vendredi 27 juin 2008

58. Joe Dassin:'La bande à Bonnot".

L'épopée de la bande à Bonnot ne dure que quelques mois (de décembre 1911 à avril 1912) au cours desquels un groupe de malfrats hétéroclite multiplie vols, crimes et autres violences.
L'onde de choc créée par ces actes est énorme et les faits et gestes du groupe passionne l'opinion publique et fait couler beaucoup d'encre. En effet, il s'agit des premiers "bandits en auto", qui ont vite saisi tout l'intérêt d'utiliser ce moyen de locomotion encore très rare.


 
Surtout, ils remettent en question une société figée et conservatrice, traversée de grandes injustices sociales. Comme certains membres de la bande fréquentent les milieux anarchistes, par amalgame, les autorités se servent de ces faits divers pour traquer les milieux anarchistes.
Jeunes, démunis, les membres de la bande à Bonnot haïssent cette société d'injustices qui les rejettent. Lecteurs rapides des nihiliste russes et admirateurs de Ravachol, ils estiment être dans leur bon droit en reprenant des biens qui devraient appartenir à la communauté des travailleurs et non à ceux qui les exploitent. Cet illégalisme est inscrit dans l'anarchie depuis sa naissance. Pour Proudhon, "La propriété, c'est le vol", ce qui aboutit à la notion de " reprise individuelle ". Dans ce cas, le vol est légitime. Ceux qui ont été volés par la bourgeoisie récupère leur bien, fruit d'un travail collectif. Pour beaucoup, la violence est la seule réponse à la violence de la société.

A partir des années 1880, la propagande par le fait supplante la propagation des idées par la seule parole. "Notre action doit être la révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite ( ... ) Tout est bon pour nous qui n'est pas la légalité", écrivait Kropotkine dans son article l'Action paru dans le Révolté du 25 décembre 1880. Le congrès international du 14 juillet 1881, réuni à Londres, lançait de fait un appel au terrorisme individuel et de nombreux journaux anarchistes donnaient alors des recettes de bombes - peu mises en pratique jusqu'à la vague d'attentats des années 1892-94 (Ravachol, Vaillant).


Le 21 décembre 1911, Jules Bonnot et ses compagnons, dévalisent le garçons de recette de l'agence de la Société générale de la rue Ordener, à Paris. Dans les jours qui suivent, ils multiplient les agressions et n'hésitent pas à tuer ceux qui tentent de les arrêter. Pour se déplacer, les bandits utilisent une Delaunay-Belleville qui leurs permet de fuir rapidement devant la police. Ils deviennent les ennemis n°1.
 Après une longue traque, la bande est démantelée et Bonnot est tué dans sa cachette de Choisy-le-Roi, le 28 avril 1912. Plus de 20 000 badauds assistent à l'attaque du pavillon où s'est retiré Bonnot. Les survivants de la bande sont jugés, condamnés à la prison, au bagne ou à l'exécution. 

Joe Dassin:"La bande à Bonnot".

A la Société Générale
Une auto démarra et dans la terreur
La bande à Bonnot mit les voiles
Emportant la sacoche du garçon payeur
Dans la De Dion-Bouton qui cachait les voleurs
Octave comptait les gros billets et les valeurs
Avec Raymond-la-Science les bandits en auto
C'était la bande à Bonnot

Les banques criaient "Misérables!"
Quand s'éloignait le bruit du puissant moteur
Comment rattrapper les coupables
Qui fuyaient à toute allure à trente-cinq à l'heure
Sur les routes de France, hirondelles et gendarmes
Etaient à leurs trousses, étaient nuit et jour en alarme
En casquette à visière, les bandits en auto
C'était la bande à Bonnot

Mais Bonnot rêvait des palaces
Et du ciel d'azur de Monte-Carlo
En fait il voulait vite se ranger des voitures

Mais un beau matin la police
Encercla la maison de Jules Bonnot
A Choisy, avec ses complices
Qui prenaient dans sa chambre un peu de repos
Tout Paris arriva à pied, en tram et en train
Avec des fusils, des pistolets et des gourdins
Hurlant des balcons, les bandits en auto
C'était la bande à Bonnot

Et menottes aux mains
Tragique destin
Alors pour la dernière course
On mit dans le fourgon la bande à Bonnot

mercredi 25 juin 2008

57. La Tordue: "Paris, oct 61".

Après 7 ans de guerre d'Algérie, des négociations sont enfin ouvertes entre le gouvernement français et le Gouvernement Provisoire Algérien fin 1961. Dès lors, l’instauration d’un Etat algérien indépendant ne fait plus guère de doute.

Dans le contexte des Trente glorieuses, de nombreux  Algériens (alors Français) tentent leur chance en métropole. En effet, le manque de main d’œuvre en incite les entreprises françaises à recruter des hommes en Algérie et au Maroc.      La France compte alors 400 000 immigrés algériens dont 150 000 en région parisienne.
Ces populations vivent dans un climat d’insécurité permanente depuis le début de la guerre d’Algérie (1954). Ils subissent des contrôles de police constants et sont victimes du racisme ordinaire : les insultes fusent, les violences sont légions. Surtout, les autorités imposent un couvre-feu à ces « Français musulmans d’Algérie ». Or, pour exercer les contrôles, les policiers se fondent sur l’apparence physique. Le couvre-feu légalise en quelque sorte le délit de faciès.
Les journalistes de France-Oservateur affirme dans l’édition du 26 octobre 1961 : « La chasse à l’homme qui s’est instaurée dans la région parisienne, ce n’est même pas la chasse au FLN. C’est la chasse à l’Arabe- qu’il soit tunisien, marocain ou algérien[…] »
Depuis 1958, avec la radicalisation du conflit et l’arrivée au pouvoir de de Gaulle, le ministère de l’intérieur se lance dans une stratégie répressive, faisant des immigrés algériens les responsables de la défaite de l’Algérie française. Le préfet de police de Paris couvre les violences policières (bavures, arrestations abusives, actes racistes) qui se multiplient dans la capitale.

