.S.A.
Born in the U.S.A.
Born in the U.S.A.
Born in the U.S.A.
I'm a cool rocking Daddy in the U.S.A


Une traduction en français est disponible ici, je préfère indiquer le lien plutôt que de la copier.


A sa manière et à la même époque, le film Rambo parle également du traumatisme des vétérans du Vietnam. Voyez à ce sujet l'article de Richard Tribouilloy sur Lire-écouter-voir.


La guerre du Vietnam et sa contestation sur l'histgeobox :


mardi 18 novembre 2008

117. Bob Dylan: "Only a pawn in their game". (1963)

 Ci-dessus, le frêle Bob Dylan interprète Only the pawn in their game, le 28 août 1963, lors de la marche sur Washington. Devant une foule immense réunie devant le Lincolm memorial.

Medgar Evers devient en 1954 le secrétaire de terrain de la NAACP du Mississippi. Il multiplie les enquêtes sur des violences racistes. Après la campagne menée par Martin Luther King à Birmingham début 1963, le gouvernement fédéral se doit de réagir.
Le 11 juin 1963, lors d'une conférence de presse télévisée, le président J.F. Kennedy annonce que "le temps est désormais venu pour cette nation de rempli ses promesses. Les événements de Birmingham et d'ailleurs ont augmenté les cris en faveur de l'égalité, si bien qu'aucune ville, aucun Etat, aucun corps législatif ne peut choisir prudemment de les ignorer (...) Nous affrontons une crise morale en tant que pays, en tant que peuple". Il annonce ainsi la loi sur les doits civiques en gestation (que portera son vice-président Johnson).

Les tenants de la suprématie blanche dans le vieux Sud rejettent avec violence cette évolution. Ils se vengent alors sur les membres les plus actifs du mouvement des droits civiques.



Le 12 juin 1963, le lendemain du discours présidentiel, Medgar Evers est tué d’une balle dans le dos alors qu’il sort de sa voiture. Deux jurys composés de blancs refusent de condamner son assassin, malgré les preuves accablantes qui pèsent sur lui. Il faudra attendre 1994 pour que Byron de la Beckwith soit condamné et emprisonné. Sitôt l'événement connu, Dylan consacre une chanson au drame, qui choqua profondément l'opinion publique américaine.
Le morceau s'avère très réaliste, cependant le chanteur ne se contente pas de décrire l'assassinat. Il s'intéresse ici aux racines du mal et démontre que le meurtrier devient un instrument entre les mains des institutions racistes du sud des Etats-Unis. Adeptes du "diviser pour régner", les élites du sud, adeptes de la ségrégation, comprennent qu'elles doivent s'appuyer sur les petits blancs, dont les conditions de vie sont souvent très proches de celles de leurs voisins noirs. Finalement, le seul signe distinctif reste la couleur de peau et pour les élites blanches du sud , une des solutions de facilité consistait à désigner les populations noires à la vindicte publique. Les petits blancs, constamment humiliés, firent donc de leurs voisins noirs des parias, adversaires absolus, par delà la misère commune. Au fond, l'assassin est un pion dans le jeu des puissants, ce qui ne retire rien à la gravité de son acte et à sa responsabilité personnelle.


Cette video est tirée du film de Pennebaker consacré à Dylan, Don't look back. On y voit le chanteur en bras de chemise en train d'interpréter le morceau. Nous sommes en 1963, dans un champ, à Greenwood (Mississippi), où le SDS et le SNCC (deux organisations des droits civiques) organisent une campagne de soutien à l'inscription des noirs sur les listes électorales.


Ci-dessous: la pierre tombale de Medgar Evers.

Il semblerait que ce soit l'assassinat d'Evers qui décide King à annoncer officiellement le projet d'une marche sur Washington. Le leader noir voulait "faire une démonstration de force de la non-violence t mobiliser la population bien au-delà de la seule communauté noire". La marche du 28 août 1963 sera un immense succès, auquel Dylan participa à son niveau.

"Only a pawn in their game" Bob Dylan (1963)

A bullet from the back of a bush took Medgar Evers'blood.
A finger fired the trigger to his name.
A handle hid out in the dark
A hand set the spark
Two eyes took the aim
Behind a man's brain
But he can't be blamed
He's only a pawn in their game.

