dimanche 17 septembre 2017

332. "La complainte de Violette"

Le 21 août 1933 vers une heure du matin, alors qu'elle vient de passer la soirée au bal, la jeune Violette Nozière regagne le modeste deux pièces-cuisine qu'occupe ses parents, rue de Madagascar, dans le XIIème arrondissement de Paris.  Âgée de 18 ans, elle est la fille unique de Baptiste, mécanicien au P .L.M. (Chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée) et de Germaine. Incommodée par une forte odeur de gaz, Violette cherche de l'aide auprès du voisin de palier, M. Mayeul. Ce dernier ferme les robinets de gaz et accompagne Violette dans l'appartement familial: « Mme Nozière gît sur le lit ensanglanté. Sur le lit de Violette, gît son père inanimé. » (Police magazine, 3 septembre 1933 « empoisonneuse »). Mme Nozière respire encore et peut être sauvée, mais son mari n'est plus. Surpris par l'absence d'émotion de la fille du couple, les policiers écartent rapidement la thèse du suicide. Au commissaire qui l'interroge, Germaine Nozière, la mère, déclare ne se souvenir de rien, si ce n'est d'avoir avalé des sachets de poudre blanche donnés par le médecin qui soignait sa fille.
Convoquée au commissariat, Violette se fait porter pal. Cette fuite sonne comme la première preuve de sa culpabilité. Elle ne sera arrêtée qu'une semaine plus tard, le 28 août, alors qu'elle consomme une glace vanille à la terrasse d'un café. Conduite à la Brigade criminelle (quai des orfèvres), la jeune fille passe rapidement aux aveux: « C’est moi qui ai fait avaler à mes parents du Soménal, j’en avais acheté trois tubes… »
 
Pour les besoins de l'enquête, la vie de Violette est passée au crible. Inscrite  au  lycée Fénelon, Violette sèche les cours, profitant des joies du Quartier latin dont elle fréquente les cafés (Palais du café, les Quat’z Arts) avec ses amants. Loin de l'existence étriquée que mène ses parents, Violette s'invente une nouvelle vie, bourgeoise, loin de la promiscuité embarrassante du minuscule appartement familial.
Accusée de parricide avec préméditation et de tentative de meurtre contre sa mère, Violette Nozière encourt une lourde peine.

Violette Nozière en 1933, au cours de l'instruction. Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons


Aussitôt, la France se passionne pour ce feuilleton sordide. La presse tient là un "beau" fait divers. D'une part, le parricide se situe alors au sommet de la hiérarchie pénale. En outre, le crime est commis par une jeune fille.
Les "quatre grands" de la presse du matin (Le Journal, Le Petit Parisien, Le Matin et Le Petit Journal) consacrent leur une à l'affaire. Paris soir, que vient de reprendre en main, Jean Prouvost, accompagne ses articles de nombreuses photographies, alors que les autres titres dédaignent quelque peu le médium. " L'image est devenue la reine de notre temps. Nous ne nous contentons plus de savoir, nous voulons voir", peut-on d'ailleurs lire dans le journal. La dimension voyeuriste du fait-divers joue ici à plein. Pour la première fois, c'est la photographie qui constitue le fait-divers. Ainsi, le récit de l'arrestation de Violette se fait en images et en séquences. Mises en scènes, ces photographies parachèvent l'image ténébreuse de Violette Nozière.
De nouveaux magazines s'emparent à leur tout de l'affaire et consacrent Violette Nozière comme "l'empoisonneuse", une figure archétypale de la femme criminelle (comme la marquise de Brinvilliers ou Henriette-Blanche Canaby avant elle). L'empoisonneuse est l'auteur d'un crime déloyal, sournois, hypocrite. 
En proie à une profonde inquiétude sociale et économique, les Français se passionne pour le feuilleton du "monstre en jupon", quitte à éclipser la récente accession de Hitler à la chancellerie allemande. Violette Nozière monopolise la une. 

Le déroulement de l'instruction permet à la presse d'entretenir l'intérêt pour l'affaire dont elle énumère les moindres éléments.  Les aveux transforment le fait divers sordide en polémique nationale.
Dans le contexte d'un affrontement très virulent entre droite (1) et gauche, l'affaire divise l'opinion. Dans une France en perte de vitesse démographique et qui vieillit, la jeunesse, censée représenter l'avenir de la nation, cristallise toutes les inquiétudes. Les partisans de l'ordre moral font de Violette l'incarnation de la jeunesse dévoyée du Paris décadent et chaotique des années folles, sans valeurs ni moral. Les premiers éléments de l'enquête scandalisent l'opinion. Pour Le Figaro, Violette Nozière n'est "ni laide ni jolie. Le visage est ovale, d'une pâleur mortuaire et impressionnante; le nez trop long, les sourcils sont épais. Les yeux, quand elle ne les tient pas baissés, semblent fuir; si parfois, ils se fixent, on les aperçoit durs et mauvais. [...]" Le Matin, Le Petit Journal, Paris-Soir dressent un portrait épouvantable de la jeune femme, dépeinte comme une créature voleuse, insensible, mythomane, au mœurs légères et dissolues. Sa relation amoureuse avec Jean Dabin, un apprenti maquereau royaliste, passionne la presse et l'opinion. C'est pour fuir avec lui qu'elle aurait décidé de supprimer ses parents. La presse révèle bientôt que Violette Nozière se prostitue par intermittence et a contracté la syphilis; autant d'éléments qui déchaînent les passions. En enfreignant les normes de son temps, l'accusée semble s'affranchir de la moral très stricte qui s'imposent alors aux  jeunes filles, quelque que soit leur milieu social. Aux yeux de l'opinion publique, le fait de sortir avec des garçons dont elle n'est pas fiancée fait d'elle une "vicieuse", qui aime le sexe et les aventures, autant d'éléments considérés comme immoraux. 
La presse populaire s'insurge contre la mollesse de la justice. "Assez de crimes impunis, assez d'indulgence, assez de circonstances atténuantes, assez de ces meurtriers dont on fait des vedettes, assez de ces instructions qui traînent! Il a fallu un an pour faire asseoir cette Violette Nozière sur le banc des accusés. Un an! [...] Cette reine du pavé m'a l'air d'une bonne sans place, même pas: d'une boniche endimanchée qui ne possède dans son sac que de mauvais certificats. Son père a abusé d'elle? Si cela était, elle a tué.", peut-on lire dans Paris-Soir

* La complainte ou le crime chansonné. 
A côté de la presse, un autre support a sans doute permis d'inscrire Violette Nozière dans le paysage sonore des Parisiens: la complainte. Certes, en  1934, les complaintes criminelles ne constituent plus le média puissant qu'elles furent au XIXème siècle. (2) Concurrencées  par l'essor de la presse populaire, puis l'apparition du gramophone et de la radio, elles deviennent de plus en plus rares même s'il s'en produit encore quelques unes.