En 1961, les tensions s’accroissent encore avec une radicalisation des positions des principaux protagonistes du conflit. L’exaspération atteint son comble dans les rangs d’une police travaillée par l’extrême droite.
Le soutien à l'OAS et le racisme assumé de nombreux policiers incitent beaucoup d'entre eux à se faire justice eux-même. Dans le même temps, le FLN prend pour cible les policiers et multiplie les assassinats. A partir de la fin août, ces attaques deviennent quotidiennes et constituent une menace permanente pour la police. Les policiers réclament la plus grande fermeté de la part du préfet de police Maurice Papon. De nombreux policiers considèrent que les pouvoirs publics ne punissent pas assez vite ni assez durement les meurtriers de policiers. Dans le but d'empêcher les attaques menées par le FLN qui ont lieu principalement le soir et la nuit, Papon impose alors le couvre-feu aux « Français musulmans d’Algérie » à partir de 20 heures.
Le FLN invite aussitôt à transgresser cette mesure et pousse les Algériens à converger vers le centre de Paris, dans le but de défiler sur les Champs-Élysées, à l’Opéra et au quartier latin. Le soir du 17 octobre 1961, plus de 20 000 Algériens manifestent à Paris et dans sa banlieue.
Plaque commémorative.

Défié, le préfet de police ordonne de briser les cortèges et de multiplier les arrestations. Sur le terrain, une répression d’une rare violence sévit. Les policiers chargent les manifestants, usant et abusant du « bidule », la longue matraque blanche des forces de l’ordre. Les coups pleuvent sur des individus désarmés. Cette répression entraîne des dizaines de morts (de 50 à 200 selon les spécialistes) dont les corps seront repêchés dans la Seine les jours suivants.

En réprimant la manifestation, Papon se fait l'exécutant des ordres du gouvernement, mais sa responsabilité dans cette répression ne saurait être minimisée pour autant. Les propos qu'il tient lors des obsèques de policiers abattus début octobre 1961 semblent couvrir par avance les violences policières possibles: Pour un coup reçu, nous en porterons dix, “vous serez couverts.

Les arrestations sont massives : 11 538, près de la moitié des manifestants ! Entassés dans des bus bondés, ils sont acheminés vers des centres de détentions installés au Palais des sports de la Porte de Versailles, au centre de Vincennes, au stade Pierre de Coubertin. Les violences totalement gratuites se poursuivent alors dans ces centres de détention. Ces longues files d’attentes d’individus encadrés par une police omniprésente, parqués dans des lieux imposés, ne sont pas sans rappeler les rafles de juifs sous le régime de Vichy. 



La Tordue s'inscrit dans la mouvance du courant néo-réaliste qui gagne la chanson française au cours des années 1990 (Têtes Raides, Casse Pipe...). De 1989 à 2003 (date de leur séparation, ils insufflent une énergie poétique salvatrice dans leurs compositions. Avec ce "Paris, oct.61", le groupe revient sur les ratonnades policières d'octobre 1961.

Après un premier couplet assez classique dans lequel, les grenouilles de bénitier en prennent pour leur grade, la chanson dérive ensuite vers l'évocation du massacre des manifestants algériens:"Que la Seine est jolie / Ne s’raient ces moribonds / Qui déshonorent son lit / Mais qu’elle traîne par le fond / Inhumant dans l’oubli / Une saine tuerie / C’est paraît-il légal". Le groupe évoque "ces rats d’souche pas franche" en référence au terme injurieux servant à désigner les Algériens, les "ratons" (qui donnera le terme de ratonnade, c'est-à-dire leur passage à tabac). Un peu plus loin, ils évoquent l'oubli (organisé) dans lequel est tombé l'événement:"Et on leur fit la peau / Avant d’perdre la mémoire.....".

 

Sources :
- Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault : « la guerre d’Algérie », La documentation photographique, n°8022, août 2001.

- Le dossier pédagogique de Zéro de conduite consacré au film « Nuit noire ».

- J.P Brunet: “Enquête sur la nuit du 17 octobre 1961″, in Les collections de l'Histoire n°15. 

 

La Tordue: "Paris, oct.61".
Paris sous Paris
Paris sous la pluie
Trempé comm’un’soupe
Saoul comm’un’barrique

Notre-Dame est vierge
Mêm’si elle est à tout l’monde
Et malgré son penchant
Pour les cierges

A l’heure où les gargouilles baillent
Le bossu du parvis
S’en va pisser sa nuit
Dans les gogues du diable
Alors bavent les gargouilles
Sur les premières grenouilles
S’entend de bénitier
Bien plus bêtes que leur pied
Qui ne fut jamais pris
O pas de mauvais plis
Dans leur lit refroidi
Tombeau des vieilles filles
Cachot de la vertu
Pourtant pas d’ciel en vue
Surtout pas de septième
Pour ces corps en carême
Au coeur empaillé
Au cul embastillé
A l’abri des bascules
Et à leur grand dam
Qui est tou’minuscule
Ne connaîtront jam-Ais
ni la grâce ni les
Grasses matinées

C’pendant que Paris
Paris sous Paris
Paris Paris saoul
En dessous de tout
Dessaoule par d’ssus les ponts
Que la Seine est jolie
Ne s’raient ces moribonds
Qui déshonorent son lit
Mais qu’elle traîne par le fond
Inhumant dans l’oubli
Une saine tuerie
C’est paraît-il légal


Les ordres sont les ordres
c’est Paris qui régale
Braves policières hordes
De coups et de sang ivres
Qui eurent carte et nuit blanches
Pour leur apprendre à vivre
A ces rats d’souche pas franche
Qu’un sang impur et noir
Abreuve nos caniveaux
Et on leur fit la peau
Avant d’perdre la mémoire.....