Une balle tirée d'un buisson répandit le sang de Medgar Evers.
Un doigt appuya sur la gâchette à son nom.
Un poing caché dans l'obscurité
Une main arma le fusil
Deux yeux le prirent comme objectif
Guidés par le cerveau d'un homme
Mais on ne peut pas lui reprocher
Il n'est rien qu'un pion dans leur jeu.

A South politician preaches to the poor white man,
"You got more than the blacks, don't complain.
You're better than them, you been born with white skin," they explain.
And the Negro's name
Is used it is plain
For the politician's gain
As he rises to fame
And the poor white remains
On the caboose of the train
But it ain't him to blame
He's only a pawn in their game.

Un politicien du sud a dit au pauvre blanc,
"On t'a donné plus qu'aux noirs, te plains pas.
Tu es meilleur qu'eux, tu es né avec la peau blanche", on t’apprend.
Et le nom du noir
Est employé c'est clair
Au profit du politicien
Pour accroître sa renommée
Et le pauvre blanc est laissé
A la queue du train
Mais on ne peut pas lui reprocher
Il n'est rien qu'un pion dans leur jeu.

The deputy sheriffs, the soldiers, the governors get paid,
And the marshals and cops get the same,
But the poor white man's used in the hands of them all like a tool.
He's taught in his school
From the start by the rule
That the laws are with him
To protect his white skin
To keep up his hate
So he never thinks straight
'Bout the shape that he's in
But it ain't him to blame
He's only a pawn in their game.

Les shérifs, les soldats et les gouverneurs ont été payés,
Les inspecteurs et les flics aussi,
Mais ils se servent du pauvre blanc comme d'un outil entre leurs mains.
Dans son école on lui apprend
Depuis le début et dans les règles
Que les lois sont avec lui
Pour protéger sa peau blanche
Qu’il faut garder beaucoup de haine
Alors il ne doute jamais
Du moule qu'on lui a coulé
Mais on ne peut pas lui reprocher
Il n'est rien qu'un pion dans leur jeu.

From the poverty shacks, he looks from the cracks to the tracks,
And the hoof beats pound in his brain.
And he's taught how to walk in a pack
Shoot in the back
With his fist in a clinch
To hang and to lynch
To hide 'neath the hood
To kill with no pain
Like a dog on a chain
He ain't got no name
But it ain't him to blame
He's only a pawn in their game.

Du fond de sa pauvre baraque, des fêlures il regarde les rails,
Et de ses sabots il bat le pavé dans sa tête.
Et on lui apprend comment marcher en bande
A tirer dans le dos
Avec les poings serrés
A pendre et à lyncher
A se cacher derrière la cagoule
A tuer sans remords
Comme un chien enchaîné
Il n'a pas de nom
Mais on ne peut pas lui reprocher
Il n'est rien qu'un pion dans leur jeu.

Today, Medgar Evers was buried from the bullet he caught.
They lowered him down as a king.
But when the shadowy sun sets on the one
That fired the gun
He'll see by his grave
On the stone that remains
Carved next to his name
His epitaph plain:
Only a pawn in their game.

Aujourd'hui, Medgar Evers est mort de la balle qui l'a frappé.
Ils l'ont fait descendre comme un roi.
Mais quand l'ombre tombera sur celui
Qui tira le coup de feu
Il verra près de sa tombe
Sur la pierre qui restera
Gravé à côté de son nom
Cette simple épitaphe :
Rien qu'un pion dans leur jeu.

Sources:

- Y.Delmas et C. Gancel:"Protest song", textuel, 2005, p62.
- D. Brun-Lambert:"Nina Simone", Flammarion, p 126.

Liens:
- Le musée Edgar Evers et son site.
* D'autres titres consacrés à l'assassinat de Medgar Evers sur L'Histgeobox:
- l'histgeobox: 112. Phil Ochs:"Too many martyrs".
- l'histgeobox: 24. Nina Simone: "Mississippi goddam".

samedi 15 novembre 2008

116. Roland Alphonso: "Jack Ruby".


L'assassinat de John F. Kennedy, le 22 novembre 1963.


Le président américain John Fitzgerald Kennedy est assassiné au cours d'un voyage officiel à Dallas (Texas), le 22 novembre 1963. À 12h30, alors que sa limousine roule sur Dealey Plaza, deux balles tirées par derrière, depuis le 5e étage d'un immeuble abritant un dépôt de livres, l'atteignent. Rapidement, Lee Harvey Oswald, un désaxé de 24 ans, sympathisant communiste, est arrêté.