Composées "sur timbre", les complaintes se chantent sur un air préexistant, connu de l'auditoire, ce qui dispense de joindre une partition au texte. Alors même que le genre semble en voie de disparition, l'empoisonnement de la rue de Madagascar inspire plusieurs complaintes, un indice de l'empreinte profonde laissé par cette affaire dans l'opinion. L'une d'entre-elles se chante sur l’air de la Paimpolaise. (3) "Horrible fille", "lâche rouleuse",  "gueuse", "vraie gigolette", "enfant maudit", Violette en prend pour son grade. Il s'agit ici non seulement de décrire en musique le crime et le châtiment, mais aussi de dénoncer, de conspuer la criminelle. (4) "Violette était aventurière / A Montmartre au quartier Latin / Elle détestait dit-elle son père / Elle avoue cela sans chagrin / Cynisme inconscient / Aplomb dégoûtant / C'était une vraie gigolette / Malgré son p'tit air innocent / Tout le monde courtisait Violette / Elle avait de nombreux amants"
Dans le film de Claude Chabrol, un chanteur ambulant entonne une complainte sur l'air de "Quand on s'aime, on est bien tous les deux", de Vincent Scotto: "Elle empoisonna ses parents / La lâche Violette Nozière / Se riant de leur calvaire / Pour leur soutirer de l'argent / Sans pitié pour les cheveux blancs / De ceux qui la mirent au monde / Cette gueuse vagabonde / A commis ce crime monstrueux". En voici un extrait.
"L'avantage de la complainte par rapport aux journaux et aux images triomphantes, disait Marcel Aymé dans Marianne, est 'd'être toujours présent[e] à la mémoire, plus ou moins disponible', ce qui la rend capable après des années de 'résumer' un crime et d''en restituer l'atmosphère'. Des paroles simples et emphatiques au pouvoir d'émotion décuplé par le chant, un objet d'appropriation individuelle, sensorielle, qui dispense in fine du support lui-même: voilà pourquoi assurément, à côté du flot des photographies et des milliers de pages de journaux et hebdomadaires, il ne faut pas minimiser la part que les supports anciens ont jouée pour inscrire Violette Nozière dans l'imaginaire et la mémoire collectifs.", écrit Anne-Emmanuelle Demartini dans son récent ouvrage.

Germaine Nozière à la barre des témoins lors du procès. Au cours de l'instruction alors que la jeune fille implore le pardon de sa génitrice, cette dernière lance: «  Je te pardonnerai quand tu seras morte. Tue-toi, tue-toi ! » Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons

Le procès s’ouvre en octobre 1934, dans un contexte dramatique (l’assassinat à Marseille du roi Alexandre de Yougoslavie et de Louis Barthou à Marseille). La foule se presse, dense, près du palais de justice. Les contemporains s'identifient aux Nozière, cette famille modeste, d'origine rurale, venue tenter sa chance à Paris; les parents, travailleurs, économisent pour  pouvoir donner la meilleure éducation à leur fille unique. Le crime de cette dernière n'en apparaît donc que plus odieux. Violette pleure, s’évanouit à plusieurs reprises, se tient le visage entre les mains, au grand dam des jurés.
Pour maître Henry Géraud et maître de Vésinne-Larue, ses deux avocats, Violette est avant tout une victime. Pour justifier son geste, elle affirme en effet avoir été abusée depuis l'enfance par son père : « Il a abusé de moi lorsque j’avais 12 ans. Depuis, il était terriblement jaloux de mes fréquentations masculines. Il m’a dit qu’il me tuerait si je parlais de la chose à ma mère. » L'accusation portée s'avère très délicate: "c'est à la fois une charge explosive, qui alimente le scandale, mais c'est aussi quelque chose dont on ose pas parler, que les journaux n'évoquent qu'à demi-mot, usant d'expressions détournées comme 'l'odieuse accusation'". (Cf: S. Maza)
En septembre 1933, dans le magazine Vu, Sans même avoir examiné l'inculpée, le professeur Magnus Hirschfeld balaie l'accusation d'inceste d'un revers de la main: "Il serait dangereux d'ajouter foi aux affirmations de Violette Nozière (...). De pareilles accusations d'ordre sexuel surgissent souvent de l'imagination érotico-hystérique des jeunes filles au sortir de la puberté et s'expliquent par le besoin de justifier et de se faire pardonner certaines défaillances. (...) Très souvent, ce sont des caresses tout à fait innocentes prodiguées par des adultes qui se trouvent à l'origine de ces interprétations fantaisistes (...).  Ce sont, dans la plupart des cas, des professeurs qui font l'objet de ce genre d'accusations et parfois même les parents."
Selon cette interprétation, largement partagée à l'époque, l'inceste relève du pur fantasme et la criminelle a commis son geste par défaut de sens moral!
Sujet hautement tabou dans la société patriarcale de l'époque, l'inceste crée une stupeur horrifiée. On ne doit pas en parler ni prononcer le mot. Ceci enferme le discours de la presse. Dans les journaux, aucune condamnation de l'inceste, mais la condamnation de la parole sur l'inceste. D'aucuns s'étonnent que Violette Nozière ne se soit confiée à sa mère ou sa grand-mère, sans comprendre la difficulté de révéler l'inceste. Aussi, à quelques exceptions près (les surréalistes, le commissaire Marcel Guillaume), ni le public ni le jury n'accordent foi aux accusations de Violette contre son père. Au fond, la jeune femme ne peut être entendue/comprise par l'opinion, car sa sexualité déviante - en fonction des normes de l'époque - permet d'évacuer la sexualité déviante du père dont on dresse au contraire un portrait flatteur. Un père respectable, un cheminot méritant, un modèle de vertu républicaine qui se sacrifie pour sa fille. En brisant cette image, Violette "tue" une deuxième fois son père et accuse dans le même temps cette large frange de la population qui s'identifie au couple Nozière.