Des pandores enragés
Aux fenêtres consentantes
et en passant soit dit
Qui ne dit mot acquiesce
Durent pourtant résonner
De la chaussée sanglante
Jusque dans les Aurès
Leurs cris ensevelis
Sous la froide chaux-vive
D’une pire indifférence
Accompagnée de “vivent
les boules Quiès et la France!”

Croissez chères grenouilles
Que l’histoire ne chatouille
Pas t’jours au bon endroit
O bon peuple françois
Dort sur tes deux oreilles
Mais je n’jurerai pas
Loin s’en faut aujourd’hui
Que l’histoire ne s’enraye
Sous le ciel de Paris.


Pour approfondir:

lundi 23 juin 2008

56. Die moorsoldaten ("le Chant des marais").

Le camp de concentration de Börgermoor.

Die Moorsoldaten, le Chant des marais, peut être considéré comme l'un des premiers chants de la déportation et de la résistance. Il s'agit d'une œuvre collective composée par des détenus du camp de concentration de Börgermoor, situé en Frise, au nord-ouest de l'Allemagne, et ouvert en juin 1933 par le régime nazi.
Dès l'été 1933, Johann Esser écrit un texte intitulé Bögermoolied, remanié un peu plus tard par Wolfgang Langhoff. Rudi Gogel et Herbert Kirmsze, leurs compagnons d'infortune mettent le texte en musique en 1934.


Les détenus du camp, des antifascistes et des juifs allemands principalement devaient assécher les marais à proximité du camp. L'idée de créer un chant qui serait celui des bagnards du marais, pelletant sans relâche sous la contrainte tout en continuant à espérer germa bientôt dans l'esprit d'Esser.




La transmission de la chanson est tributaire des vicissitudes de l'histoire.
Wolfgang Langhoff réussit à gagner la Suisse, où il fit imprimer le texte du chant qui sera popularisé par Ernst Busch , combattant allemand des Brigades Internationales.

L'oeuvre d'une grande tristesse se termine néanmoins sur une note d'espoir. Ce chant a pour but de redonner courage aux détenus, victimes de toutes les brutalités et des conditions d'existence épouvantable de l'univers concentrationnaire nazi.

"Börgermoorlied", ou "Die Moorsoldaten"

Wohin auch das Auge blicket,
Moor und Heide nur ringsum.
Vogelsang uns nicht erquicket,
Eichen stehen kahl und krumm.
Wir sind die Moorsoldaten,
Und ziehen mit dem Spaten,
Ins Moor.
Hier in dieser öden Heide
Ist das Lager aufgebaut,
Wo wir fern von jeder Freude
Hinter Stacheldraht verstaut.
Wir sind die Moorsoldaten,
Und ziehen mit dem Spaten,
Ins Moor.
Morgens ziehen die Kolonnen
In das Moor zur Arbeit hin.
Graben bei dem Brand der Sonne,
Doch zur Heimat steht der Sinn.
Wir sind die Moorsoldaten,
Und ziehen mit dem Spaten,
Ins Moor.
Heimwärts, heimwärts jeder sehnet,
Zu den Eltern, Weib und Kind.
Manche Brust ein Seufzer dehnet,
Weil wir hier gefangen sind.
Wir sind die Moorsoldaten,
Und ziehen mit dem Spaten,
Ins Moor.
Auf und nieder gehn die Posten,
Keiner, keiner, kann hindurch.
Flucht wird nur das Leben kosten,
Vierfach ist umzäunt die Burg.
Wir sind die Moorsoldaten,
Und ziehen mit dem Spaten,
Ins Moor.
Doch für uns gibt es kein Klagen,
Ewig kann's nicht Winter sein.
Einmal werden froh wir sagen:
Heimat, du bist wieder mein:
Dann ziehn die Moorsoldaten
Nicht mehr mit dem Spaten
Ins Moor!
........................
Le chant des marais. (la version française du chant)
I

Loin dans l'infini s'étendent
De grands prés marécageux
Pas un seul oiseau ne chante
Sur les arbres secs et creux

Refrain

Oh! Terre de détresse
Où nous devons sans cesse
Piocher.

II

Dans ce camp morne et sauvage
Entouré d'un mur de fer
Il nous semble vivre en cage
Au milieu d'un grand désert.

III

Bruit des pas et bruit des armes
Sentinelles jours et nuits
Et du sang, des cris, des larmes
La mort pour celui qui fuit.

IV

Mais un jour dans notre vie
Le printemps refleurira
Liberté, Liberté chérie
Je dirai: Tu es à moi.