Jack Ruby.
Patron d'une boîte de strip tease, Jack Ruby est connu des services de police de Dallas pour avoir fait l'objet de huit arrestations depuis 1949. Il tire sur Lee Harvey Oswald, le 24 novembre 1963, deux jours après l'assassinat de John F. Kennedy. Pour expliquer, son geste, il déclare avoir voulu venger Jackie Kennedy en lui évitant un procès pénible.

Le 4 mars 1964, il est condamné mort pour assassinat. Atteint d'un cancer, il meurt à Dallas, le 3 janvier 1967, sans avoir été exécuté.




Cette photographie fit le tour du monde. On y voit Jack Rubinstein, le vrai nom de Ruby, tirer à bout portant sur Oswald.

L'assassinat d'Oswald, dont on ne connaît pas les mobiles, les nombreuses zones d'ombre qui entourent le meurtre de Kennedy, expliquent le développement d'un grand nombre de thèses, souvent très farfelues. Il semble en effet peu probable qu'Oswald ait agi seul, aussi les observateurs s'affrontent au sujet des éventuels commandaitaires de l'assassinat. La mafia, la CIA, des exilés cubains castristes, mais aussi Lyndon Johnson, le successeur de Kennedy (en tant que vice-président) furent accusés, à tour de rôle.


Roland Alphonso au saxophone.
Roland Alphonso devient au début des années soixante un des saxophonistes de la brillante formation jamaïcaine, les Skatalites, spécialisés, comme leur nom l'indique dans l'interprétation de skas endiablés, comme celui-ci.





Liens:
- "Kennedy, controverse pour un assassinat" sur la plume et le rouleau.
- Biographie de Roland Alphonso sur Wikipédia.org.

mercredi 12 novembre 2008

115. Crosby, Stills, Nash and Young : "Ohio" (1970)

Le groupe CSN&Y est un groupe de rock et folk formé en 1968. Il associe des musiciens aux styles et aux personnalités assez différentes. La figure la plus connue est le Canadien Neil Young qui poursuit depuis cette date une carrière solo tout en se joignant parfois au groupe. CSN&Y participe au mythique festival de Woodstock en 1969, année de son premier album. Alors qu'ils sont au zénith de leur succès, leur tournée est interrompue pour enregistrer un titre écrit par Neil Young. L'actualité lui a en effet inspiré une chanson farouchement opposée à la politique du président Nixon :
"J'avais le Time sous le nez, ouvert sur la photo de cette fille hébétée devant le cadavre d'un étudiant couvert de sang. C'était sous mes yeux, je n'ai eu qu'à transcrire."
La chanson est écrite le matin, enregistrée l'après-midi et publiée dans les plus brefs délais. C'est la première protest song de Neil Young et un grand succès pour le groupe (le dernier avant longtemps...). La chanson grimpe à la 14ème place des plus vendues.
Le guitariste David Crosby aurait pleuré pendant l'enregistrement et on l'entend se lamenter : "Pourquoi quatre ? Pourquoi sont-ils morts ? Combien d'autres ?"

Que s'est-il passé ce 4 mai 1970 à Kent State University ?

Le 30 avril, le président Richard Nixon (républicain, photo ci-contre) annonce que des troupes américaines ont pénétré au Cambodge dans le but, dit-il "de mettre fin à la guerre au Vietnam et pour obtenir la juste paix que nous désirons tous". Sur la plupart des campus, c'est l'indignation. Nixon a en effet été élu en novembre 1968 sur un programme de paix au Vietnam, l'opinion ayant compris, après le succès médiatique de l'offensive communiste du Têt en janvier 1968, qu'il n'y avait pas de victoire envisageable dans ce pays. L'opinion se lasse de cette guerre qui mobilise d'importantes sommes financnières et traumatise toute une génération de jeunes hommes qui sont envoyés combattre le communisme.
A Kent dans l'Ohio, des étudiants d'histoire appellent à un rassemblement le 1er mai. 500 personnes manifestent sur le campus de la Kent State University (KSU). KSU est une université paisible de province qui compte 20 000 étudiants à proximité d'une ville de 30 000 habitants. Le campus, comme beaucoup d'autres, a connu une certiane effervescence au cours de la décennie. Le réglement a été assoupli (garçons et filles peuvent se rendre visite dans leurs chambres, alcool autorisé,...) mais l'administration reste fortement critiquée pour sa gestion. Lors de la manifestation, un exemplaire de la Constitution est brûlé pour protester contre sa violation puisqu'un pays a été envahi sans qu'une déclaration de guerre ait été approuvéeé par le Congrès. Dans la soirée, quelques policiers reçoivent des bouteilles de bières au centre de la ville alors qu'un rassemblement spontané de plusieurs centaines de jeunes s'est formé. Quelques vitrines de banques sont brisées.
Le maire de la ville, Leroy Satrom, décide de proclamer l'Etat d'urgence et de faire fermer les bars de la ville. Cette mesure conduit encore plus de personnes à être dans la rue. La police force tout le monde à se retirer vers le campus, quel que soit son lieu de résidence. 14 personnes sont arrêtées.