Violette au cours de son procès. Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons
Lors du procès, les arguments de la défense sont systématiquement balayés. Le commissaire Guillaume, convaincu que l'accusée a donné le vrai mobile de son crime, n'est pas entendu. Les perquisitions effectuées au domicile ont pourtant mis à jour des éléments troublants: un chiffon tâché de sperme dont le père se serait servi pour éviter que Violette ne tombe enceinte, des revues licencieuses dans la table de nuit du couple... Un doute s'insinue sur la moralité du père. Quelques journalistes semblent gagnés par le doute. Un débat s'installe au sein de l'opinion, au cœur même des repas de famille. D'anciennes victimes d'incestes brisent le tabou et prennent la plume pour partager leur expérience avec le juge (dans le dossier d'instruction figurent des plusieurs dizaines de lettres de femmes écrivant au juge).

Dans une France sclérosée par sa morale et ses vieux carcans, des voix commencent à s'élever. Louis Aragon, qui couvre l'affaire pour l'Humanité affirme: "Plus que jamais dans l'affaire de la rue de Madagascar le caractère de classe de la justice bourgeoise, de la police, de la presse apparaît." Dès novembre 1933, dans la Revue anarchiste, Bardamu remarque : « L’inceste est un mot dont on s’effraie, c’est une pratique courante, j’admire les cheminots qui ne croient pas Nozière capable d’avoir troussé sa fille parce qu’il était un bon mécanicien. »
En décembre 1933, les surréalistes ont édité une brochure intitulée Violette Nozière. Ce manifeste paraît aux éditions Nicolas Flamel à Bruxelles afin de contourner la censure. On y trouve des poèmes et dessins d’André Breton, Victor Brauner, Alberto Giacometti, René Char, Paul Eluard, Salvador Dali, Max Ernst, René Magritte. Subjugués par l'image de Violette, dangereuse femme fatale à l'aura sexuelle fascinante, le groupe d'artistes offre une analyse très subversive, dénonçant la collusion entre le père incestueux, les juges, les jurés. Pour ces auteurs, cette affaire permet de fustiger l'hypocrisie d'une société bourgeoise qui vit dans le conformisme et l’étroitesse d’esprit. Pour la gauche et les surréalistes, Violette Nozière est une rebelle contemptrice de l'ordre bourgeois, symbole malgré elle d'une société profondément inégalitaire. Le volume de poèmes et de dessins est explicite. Un poème de Benjamin Perret use du langage le plus cru pour dénoncer l'inceste et parle du "petit papa qui violait". Un dessin de Magritte met en scène, pour mieux le dénoncer, l'inceste paternel commis avec la complicité de la justice. On y voit une jeune fille vêtue de blanc sur les genoux d'un homme vêtu de noir qui passe sa main sous sa jupe devant un homme avec un haut-de-forme et une mallette ( = le juge).L'affaire inspire à Paul Eluard ce poème fameux: 

"Violette rêvait de bains de lait,
De belles robes de pain frais
De belles robes de sang pur
Un jour il n’y aura plus de pères
Dans les jardins de la jeunesse
Il y aura des inconnus
Tous les inconnus
Les hommes pour lesquels on est toujours neuve
Et la première
Les hommes pour lesquels on échappe à soi-même
Les hommes pour lesquels on est la fille de personne
Violette a rêvé de défaire
A défait
L’affreux nœud de serpents des liens du sang."

Mais pour l'avocat général Claudel, l'accusée n'a rien de la "justicière" qu'elle prétend être. Il s'agit au contraire d'une « menteuse, orgueilleuse, perverse, inventive, criminelle… », qui ne mérite aucune pitié. S'adressant aux jurés, il lance: "Quand nous aurons parcouru ensemble le cycle de cette horrible tragédie je vous demanderai, MM. les jurés, de prononcer la peine capitale contre la misérable fille qui non contente de tuer, a déversé sur la tombe de sa victime, de son père, le flot immonde des calomnies et des mensonges créés par sa perverse imagination."
Germaine Nozière, bien que partie civile, a pourtant fini par pardonner sa fille et supplie même le jury: "Pitié, pitié, pour mon enfant!" Peine perdue... Le 12 octobre 1934, après seulement une heure de délibération, Violette Nozière est condamnée à la peine de mort pour parricide et empoisonnement, sans circonstance atténuante. L'accusation d'inceste n'a pas été retenue. Dans leur grande majorité, la presse et l'opinion salue le verdict.
Le 17 octobre 1934, l’écrivain Marcel Aymé écrit au contraire dans « Marianne » : «En condamnant Violette Nozière sans vouloir parler d’inceste le tribunal s’est montré fidèle à l’une de ses plus chères traditions. Il a voulu affirmer le droit du père à disposer absolument de ses enfants, tout compris : droit de vie et de mort, et droit de cuissage aussi. »

Condamnée, Violette Nozière reste au centre de l'attention. Le 24 décembre 1934, le président de la République Albert Lebrun commue sa peine en travaux forcés à perpétuité. La jeune femme quitte la Petite Roquette pour la prison de Fresnes, Haguenau, puis Rennes.

Prisonnière exemplaire, la détenue est touchée par la foi, ce qui incite le père Sertillanges à intercéder en sa faveur auprès du maréchal Pétain, qui réduit sa peine à 12 ans de prison, le 6 août 1942. En détention, elle entre au service du greffier-comptable de la prison ce qui lui permet de rencontrer le fils de ce dernier, un certain Pierre Garnier, dont elle tombe amoureuse. Sa réinsertion réussie entraîne une libération anticipée, le 29 août 1945. Au mois de décembre de cette même année, elle épouse Pierre Garnier. De leur union naitront cinq enfants. Le couple gère des restaurants en région parisienne, puis en Normandie. Voci un étonnant retour à la conformité sociale pour celle qui fut célébrée comme le symbole de la résistance au modèle familial petit bourgeois!
Fidèle à ses convictions, Breton réclame en 1953 la réhabilitation: "Réhabilitez-la! Cachez-vous! De mémoire d'homme, jamais affaire criminelle n'aura fait surgir à la cantonade plus belle collection de crapules que le procès Violette Nozière, il y a vingt ans." "Que cette dernière sache qu'elle n'a pas cessé de grandement nous émouvoir et qu'elle ne compte parmi nous que des amis." Il lui écrit encore: "Tu ne ressembles plus à personne de vivant ni de mort, mythologique jusqu'au bout des ongles."
Le 18 mars 1963, la cour de justice de Rouen exauce le poète en prononçant la réhabilitation, un fait unique dans les annales judiciaires concernant un condamné à mort. « Tout est effacé ! Il n’y a plus de Violette Nozière ! Aux yeux du monde de la justice, elle n’existe plus. Nous avons gagné notre guerre de 30 ans », exulte Maître de Vésinne-Larue, son fidèle avocat.
Atteinte d’un cancer des os, Violette Nozière meurt à Rouen, le 26 novembre 1966.