Dernier refrain

Oh! Terre enfin libre
Où nous pourrons revivre (bis)
Aimer - Aimer

dimanche 22 juin 2008

55. Maxime Le Forestier:"mai 1968".

Maxime Le Forestier popularise cette chanson consacrée à mai 68, mais ce titre est composé et interprété à l'origine par Jean-Michel Caradec, un chanteur français d’origine bretonne, né à Morlaix en 1946 et décédé en 1981 dans un accident de voiture lors d'une tournée. Il participera à la comédie musicale "Le Rêve de Mai", album conceptuel sorti à l'occasion du 10e anniversaire des évènements de mai 1968.


"Mai 68" J. M. Caradec.
La branche a cru dompter ses feuilles
Mais l'arbre éclate de colère
Ce soir que montent les clameurs
Le vent a des souffles nouveaux
Au royaume de France

Le peintre est monté sur les pierres
On l'a jeté par la frontière
Je crois qu'il s'appelait Julio
(Julio Le Parc, peintre argentin, expulsé par les autorités en raison de sa participation active aux ateliers populaires d'affiche)
Tout le monde peut pas s'appeler Pablo (Picasso)
Au royaume de France

Et le sang des gars de Nanterre
(voir l'article de J.C. Diedrich sur Lire-Ecouter-Voir)
A fait l'amour avec la terre
Et fait fleurir les oripeaux
Le sang est couleur du drapeau
Au royaume de France

Et plus on viole la Sorbonne
(le 3 mai 1968, la police évacue la Sorbonne)
Plus Sochaux ressemble à Charonne
( l'évacuation des usines Peugeot de Sochaux en juin 1968 se solde par la mort de deux ouvriers.)
Plus Beaujon ressemble à Dachau
( Beaujon est une caserne de police dans Paris et Dachau un camp de concentration ouvert en 1933)
Et moins nous courberons le dos
Au royaume de France

Perché sur une barricade
L'oiseau chantait sous les grenades
Son chant de folie était beau
Et fous les enfants de Rimbaud
Au royaume de France

La branche a cru dompter ses feuilles
Mais elle en portera le deuil
Et l'emportera au tombeau
L'automne fera pas de cadeau
Au royaume de France

vendredi 20 juin 2008

Sur la platine: juin 2008.

Le couronnement du roi Duke Reid.


1. Mi swing es tropical par le quantic soul orchestra.
Un titre irrésistible signé du collectif quantic soul orchestra, qui transforme tout ce qu'il touche en or.

2. Jacob Miller et son Inner circle: "Tenement yard".
Un classique reggae ultra efficace du grand Jacob Miller, mort précocement dans un accident de voiture.

3. Kanka: "Croon it".
Le dub français compte quelques fleurons talentueux, notamment Kanka et ce croon it hypnotique.

4. Mexican institute of sound:"El microfono".
Un petit groupe obscur, mais un morceau très agréable à écouter.

5. Balkan Beat box: "Bulgarian chicks".
Musique des Balkans et électro peuvent faire bon ménage: la preuve avec le Balkan Beat Box.

6. Dr John: "(Everybody wanna get rich). Rite away."
Expert en musique métissée, ce génialissime pianiste de la Nouvelle Orléans distille ici un funk plein de classe. Difficile de ne pas danser là dessus.

7. Joya Landis: "Moonlight lover".
Mon péché mignon, le rocksteady jamaïcain de la fin des années soixante; et avant tout les productions sucrées sorties de l'île aux trésors (pour une fois le nom n'est pas usurpé) de Duke Reid.

8. Bonga:"Mona ngi xica"
La voix grave et cassée du chanteur angolais fait ici des merveilles.

9. Adrienne Pauly:"j'veux un mec".
De la bonne chanson française avec ce titre à succès d'Adrienne Pauly, dont l'album est formidable, de bout en bout.

10. Dub Pistols:"You'll never find".
Un bon vieux sample de John Holt remis au goût du jour par les Dub pistols. J'adore!

juin 2008

mercredi 18 juin 2008

54. Keny Arkana : "Ordre mondial"

Vous avez peut être, comme moi, découvert Kenny Arkana récemment en lisant ce blog. J. Blottière nous a en effet présenté en avril sa chanson "Victoria", tirée de l'album Entre ciment et belle étoile. Elle y parlait de la crise qu'a connue l'Argentine (son pays d'origine) au début des années 2000.

La rappeuse marseillaise a sorti en 2008 un nouvel album : Désobéissance, tout un programme... Elle y mène une attaque en règle des puissants de tout poil et invite les gens à se réveiller (c'est la chanson "Réveillez-vous"). Dans "Ordre mondial", elle dénonce pêle-mêle le capitalisme mondialisé, la surveillance des populations, l'illusion démocratique, la société de consommation ("tout est marchandise"), la destruction de la planète. Comme dans beaucoup de ses chansons, le propos est peu nuancé, plutôt pessimiste, même si ses autres chansons appellent à la résistance. On peut y trouver des échos des nombreuses théories conspirationnistes qui dénoncent un "ordre mondial" occulte. Elle s'inscrit résolument dans le mouvement altermondialiste et prône la radicalité. Ses chansons sont ponctuées d'interventions d'anonymes lors des forums "Appel au sans-voix".
Les Etats-Unis ne sont pas nommés, mais le choix du titre fait référence aux propos de Georges Bush (le père). Au moment de l'effondrement de l'empire soviétique en 1991, le président américain avait en effet parlé à plusieurs reprises de la construction d'un "nouvel ordre international" où primeraient les valeurs de liberté, de droits de l'homme et de démocratie.

Que l'on soit d'accord ou pas avec Kenny Arkana, ses chansons ne laissent pas indifférent et invitent à réfléchir au monde tel qu'il va ou ne va pas...