Le lendemain, le maire décrête un couvre-feu pour la nuit et alerte la Garde Nationale de l'Ohio sans en avertir l'administration de l'université. Le soir, après le couvre-feu, plusieurs centaines de personnes se rassemblent et marchent sur le bâtiment destiné aux futurs Officiers de réserve (ROTC) dans l'Université en scandant des slogans anti-guerre. Certains y mettent le feu, les pompiers sont empêchés d'intervenir. La garde intervient jusque dans les dortoirs.
La journée du 3 mai est plutôt calme. Le campus est complètement occupé par la Garde nationale. Le gouverneur de l'Ohio, James Rhodes (en campagne pour le siège de sénateur, photo ci-contre) dit vouloir "régler le problème au fond" et compare les agitateurs à des "chemises brunes" et des "communistes". Ce soir-là, un commandant de la Garde de l'Ohio dit à ses hommes qu'ils ont le droit de tirer. De nouveau, des étudiants tentent de se rassembler après le couvre-feu mais se heurtent à la garde qui les disperse à coup de baïonnettes et en utilisant des gaz lacrymogènes (photo ci-dessus).

La tension est donc montée progressivement jusqu'au matin du 4 mai. Le gouverneur est sur le point de décrêter la loi martiale. Des étudiants se rassemblent en fin de matinée pour protester contre l'invasion du Cambodge et la présence de la Garde Nationale sur le campus. Celle-ci demande à la foule de se disperser ce qu'elle ne fait pas. L'ordre de disperser la foule est donné. Les étudiants courrent, beaucoup ne sont que simples spectateurs. Le général Canterbury constate que la foule semble s'être dispersée et demande à ses hommes de se replier. Mais un groupe d'une douzaine de gardes, très probablement sur un ordre verbal, tire sur la foule 67 balles en 13 secondes qui font 9 blessés et 4 morts : Allison Krause, Jeffrey Miller, Sandra Scheuer et William Schroeder.


L'émotion est énorme dans l'opinion et la chanson de Young en porte la marque. La première grève nationale des universités est déclenchée, mobilisant plus de 4 millions d'étudiants. Même l'Amérique de la "majorité silencieuse", celle qui a élu Nixon pour mettre fin aux "désordres", est choquée par la mort de jeunes étudiants. Nixon a avoué que cela fut l'un des jours les plus sombres de sa présidence, il y en aurait d'autres...
Nixon est cité directement comme responsable du massacre, ce qui est assez courageux. Le titre est d'ailleurs boycotté par la plupart des radios (en AM), mais est diffusé par la FM, notamment les radios étudiantes. Le groupe, sans Young, a chanté la chanson sur le site de KSU en 1997.





Version live ici

Tin soldiers and Nixon coming,
We're finally on our own.
This summer I hear the drumming,
Four dead in Ohio.

Gotta get down to it
Soldiers are gunning us down
Should have been done long ago.
What if you knew her
And found her dead on the ground
How can you run when you know?

Gotta get down to it
Soldiers are gunning us down
Should have been done long ago.
What if you knew her
And found her dead on the ground
How can you run when you know?

Tin soldiers and Nixon coming,
We're finally on our own.
This summer I hear the drumming,
Four dead in Ohio.


Des soldats de plomb et Nixon qui arrivent
Nous sommes enfin libres de penser
Cet été j'entends les roulements de tambour
Quatre morts dans l'Ohio
Je dois y aller
Les soldats nous descendent
Cela aurait dû arriver depuis longtemps
Qu'en serait-il si tu l'avais connue
Et trouvée morte sur le sol
Comment peux-tu courir lorsque tu le sais ?

Le groupe enregistre le même jour un titre composé par Stills rendant hommage aux morts des guerres : "Find the Cost of Freedom"



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