En 1978, Claude Chabrol met en scène l'affaire Violette Nozière. Le scénario d'Odile Barski dresse le portrait d'une Violette mystérieuse et solitaire. La scénariste sublime le fait-divers pour en faire une tragédie. Isabelle Huppert interprète avec talent l'empoisonneuse. Comme les surréalistes avant lui, le réalisateur fait du parricide un acte de résistance et de contestation.


Notes:

1. Robert Brasillach qui, dans « notre avant-guerre » écrit à propos de Violette Nozière :
« …. Les détails douteux et sales de sa vie navrante, la grise atmosphère de débauche où alternaient les cocktails, la drogue et le café crème, l’argent et la misère…un atroce monde sans Dieu. »

2. Sous l'Ancien régime, les complaintes sont transcrites sur des canards ou des feuilles volantes distribuées par des chanteurs ambulants. Ces derniers apprennent la mélodie à l'auditoire, mais réclament l'achat du "format" pour révéler les paroles au-delà du deuxième couplet. Le canard reprend généralement un titre et un sous-titre circonstancié, les paroles des complaintes, la ligne mélodique, un bref résumé de l'affaire chantée, une illustration façon "imagier" progressivement remplacée par une photographie. A partir du début du XXème siècle, le canard se réduit souvent à la seule complainte, non illustrée et non commentée, ce qui contribue à son rapprochement avec le "petit format".
3. Ce titre, publié en 1895, sur des paroles de Théodore Botrel et une musique d'Eugène Feautrier, connaît un succès prodigieux  jusqu'à la seconde guerre mondiale et sert de ligne musicale à de nombreuses complaintes.
4. La complainte prend souvent la forme d'une confession qui se décompose en trois temps: une formule d'appel suivie d'une longue narration exposant le(s) crime(s), avant l'énoncé puis l'exécution de la sentence, enfin un bref épilogue à visée moralisante. Les refrains n'apparaissent dans les refrains que très progressivement.  


Sources:
- Anne-Emmanuelle Demartini: Une histoire des années 30, Violette Nozière, la fleur du mal, Champ Vallon, 2017.
- "Faits divers, l'histoire à la une: Violette Nozière, l'empoisonneuse parricide", documentaire diffusé sur Arte le 16 septembre 2017.
- Retro News: L'affaire Violette Nozière (1/3); les débuts de l'affaire (2/3),  la condamnation et la réhabilitation (3/3).
- Sarah Maza: "Le cas Violette Nozière", L'Histoire n°368, octobre 2011, p24.
- Jean-François "Maxou" Heintzen: "le canard était toujours vivant! De Troppmann à Weidmann, la fin des complaintes criminelles, 1870-1939" sur Criminocorpus. 
-  Criminocorpus: "Affaire Violette Nozière: journaux de l'époque".

Liens:
- Deux autres complaintes abordées par l'histgeobox: "la complainte de Mandrin", "la complainte de Bouvier".

samedi 2 septembre 2017

331. "L'Homme de Cro-Magnon"

Pour qu'une science préhistorique puisse émerger, il a fallu que les savants se libèrent du cadre chronologique du récit biblique. Il faut ainsi attendre le XVIIIème siècle et Buffon pour faire reculer l'âge de la Terre  bien avant la date fixée de la Création (environ 4000 av. J.-C.). La constitution d'une "préhistoire" fut sans cesse remodelée par les découvertes successives. (1) Autour de 1950, la préhistoire s'autonomise comme une science grâce à la révolution du carbone 14, qui confère à la discipline un cadre chronologique fiable.

Par 120 (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons


En 1974, on croit avoir trouvé notre ancêtre le plus ancien, un bipède âgé de 3 millions d'années trouvé dans la terre éthiopienne par Yves Coppens et son équipe. Le squelette est alors affublé du prénom de Lucy, en référence à la chanson des Beatles ("Lucy in the sky with diamonds"). Cette découverte permet à Coppens de développer son hypothèse de l'east side story, selon laquelle la formation du grand rift africain aurait transformé l'Afrique de l'est en une immense savane, un milieu qui incita les primates hominoïdes à se redresser. L'homme se serait différencié du singe à l'est de cette vallée. Lucy était alors considérée comme la grand-mère de l'humanité. 
L'hypothèse de "l'east side story" s'effondre en 2001 avec la découverte à l'ouest du la vallée du Rift, dans le désert tchadien, de Toumaï, un bipède âgé de 7 millions d'années. Toutefois Toumaï et Lucy sont des australopithèques et non nos ancêtres directs. 
Notre plus ancien parent semble être l'homo habilis, apparu en Afrique il y a environ 2,4 millions d'années. Sa faculté à fabriquer des outils en taillant la pierre le distingue définitivement des primates qui l'ont précédé. Avec habilis débute le Paléolithique ("ancien âge de pierre"), la période la plus reculée et la plus longue de la Préhistoire.
Il y a environ 1,9 millions d'années, "l'homme dressé" lui succède. L'homo erectus fabrique des outils plus performants, comme le biface. Vers 400 000 av. J-C, il parvient à maîtriser le feu. L'être humain peut désormais affronter l'obscurité et le froid, effrayer les animaux, cuire les aliments. Certains groupes d'erectus migrent déjà vers l'Europe et l'Asie.