                                                " Ordre mondial"
Je suis là, partout, j'ai resserré les murs,
J'ai imposé ma surveillance, caméra partout dans les rues,
J'ai approfondi les frontières, un rempart pour le Tiers Monde,
Un champs de tir pour les sans 'faf', histoire que les affaires montent.
Je ne défends pas l'être humain, je défends les capitaux,
J'instaure les règles du commerce en faveur des occidentaux,
Je suis l'art de piller, en faisant croire qu'on ne vole rien,
Au service de la croissance, tes droits de l'Homme, j'en rigole bien!
Je me cache derrière des idéologies pour que l'opinion soit d'accord,
J'ai imposé la biométrie sur vos passeports,
J'ai fabriqué la peur, pour que tout le monde soit sur écoute,
Car moi je veux tout répertorier, moi je veux des chiffres et des codes barre!
Je contrôle vos esprits par le biais des médias, vous êtes à ma merci,
Les pieds embourbés dans l'inertie,
Car vous vous croyez libre, mais formatés depuis l'école,
Pour vous apprendre la hiérarchie, à toujours obéir aux ordres.

Refrain (x2)
Je suis l'ordre mondial...
L'ordre créé par les puissants,
Confréries, chefs de multinationale,
Politiques économiques, je suis la conjoncture,
Imposée à la planète, j'ai instauré ma dictature.

J'ai anéanti le pouvoir national, j'impose ma loi dans les pays,
C'est le jeu de l'illusion que vous appelez "démocratie",
Car l'ordre vient de moi, certainement pas d'un peuple,
Je vous façonne à mes choix dès que vous tombez dans la peur,
Je suis le produit des tyrans, la structure qui détruit,
Au nom des valeurs marchandes, implantées jusqu'à vos esprits,
Je pompe le sang du Tiers Monde, j'choppe leur politique,
Leur ordonne de nous vendre tous leurs services publics,
Un peuple qui se lève? Moi je lui couperai ses vivres,
Pour mieux alimenter sa haine et l'emmener en guerre civile,
Car y'a pas meilleur profit que le business de la mort,
Destruction, reconstruction, investissement, marché des armes,
Pro-guerre, prospère je fais monter la sauce,
Vous monte les uns contre les autres, pour alimenter ma force,
Car mon règne prend son ampleur dans toutes vos divisions,
Libéralement capitaliste, au service de vos illusions.

Refrain(x2)

Tout est profit, tout est marchandise, telle est ma devise,
J'ai inventé les classes pour que vous vous trompiez d'ennemi,
Je vous ai donné des outils, pour lutter contre moi,
Des syndicats, quelques partis mais toujours cadrés par mes lois,
Je, détruis la Nature car ce qui m'importe c'est la, croissance
Votre planète, elle est devenue mon esclave,
Je la nourris de déchets, la pollue jusqu'à la racine,
Pendant que je me rassasie de nouvelles mesures assassines,
J'empoisonne vos corps d'aliments trafiqués,
Génétiquement modifiés car le mal çà fait du chiffre
J'ai déréglé le climat, déshumanisé les Hommes,
Dénaturé le vital, flingué l'espoir en plein essor,
J'ai réussi à vous faire croire, que la Vie se résumait à consommer, consommer,
(Consommer) pour mieux construire mon empire,
Je suis capable du pire, pour vous faire croire en ce qu'il faut,
Si je contrôle vos esprits, c'est grâce à la culture du profit.

Refrain(x2)

dimanche 15 juin 2008

53. Victor Jara:"Zamba del Che".

Víctor Lidio Jara Martínez (1932 -1973) était un chanteur, auteur et compositeur populaire chilien. Membre du Parti communiste chilien, il fut l'un des principaux soutiens de l'Unité Populaire du président Salvador Allende. En 1957, il intègre le groupe Cucumen avec lequel il se rend en Bulgarie et en URSS. A partir de 1966, il joue avec le célèbre groupe Quilapyun. Avec quelques autres, dont Violeta Parra, il s'inscrit dans la mouvance de la Nouvelle chanson chilienne (Nueva Cancion).


Ses chansons engagées dénoncent la morgue des puissants ("Las casitas del barrio alto"), fustigent l'impérialisme américain (El Derecho de Vivir en Paz), rendent hommage aux grandes figures révolutionnaires latino-américaines (Corrido De Pancho Villa, Camilo Torres) ou narre la vie des petites gens victimes de toutes les humiliations (Vientos del pueblo). Ses chansons figurent aujourd'hui parmi les "classiques" sud-américains et ont été interprétées par des dizaines d'artistes et groupes de tous horizons (dont Joan Baez, Mercedes Sosa, Daniel Viglietti...).

Arrêté par les militaires lors du coup d'Etat du 11 septembre 1973, Jara est emprisonné et torturé à l'Estadio Chile (renommé Estadio Víctor Jara depuis 2003) puis à l'Estadio Nacional avec de nombreuses autres victimes de la répression qui s'abat alors sur Santiago. Il y écrit le poème Estadio de Chile qui dénonce le fascisme et la dictature.


Quelques années avant de disparaître, Victor Jara avait rendu un vibrant hommage musical à l'une des grandes figures de la révolution avec sa Zamba del Che.  
Ernesto Guevara, dit le Che, naît à Rosario, en Argentine, dans une famille bourgeoise. Son doctorat de médecine en poche, il se lance à partir de 1953 dans de longs périples à travers l'Amérique latine, ce qui lui fait découvrir la misère qui touche des franges très larges de la population du continent. Il complète sa formation intellectuelle marxiste et rencontre en  au Mexique, Fidel et Raul Castro en 1955. Il se joint à eux lorsqu'ils débarquent clandestinement à Cuba, en décembre 1956. Durant les trois années qui suivent, il participe à toutes les opérations militaires qui conduisent au renversement du régime autoritaire et pro-américain de Batista, le 1er décembre 1959.
Naturalisé Cubain, il devient en 1961 le ministre de l'économie du lider maximo. En 1965, il se rend clandestinement au Congo, pour soutenir une rébellion contre le gouvernement central. De retour en Bolivie en 1966, il prend la tête d'un mouvement de guérilla en Bolivie, où il trouve la mort dans une embuscade tendue par les services spéciaux boliviens et la CIA. Théoricien de la guérilla, il est convaincu que c'est l'initiative insurrectionnelle qui réalise les conditions de la révolution.



Zamba del Che (Ruben Ortiz, Argentina)- Victor Jara.
Vengo cantando esta zamba / con redoble libertario,
mataron al guerrillero / Che comandante Guevara.
Selvas, pampas y montañas / patria o muerte su destino.
Que los derechos humanos / los violan en tantas partes,
en America Latina / domingo, lunes y martes.
Nos imponen militares / para sojuzgar los pueblos,
dictadores, asesinos, / gorilas y generales.


Explotan al campesino / al minero y al obrero,
cuanto dolor su destino, / hambre miseria y dolor.
Bolivar le dio el camino / y Guevara lo siguio:
liberar a nuestro pueblo / del dominio explotador.
A Cuba le dio la gloria / de la nacion liberada.
Bolivia tambien le llora / su vida sacrificada.
San Ernesto de la higuera / le llaman los campesinos,
selvas, pampas y montañas, / patria o muerte su destino.
...................................
Je viens chanter cette zamba, comme une marche libertaire.
Ils ont tué le guérilleros commandant Che Guevara.
Les forêts, les plaines et les montagnes,
patrie ou mort tel est son destin.
Les droits de l'homme sont violés
dans tant d'endroits en Amérique latine.
Dimanche, lundi et mardi,
ils nous imposent les militaires pour opprimer les peuples.
Dictateurs assassins, gorilles et généraux,
ils exploitent les paysans, les mineur et les ouvrier.
Tant de douleur dans leur destin, faim misère et tristesse.
Bolivar montre le chemin, et Guevara le suit.
(Bolivar est la figure emblématique de la libération de l'Amérique latine du joug colonial )
Libérez notre peuple des dominants oppresseurs.
A Cuba il reçu la gloire d'une nation libérée.
La Bolivie pleure elle aussi sa vie sacrifiée,
San Ernesto de la Higuera le nomme les paysans. 
( Higuera est le nom du village où le Che fut assassiné.)

52. Vincent Courtois et Ze Jam Afane : "L'arbre Lumumba"

Vous aimez vous laisser surprendre ? Alors cette chanson est pour vous ! Un violoncelliste-compositeur réputé et un conteur camerounais s'associent pour parler de l'Afrique, de ses rêves et de ses désillusions. Le violoncelliste, c'est Vincent Courtois. Il élabore des mélodies audacieuses, au début surprenantes, mais qui finissent par emporter l'adhésion. Il faut dire que la voix, entre slam et chanson, de Ze Jam Afane est là pour nous porter. Tout en douceur et en poésie. Après Rose manivelle en 2004, les deux hommes sortent donc cette année un nouvel album : L'homme avion. J'ai choisi de vous parler de la chanson "L'arbre Lumumba". Dans cette chanson, le conteur choisit l'arbre comme interprète de ses pensées. Il aborde deux sujets qui ne sont pas liés en apparence, la déforestation sauvage en Afrique centrale et l'assassinat de Patrice Lumumba, ancien premier ministre congolais, en 1961. Le point commun ? "L'arbre qui reçut les balles de Patrice Lumumba".

[Vincent Courtois et André Ze Jam Afane en concert]

Vous pouvez écouter la chanson, voici les paroles, on se retrouve juste après pour en savoir plus:


J'ai rencontré l'arbre qui reçut les balles de Patrice Lumumba
Et moi je lui ai dit :
- C'est toi, c'est toi, c'est toi l'arbre qui a reçu les balles de Patrice Lumumba ?
- Oui, c'est moi
- J'aimerais te prendre en photo et te faire une interview afin que les Africains sachent ce qui s'est réellement passé.
Alors l'arbre m'a répondu :
- Non, je ne parlerais pas.
Nous autres arbres n'avons pas l'habitude de nous mêler des affaires humaines.
Cela ne fait partie ni de nos usages ni de nos coutumes.

Je me suis tout simplement trouvé au mauvais endroit au mauvais moment
J'ai moi aussi, comme vous, peur des représailles
La vie d'un arbre vaut-elle la vie d'un homme vaut-elle la vie d'un arbre vaut-elle la vie d'un homme ? Hein ?Nous autres arbres subissons actuellement les ravages des forestiers venus du Nord
Avec l'ignorance ou l'indifférence, avec la complicité des Africains qui, comme au temps de Patrice Lumumba, agissent une fois de plus au nom du ventre.
L'arbre a pourtant par le passé nourri le ventre de l'homme.
Patrice Lumumba est mort et moi l'arbre je porte les balles du souvenir.
La forêt congolaise se meurt
Les Congolais se déchirent
Les Africains comptent les coups
Et l'Occident comme d'habitude tire les petits profits de ce mélimélomélimélomélimélomélimélomélimélo
Combien de Patrice Lumumba nous faudrait-il, Africains, pour tirer les leçons de l'histoire ? Deux, quatre, six, huit même dix.