Si l'historien doit sans cesse remettre sur le travail son ouvrage, cela vaut encore plus pour l'historien dont les hypothèses restent largement tributaires des découvertes successives. Ainsi, en 2017, des ossements d'homo sapiens datant de 315 000 découverts sur le site du Djebel Irhoud (Maroc) remettent complètement en question toute la chronologie de nos origines. Jusqu'ici, les fossiles les plus anciens de cette espèce dataient de 200 000 ans et provenaient d'Afrique du sud et de l'est. Selon Jean-Jacques Hublin, qui a dirigé les travaux sur le site, "le visage de ces hommes n'étaient pas différent du nôtre. Leur boîte crânienne était aussi volumineuse, avec une forme oblongue, mais leur cerveau moins développé. Notre idée est que l'émergence de l'homme moderne est plus ancienne encore et qu'il s'agit d'un phénomène panafricain. Homo sapiens était probablement déjà présent sur l'ensemble du continent africain il y a 300 000 ans. Bien avant sa sortie d'Afrique, il y a eu une dispersion ancienne à l'intérieur du continent." A la recherche de nourriture, les homo sapiens se déplacèrent pour occuper un espace toujours plus étendu. Ces migrations eurent probablement lieu selon des vagues successives non continues, allant plus ou moins loin, et probablement suivies de reflux. Les premiers hommes font preuve d'une grande versatilité, c'est-à-dire d'une capacité à s'adapter à des milieux très différents et changeants.
Au gré des opportunités du milieu qui les entourait, les homo sapiens en vinrent à peupler tous les continents, notamment l'Europe à partir de 40 000 avant J.-C. Ils y rencontrent Néandertal (2) avec lequel la coexistence dure près de dix mille ans, jusqu'à l'extinction de cette espèce. (3) L'homo sapiens est donc le dernier et l'unique représentant du genre homo. Il est l'homme moderne. 

Rhinocéros à grande corne. Grotte Chauvet. Par Inocybe sur Wikipedia français [Public domain ou Public domain], via Wikimedia Commons]

Il y a 100 000 ans, lorsque les Homo sapiens commencent à se répandre sur la planète à partir du foyer africain, les foyers de peuplement s'avèrent très discontinus. Il reste malaisé de cerner les contours de l'organisation de ces populations. Il semble toutefois que les humains sont alors très peu nombreux, ont une faible natalité et une espérance de vie réduite. Chasseurs-cueilleurs nomades, ils forment de petits groupes occupant des territoires restreints, ce qui n'empêche pas l'établissement de réseaux de relations à longue distance. Ceci explique "la très large diffusion d'idées techniques et de fondements idéologiques, tels que le révèlent les productions artistiques. (...) Songeons par exemple au succès (...) des 'Venus' (...) que l'on retrouve disséminées dans l'ensemble du continent [européen]." [cf: François Bon p43]
Globalement, ces sociétés évoluent dans des environnements froids. Ces nomades s'abritent dans des habitats temporaires: huttes, tentes de peaux ou entrées des grottes. Ils y fabriquent leurs armes avec des silex taillés.
A la fin du Paléolithique, il y a environ 40 000 ans, archéologues et préhistoriens décèlent "une diversité de comportements culturels inédite". (cf: François Bon) Cette diversité touche les traditions technologiques avec la maîtrise de multiples techniques dans la tailles de pierre. L'utilisation de nouveaux matériaux (os, bois, pierre, ivoire, coquillages) contribue aussi à la sophistication, au perfectionnement de l'outillage et des armes (harpons en os, pointe de sagaie en silex, propulseur en bois de renne). L'usage d'armes de longue portée diminue d'ailleurs les risques de transformer le chasseur en proie, tout en allongeant son espérance de vie. Coureurs des steppes, les chasseurs traquent les troupeaux de rennes, bisons, chevaux. 
Les homo sapiens donnent une sépulture à leurs morts et croient donc peut-être à une vie dans l'au-delà. A partir de 35 000 av. J.-C., et sans qu'on puisse l'expliquer, ils représentent des animaux sur les parois des grottes ou sur des roches en différentes régions du globe.  Dans le même temps, ils réalisent des sculptures de femmes aux formes accentuées que les archéologues surnomment "Vénus". "La pensée symbolique qui se manifeste au travers de la création de milliers d'images dessinées sur les parois des grottes et des abris sous roche partout dans le monde, ou sur des objets du quotidien, matérialise la création d'une multitude d'identités." (cf: François Bon p 40)
Cette "explosion artistique" semble la marque de puissantes mutations comportementales. 
Dessinateurs habiles, les premiers hommes semblent aussi avoir pratiqué la musique comme le laisse supposer la découverte en 2008 dans le sud-ouest de l'Allemagne, d'une flûte en os de vautour vieille de 40 000 ans! A défaut d'enregistrements de cette époque, nous nous contentons ici des évocations farfelues de nos lointains ancêtres dans les chansons populaires contemporaines. C'est ainsi que les Quatre Barbus en pincent pour "l'homme de Cro-magnon"; un terme longtemps utilisé pour désigner les fossiles de Sapiens en Europe. Son origine vient de la découverte fortuite en 1868, d'un ensemble de squelettes sous l'abri de Cro-Magnon (4), lieu-dit situé à la sortie du village des Eyzies-de-Tayac en Dordogne. Finalement, la reconnaissance de l'art pariétal (découverte de la grotte d'Altamira en 1879) modifia la perception de cette humanité préhistorique et bientôt l'appellation homo sapiens s'imposa. (5)
Si le terme Cro-magnon est tombé en désuétude, il reste bien présent dans la langue vernaculaire. Sa belle sonorité ne passe pas inaperçue et permet aux Quatre barbus d'en faire un refrain efficace:  "L’Homme de cro / L’Homme de ma / L’Homme de gnon / L’Homme de CroMagnon, poum ! / L’Homme de cro de magnon". Assurément, "ce n’est pas du bidon". Les paroles multiplient les anachronismes assumés sur nos lointains ancêtres. Le couplet sur la chasse met ainsi aux prises Cro-magnon avec le diplodocus ce qui est évidemment impossible. Les chanteurs mentionnent ensuite de belles inventions à venir ("Viv’ment qu’on invente le fusil!") ou au contraire les aberrations de l'évolution ("Faut-il qu’nos héritiers soient bêtes / Pour avoir inventé le travail! "). Les Quatre Barbus glissent également quelques références à leurs contemporains... Monsieur Cro-Magnon décore son intérieur avec goût ("Si tu veux voir des cart’s postales / Viens dans ma cavern’ tout là-haut / J’te f’rais voir mes peintures murales / On dirait du vrai Picasso! ") et considère que Madame Cro-Magnon "ressemble à Lolo Brigilla", croisement probable entre Godzilla et Gina LoloBriggida.