Qui est Patrice Lumumba ?

A la fin des années 1950, alors que le Royaume-Uni et la France entament le processus de décolonisation en Afrique, la Belgique ne semble pas vouloir céder le Congo. Parmi les Congolais, Patrice Lumumba est alors un des rares à dépasser le cadre local pour construire un véritable mouvement national lié aux autres mouvements d'émancipation en Afrique. En 1958, il devient très populaire avec cette phrase : "L'indépendance n'est pas un cadeau de la Belgique, mais bien un droit fondamental du peuple congolais". En janvier 1959, des émeutes sonnent le glas du Congo belge, mais l'indépendance n'a nullement été préparée. Elle a lieu le 30 juin 1960, même si la dépendance économique et financière est maintenue, notamment pour les compagnies. Très rapidement, deux provinces dont le riche Katanga, font sécession, encouragées par les entrepreneurs belges. Lumumba, premier ministre du Congo n'a pas les moyens d'agir et apparaît comme suspect aux yeux des Belges et des Américains. Seule l'ONU lui vient timidement en aide. Il est arrêté en décembre 1960 et assassiné, probablement avec la complicité de la CIA, le 17 janvier 1960. Il devient dès lors un mythe, à l'image d'autres grands leaders africains comme Nkrumah ou Sankara plus tard ou encore Che Guevara qui vient d'ailleurs rencontrer les lumumbistes au Congo au milieu des années 1960 pour "allumer" des feux révolutionnaires en Afrique.

Signalons l'excellent film de Raoul Peck, Lumumba, réalisé en 2000 avec Eriq Ebouaney dans le rôle du leader congolais.

Le tube de 1960 en Afrique, écrit par Grand Kallé, l'un des créateurs de la rumba électrique congolaise .... Julien Blottière nous présente ce titre et revient sur l'histoire de la colonisation du Congo au temps de Léopold.

Dans Histoire de Comprendre, Alexandre Adler présente très clairement les enjeux et le contexte de l'indépendance du Congo et l'expérience Lumumba (signalons juste que Tintin au Congo n'a sans doute pas permis aux Belges de "bien" connaître le Congo...) :


patrice lumumba
envoyé par dictys
 
124. Lord Brynner:"Congo war". (1966) Les difficultés du Congo juste après l'indépendance, entre guerre froide et tendances sécessionnistes. Un ska analysé par J. Blottière pour comprendre le rôle de Tschombé, Kasavubu, Lumumba et Mobutu.

Qu'en est-il de l'exploitation forestière en Afrique centrale ?

Les ressources de la République Démocratique du Congo (RDC ou Congo-Kinshasa, autrefois Zaïre (de 1971 à 1997), à ne pas confondre avec le Congo-Brazaville) sont nombreuses et variées. Cela a laissé espérer, au moment de l'indépendance en 1960, de belles perspectives pour le pays. Mais cela a aussi suscité les convoitises et entretenu les tensions entre régions. Les occidentaux, que ce soient les anciens colonisateurs belges, les Français ou les Américains étaient prêts à beaucoup pour garder un contrôle sur les immenses ressources minières du pays (cobalt, diamant, uranium, or,...). Rappelons que l'uranium ayant servi à fabriquer les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki provenait du Congo. Les richesses de la forêt sont elles aussi un trésor, de l'huile de palme au caoutchouc en passant par le café. La forêt couvre la moitié du pays et représente un potentiel de production de bois tropicaux de 6 millions de m3/an. En raison du relatif éloignement des débouchés maritimes allongeant la durée et le coût du transport, mais aussi de la logique clientéliste du régime dictatorial de Mobutu, la forêt congolaise a longtemps été sous-exploitée. La guerre, à partir de 1996 a contribué à la poursuite de cette logique. L'isolement et les guerres ont donc paradoxalement "protégé" la forêt. Mais aujourd'hui, dans l'exploitation forestière, c'est la prédation qui domine, comme pour le minerai. Cette prédation est souvent le fait de groupes armés qui trouvent là une ressource financière avec la complicité des acheteurs occidentaux. Elle se fait au prix de la biodiversité de la flore comme de la faune.
Dans les pays voisins (Congo-Brazza, Gabon et Cameroun d'où est originaire Ze Jam Afane), malgré la présence d'administrations un peu plus organisées, la logique de prédation est là encore souvent à l'œuvre, avec en plus la proximité plus grande des ports de l'Atlantique. Les réseaux de transports, réalisés par le colonisateur français ont d'ailleurs été conçus pour permettre l'acheminement des matières premières (rappelons-nous les conditions de la construction de la ligne Congo-océan dénoncées en son temps par Albert Londres...).
L'enjeu est donc de permettre une exploitation raisonnée et durable de ce deuxième "poumon" de la planète qui serve les populations locales. Ce qui est loin d'être le cas pour le moment...


A lire :

Marie-France Cros et François Misser, Géopolitique du Congo (RDC), Complexe, 2006

Liens
L'arrestation de Lumumba vue par les actualités américaines de décembre 1960 :

jeudi 12 juin 2008

51. François Béranger:"Tranche de vie".

Fils d'un militant syndicaliste chrétien, résistant puis député, François Béranger est dans un premier temps ouvrier aux usines Renault de Boulogne-Billancourt. Puis il fait ses premiers pas en tant que chanteur dans le circuit des clubs folk. En 1969, il sort son premier 45 tours, "Tranche de vie", qui coure sur les deux faces du disque. Il y décrit le parcours d'un jeune de son âge, en ces années soixante finissantes. 

Le chanteur narre à la façon du titi parigot l'histoire d'une génération, celle qui connut la guerre d'Algérie et la contestation du printemps 68. Béranger puise l'inspiration dans sa propre biographie. En 1959, à 22 ans, il a embarqué pour l'Algérie où il passera dix-huit mois interminables ["J'me farcis trois ans de casse pipe / Aurès, Kabylie, Mitidja" (...) Quand on m'relâche, je suis vidé / J'suis comme un p'tit sac en papier / Y a plus rien dedans, tout est cassé"]. Plus d'1,5 million de jeunes hommes furent ainsi envoyés de l'autre côté de la Méditerranée pour accomplir un service militaire porté à 27 mois.


Le chanteur évoque ensuite de façon explicite la révolte étudiante de mai 1968 et la répression féroce menée par les forces de l'ordre. ["... les flics m'ont vachement tabassé. / Faut dire que j' m'étais amusé / à leurs balancer des pavés."]
Immédiatement censuré par le pouvoir, Béranger trouve néanmoins un public fidèle. Il enregistre durant les années 70 près d'une dizaine d'albums, mais sans retrouver le succès initial.
Le cancer l'emporte à 66 ans, le 14 octobre 2003. 




"Tranche de vie ", François Béranger (1969)« Je suis né dans un p’tit village /
qu’a un nom pas du tout commun, /
bien sûr entouré de bocages /
c’est le village de Saint Martin. /

A peine j’ai cinq ans qu’on m’emmène /
avec ma mère et mes frangins. /
Mon père pense qu’y aura du turbin /
dans la ville où coule la Seine



J’en suis encore à m’ demander /
après tant et tant d’années, /
a quoi ça sert de vivre et tout, /
à quoi ça sert, en bref, d’être né



La capitale c’est bien joli /
surtout quand on la voit d’Passy, /
mais de Nanterre ou d’ Charenton, /
c’est déjà beaucoup moins folichon. /
J’ai pas d’ mal à imaginer /
par ou c’ que mon père est passé /
car j’ai connu quinze ans plus tard /
le mêmes tracas, le même bazar



J’en suis encore à m’ demander, etc...



L’matin faut aller piétiner /
devant les guichets d’ la main d’œuvre. /
L’après-midi solliciter /
l’ bon cœur des punaises des bonnes œuvres. /
Ma mère, elle était toute paumée /
sans ses lapins et ses couvées. /
Et puis, pour voir, essayez donc /
sans fric de nourrir cinq lardons



J’en suis encore à m’ demander, etc...



Pour parfaire mon éducation /
y’a la communale on béton. /
Là on fait d’ la pédagogie /
devant soixante mômes en furie. /
En plus d’ l’alphabet, du calcul, /
j’ai pris beaucoup d’ coup d’ pied au cul /
et sans qu’on me l’ait demandé /
j’appris l’arabe et l’ portugais



J’en suis encore à m’ demander, etc...

_ A quinze ans finie la belle vie, /
t’es plus un môme, t’es plus un p’tit. /
J’ me retrouve les deux mains dans l’ pétrole /
à frotter des pièces de bagnole. /
Huit-neuf heures dans un atelier, /
ça vous épanouit la jeunesse. /
ça vous arrange même la santé /
pour le monde on a d’ la tendresse.



J’en suis encore à m’ demander, etc...


C’est pas fini...
[fin de la première face]



Quand on en a un peu là-dedans, /
on y reste pas bien longtemps /
On s’arrange tout naturellement /
pour faire des trucs moins fatigants. /
J’me faufile dans une méchante bande /
qui voyoute la nuit sur la lande. /
J’apprends des chansons de Bruant /
en faisant des croche-pattes aux agents



J’en suis encore à m’ demander, etc...


Bien sûr la maison poulaga / [la prison]
m’agrippe a mon premier faux pas /
ça tombe bien, mon pote, t’as d’ la veine /
faut du monde pour le FLN /
J’me farcis trois ans de casse-pipe /
Aurès, Kabylie, Mitidja. /
Y’a d’ quoi prendre toute l’Afrique en grippe. /
Mais faut servir l’ pays ou pas.



J’en suis encore à m’ demander, etc...


Quand on m’ relâche je suis vidé, /
j’ suis comme u p’tit sac en papier. /
Y’a plus rien dedans. Tout est cassé /
J’ai même plus envie d’une mémé. /
Quand ’ai cru qu’ j’allais m’ réveiller /
les flics m’ont vachement tabassé. /
faut dire que j’ m’étais amusé /
à leur balancer des pavés



J’en suis encore à m’ demander, etc...


Les flics, pour c’ qui est d’ la monnaie, /
Ils la rendent avec intérêt /
le crâne, le ventre et les roustons, /
enfin quoi vive la Nation ! /
Le juge m’a file trois ans d’ caisse /
rapport à mes antécédents /
Moi, j’ peux pas dire que j’ sois en liesse. /
Mais enfin, qu’est-ce que c’est qu’ trois ans.



J’en suis encore à m’ demander, etc...


En taule, j’ vais pouvoir m’épanouir /
dans une société structurée. /
J’ ferai des chaussons et des balais. /
Et je pourrai me remettre à lire. /
Je suis né dans un p’tit village /
qu’a un nom pas du tout commun, /
bien sûr entouré de bocages /
c’est le village de Saint Martin.



J’en suis encore à m’ demander, etc... »