En 1966, Pierre Tisserand compose "l'homme fossile", dont Serge Reggiani laisse une belle interprétation (également en italien). La chanson débute par la découverte des restes d'un "pithecanthropus erectus". "V'là trois millions d'années que j'dormais dans la tourbe / Quand un méchant coup d'pioche me trancha net le col / Et me fit effectuer une gracieuse courbe / A la fin de laquelle je plongeai dans l'formol / D'abord on a voulu m'consolider la face / On se mit à m'brosser mâchoire et temporal / Suivit un shampooing au bichromat' de potasse / Puis on noua un' faveur autour d'mon pariétal". Notre homme est un chasseur, "qui assommait bison, aurochs", un "virtuos' du gourdin", mais aussi un artiste, "drôl'ment doué pour les petits dessins de Vénus callipyg' aux tétons comm' la lune". Enfin, si l'homme fossile vivait il y a trois millions d'années, il n'en constitue pas moins déjà un homme moderne ("je jouais au tiercé"), déjà victime de la violence guerrière et des armes ("C'était avant la guerre / avant que tout ait sauté"). 



Les Quatre Barbus – "L’homme de cro magnon" (1955)
C’était au temps d’la préhistoire
Il y a deux ou trois cent mille ans
Vint au monde un être bizarre
Proche parent d’l’orang outang
Debout sur ses pattes de derrière
Vêtu d’un slip en peau d’bison
Il allait conquérir la Terre
C’était L’homme de cro magnon
  

 Refrain:
 L’Homme de cro
L’Homme de ma
L’Homme de gnon
L’Homme de CroMagnon, poum !
L’Homme de cro de magnon
Ce n’est pas du bidon 

L’homme de cro magnon
… bis
 

Armé de sa hache de pierre
De son couteau de pierre itou
Il chassait l’ours et la panthère
En serrant les fesses malgré tout
Devant l’diplodocus en rage
Il se f’sait tout d’même un peu p’tit
En disant dans son langage
Viv’ment qu’on invente le fusil!
   
refrain
Il était poète à ses heures
Disant à sa femme en émoi
Tu es bell’ comme un dinosaure
Tu r’ssembles à Lolo Brigilla
Si tu veux voir des cart’s postales
Viens dans ma cavern’ tout là-haut
J’te f’rais voir mes peintures murales
On dirait du vrai Picasso!
  
  
refrain 
 Deux cent mille ans après sur terre
Comm’ nos ancêtres nous admirons
Les bois. les champs et les rivières
Mais s’ils rev’naient quelle déception
Nous voir suer six jours sur sept
Ils diraient sans faire le détail
Faut-il qu’nos héritiers soient bêtes
Pour avoir inventé le travail!
  

 Refrain

Notes: 
1.  "Comme imaginaire du très lointain passé, elle a (...) miné en profondeur les représentations nationales du XIXème siècle: les chasseurs de rennes, à Solutré ou à Aurignac, relèguent les Gaulois et les Aryens à des cousins de province, dans une humanité préhistorique où l'ancienneté des métissages rend improbable toute prétention (...) à la pureté des origines." (cf: Yann Potin p 35)
2. L'homme de Neanderthal vivait sur le continent européen il y a 300 00 ans. Disparu il y a 30 000 ans environ sans laisser de descendants, il appartient à une espèce différente de la nôtre. 
3. En 1908, la découverte de squelettes d'hommes de Neandertal groupés à La Chapelle-aux-Saints en Corrèze, laisse supposer qu'ils ont fait l'objet d'une inhumation volontaire. Jusque là considéré comme appartenant à une race frustre, Neandertal semble lui aussi disposer d'un lien avec l'au-delà, la transcendance.
4. une francisation de l’occitan Cròs-Manhon, Cròs signifiant creux, grotte, Manhon pouvant signifier grand.
5. "Si Cro-Magnon n'était pas seulement artisan mais artiste, alors c'est qu'il était doté d'un rapport à la mémoire et l'abstraction: L'Homo devient "savant" et l'adjectif sapiens s'impose peu à peu." (cf: Yann Potin, p34) 

Sources:
- Yann Potin:"L'invention d'une science", in L'Histoire n°420, février 2016.
- François Bon: "La vie quotidienne au Paléolithique", in L'Histoire n°420, février 2016. 
- "Homo sapiens ne fait pas son âge", in Histoire & civilisations n°31, septembre 2017, p 6. 
- Panique au Mangin palace saison 2: "Tu es préhistoire".
- Le Monde: "La découverte qui bouleverse l'histoire d'homo sapiens". 
- Les enfants de DJebel Irhoud.

vendredi 25 août 2017

330. Renaud: "Laisse béton" (1977)

La fin des années 1950 voit l'émergence d'une figure menaçante au sein de la société, celle de jeunes considérés comme "inadaptés": les blousons noirs. Un terme évocateur pour désigner une jeunesse turbulente au cœur des Trente glorieuses. Entre 1959 et 1963, l'irruption des violences urbaines à la une des médias place sur le devant de la scène des groupes de jeunes garçons présentés comme dévoyés et violents. L'épisode est surtout le révélateur d'une réalité nouvelle, celle d'une jeunesse qui s'affirme. Les jeunes générations deviennent plus que jamais un enjeu de société.


* Le phénomène des blousons noirs est avant tout un phénomène médiatique, complaisamment entretenu par la presse. Au cours de l'été 1959, pour la première fois, France Soir parlent de "blousons noirs".  ["Nous somme des blousons noirs. Pourquoi?" Jean Maquet] Dès lors, des dizaines d'articles alarmistes aux titres anxiogènes dépeignent une France assiégée par les bandes de jeunes dont on décrit les exploits par le menu, quitte à falsifier certains faits ou à en exagérer la portée. Les articles s'ornent de photographies le plus souvent mises en scène.
Cette couverture médiatique fixe l'image, l'iconographie du blouson noir, une figure aussitôt associée à une ribambelle d'attributs et de clichés tenaces. L'image d’Épinal décrit à l'envi de jeunes violents et asociaux, se déplaçant toujours en bande, le plus souvent à motos, vêtus d'un perfecto, de bottes, de jeans serrés, casquette, mégot à la bouche... Le blouson noir en vient à incarner une figure mythique des légendes urbaines, celle d'une jeunesse désœuvrée prompte à la bagarre et rétive à toute autorité. 

* Fait divers banal.
Deux banals fait-divers au cœur d'un été trop tranquille sont à l'origine de l'emballement de la presse. Le 23 juillet 1959, dans le XVème arrondissement de Paris, une trentaine de garçons âgés de 14 à 20 ans, membres de la bande de saint-Lambert, attendent leurs homologues de la porte de Vanves pour en découdre. Ils viennent se battre à coup de chaînes de vélos, de poings américains et d'os de moutons. La rixe doit avoir lieu dans un petit jardin public, le square st-Lambert, où les jeunes aiment à se décontracter loin des "croulants", après l'école ou l'atelier. Les gars de Vanves ne viennent pas. Frustrés et passablement échauffés, ceux de saint-Lambert se dispersent dans le vacarme, bousculent des passants, s'attaquent à un café.  Sous le choc, effrayés, les riverains considèrent les échauffourées comme une véritable émeute. La police s'interpose, interpellant 27 jeunes.
Le lendemain, 24 juillet 1959, à Bandols, dans le Var, des incidents viennent faire écho à ceux du square st-Lambert. Deux jeunes Toulonnais se voient interdire l'entrée d'un bal au prétexte qu'il serait réservé aux estivants. Les deux éconduits reviennent avec une quarantaine de camarades. L'affrontement entre Toulonnais et Bandolais se solde par la blessure d'un pêcheur et une vingtaine d'arrestations. La plupart seront condamnés à plusieurs mois de prison avec sursis. 
Aussitôt, la presse fait ses choux-gras de ces deux faits-divers simultanés. Les journalistes insistent sur ce qui unit les deux événements: deux bandes de garçons arborant des blousons noirs, armés de chaînes de vélos et de poings américains.
En s'éloignant de la loupe médiatique, les choses sont pourtant moins simples. D'abord, les affrontements entre bandes ne sont pas un phénomène nouveau comme en atteste les exploits des apaches ou des J3 (en référence à la mention figurant sur les cartes de rationnement des 13-21 ans). Ensuite, l'affirmation d'une jeunesse récalcitrante en tout point comparable aux blousons noirs est une réalité sociale latente perceptible depuis plusieurs années. Déjà en 1955, lors de la fête du 14 juillet, plus de 300 jeunes armés de chaîne de vélos s'affrontèrent en plein cœur de la capitale. Ils ne furent alors pourtant pas catalogués comme des "blousons noirs".



* Qui sont les blousons noirs? 
Si l'on excepte quelques groupes de filles, les bandes de jeunes qualifiés de "blousons noirs" sont composés de garçons âgés de 14 à 20 ans. Si chaque bande a son style de vie et ses propres règles, on retrouve dans la plupart des groupes des traits communs. 
Le nom de la bande se réfère souvent au territoire, au quartier (les croix blanches à Issoire, la bande des Batignolles, la bande du carrefour des laitières à Montreuil).
La bande s'apparente à un groupe tribal composé de voisins qui se dote de principes communs: toujours faire preuve de témérité, ne jamais balancer à la police, s'engager à respecter un code d'honneur... Les candidats à l'entrée dans la bande subissent un rite d'initiation qui consiste à commettre un délit ou à affronter un rival dans une bagarre. 
Chaque groupe dispose de sa propre hiérarchie. Au sommet, le chef en impose à ses lieutenants par son charisme, sa force physique ou ses faits d'armes, cependant la composition de la bande ne cesse de changer au gré des arrivées et des départs, souvent motivés par la rencontre d'une femme, le service militaire, les aléas de la vie en général... 
Les bandes fréquentent les lieux de la culture jeune naissante: patinoires, bals, fêtes foraines.

* Pour mieux appréhender, le phénomène "blouson noir", il convient de le replacer dans son contexte historique. En cette fin des années 1950, les premiers signes tangibles du baby boom  commencent à se voir. Toute une génération arrive à l'âge de l'adolescence dans une France portée par les effets de ce que l'on nommera bientôt les Trente Glorieuses, caractérisées par une croissance économique soutenue, l'émergence de la société de consommation et des classes moyennes. L'essor de la scolarisation, des mobilités (mobylette et scooter) contribuent à faire de l'âge de l'adolescence, un âge pour soi. Les jeunes sont désormais considérés comme une catégorie sociale autonome, avec des goûts et une manière d'être en opposition avec ceux des aînés.  
Cette situation accroît les incompréhensions et alimente le sentiment qu'il existe un conflit de génération. Or "le conflit de générations, s'il est un thème médiatique fort prisé, n'a rien d'évident dans les faits: on constate tout au long de la période, grâce aux enquêtes sociologiques menées à intervalles réguliers, un attachement des jeunes aux mêmes valeurs que celles de leurs parents, tels le travail et la famille." [Bantigny, Raflik, Vigreux p 5] 
Les profondes mutations sociétales suscitent de vives inquiétudes auprès d'une population âgée dont les repères s'estompent. Assez vite grandit l'idée que tout fout le camp, que la jeunesse ne respecte plus rien, que les valeurs sont jetées par-dessus bord.

Les transformations économiques et sociales s'accompagnent  d'une certaine violence sociale. L'exode rural bat son plein, alimentant l'urbanisation galopante du pays. Les conditions d'installation et de vie en ville s'avèrent souvent précaires. La France souffre alors d'une pénurie de logement. Les vieux immeubles offrent des conditions de confort précaires, sans eau courante. Les nouveaux venus s'installent prioritairement dans les banlieues des grandes agglomérations où apparaissent de hautes tours et des barres de logements sociaux au milieu des terrains vagues. Ces nouveaux espaces coincés entre ville et campagne souffrent d'un relatif sous-équipement. Pour des adolescents désœuvrés, on s'ennuie ferme Dans ces cités-dortoirs parsemées de terrains vagues et striées de nationales, maints adolescents désœuvrés s'ennuient ferme. Les jeunes qui composent les bandes de blousons noirs grandissent dans ces quartiers populaires à la périphérie des grandes villes. A l'époque, 60% des jeunes quittent l'école à 14 ans pour entrer en apprentissage ou à l'usine et environ 40% des jeunes de seize ans sont salariés à la fin des années 1950. Or, ces jeunes "forment sur le marché de l'emploi une sorte de variable d'ajustement. Qu'il s'agisse des abattements d'âge amputant leur rémunération (...), du chômage qui les frappe toujours les premiers ou la précarité, les jeunes subissent bien en la matière un préjudice de l'âge." [Bantigny, Raflik, Vigreux, p5] Du fait de leur minorité, les patrons ont le droit de ne leur verser qu'un demi-salaire pour des semaines de 48 heures. Abrutis de travail et fauchés, le week-end venu, beaucoup se réunissent pour prendre du bon temps avec les copains et échapper à l'ennui d'un quotidien morne. 

Vince Taylor [By Koch, Eric / Anefo (Nationaal Archief) [CC BY-SA 3.0 nl (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/nl/deed.en)], via Wikimedia Commons]

* Quelles seraient les violences des blousons noirs?
Les délits contre les autres relèvent avant tout de la catégorie des vols (de motos, de voitures). On dérobe pour un usage immédiat et pour profiter dans l'instant des biens dérobés, autant de promesses d'indépendance. Les bandes s'en prennent parfois aussi aux objets de la voie publique (magasins, vitrines) et/ou agressent les passants, les représentants de l'ordre. Les délits commis conduisent de nombreux blousons noirs en garde-à-vue, parfois en prison. D'aucuns revendiquent fièrement ce passage derrière les barreaux, tout en passant sous silences la violence de l'univers carcéral.
Pour autant les violences restent très circonscrites, n'impliquant la plupart du temps que les membres des bandes rivales. On s'affronte pour le contrôle d'un territoire, d'une rue, pour le prestige ou pour l'honneur. Les lieux des bagarres sont les portes de Paris, les sorties de salles de spectacle, les bals, les fêtes foraines, les terrains vagues, partout où il y a l'opportunité de se mettre bien comme il faut sur la gueule. Marcel Carné met en scène ces bastons dans son film terrain vague en 1960, une des seules œuvres consacrée à cette jeunesse turbulente. 
Au bout du compte, sans les nier, les déprédations attribuées aux blousons noirs doivent être relativisées. Certes, les chiffres de la délinquance juvénile sont en hausse, mais ce qui donne l'effet de trompe-l’œil, c'est que les jeunes sont plus nombreux que jamais, tandis que la justice des mineurs et les forces de police qui leur sont dédiés occupent une place inédite. Pour mieux appréhender ces actes délinquants, les autorités publiques confient aux  experts de l'enfance des missions d'enquête et de recherche sur cette jeunesse turbulente. Les rapports démontrent que les bandes de jeunes structurées, organisées sont peu nombreuses, que le gros de cette jeunesse déviante et délinquante est composée d'enfants des quartiers populaires. Là, dans ces territoires, l'insalubrité des logements, la surpopulation, le manque d'infrastructures publiques, favoriseraient les délits. Le délitement des structures familiales expliquerait aussi que la bande devienne un refuge, alternative à la solitude et aux affres de l'adolescence. Fort de ces constats, le Haut commissaire à la jeunesse et aux sports, Maurice Herzog, lance des initiatives sociales en direction des jeunes afin de les accueillir dans des structures adaptées et surtout pour les occuper. C'est le lancement des premières équipes d'amitié, de protection de l'enfance, des foyers Léo Lagrange, des foyers des jeunes et de la culture, des clubs de prévention. De manière informelle et souvent bénévole, des éducateurs de rue s'occupent de ces jeunes, organisent leurs loisirs, cherchent à les sortir du cadre étouffant du quartier (camping à la campagne). (1) 

Pourtant, en dépit des analyses nuancées des experts et des mesures de préventions adoptées, une forme de psychose, de "panique morale" s'installe. Pour la société adulte, ces bandes incarnent une forme de décadence morale. La presse à sensation se complaît dans la description d'une jeunesse nihiliste, en quête de repères moraux, pourrie par des influences venues d'outre-atlantique



De fait, les blousons noirs se démarquent de leurs parents par des références culturelles nouvelles, principalement américaines à l'instar du rock'n'roll ou du cinéma hollywoodien. 
Née aux Etats-Unis, la vague rock'n'roll gagne rapidement les rivages français. (2) Musique violente, agressive, inspirée du rythm'n'blues noir américain, le rock'n'roll devient l'expression d'une certaine forme de révolte de la jeunesse, ainsi qu'un formidable vivier pour des adolescents en quête d'icônes. Elvis Presley, Eddie Cochran, Gene Vincent et surtout Vince Taylor deviennent les nouveaux héros. Tout de noir vêtu, Taylor incarne la rebellitude absolue. Ses concerts donnent parfois lieu à des débordements comme ce soir de novembre 1961 au Palais des Sports. Le public ravage la salle. Le show vire à l'émeute. La police intervient sans ménagement et interrompt le spectacle, avant même que Taylor ait pu monter sur scène. Outrés et dépassés, certains journalistes chevronnés ironisent:"Le Palais des Sports à l'heure du rock'n'roll, ça c'est du sport. Mais la jeune vague n'a rien inventé, ce qu'elle appelle rock, du temps de grand papa, cela portait déjà un nom: on appelait ça la danse de saint-Guy. Bilan de ce petit festival, deux millions de dégâts, quelques bosses, des yeux au beurre noir et un cimetière de chaises cassées. Bref du grand art. Pourquoi donc vous en plaindre monsieur Vince [prononcez à la française Viiiiiinnnnnnce] Taylor, vous y êtes peut-être pour quelque chose?
Les blousons noirs sont furieux, d'autant que la préfecture de police, échaudée, interdit les concert de rock'n'roll pour plusieurs mois. 
Le cinéma américain procure d'autres figures tutélaires. Ainsi, le déferlement de 4000 bikers dans  la ville californienne d'Hollister en juillet 1947, inspire au réalisateur László Benedek The Wild Ones, "l'Equipée sauvage", avec Marlon Brando et Lee Marvin. Le rôle propulse aussitôt le premier sur le devant de la scène et l'impose comme l'incarnation du rebelle. Après avoir vu le film, des milliers d'adolescents imitent la dégaine de l'acteur, adoptant un code vestimentaire bien précis: jean retroussé sur des bottes, ceintures à grosse boucle, perfecto.
Le cinéma procure aux blousons noirs une autre figure tutélaire en la personne de James Dean. Fauché en pleine gloire à 24 ans au volant de sa Porsche, l'acteur semble avoir mis en pratique la devise de son personnage de "La fureur de vivre": "Vivre vite, mourir jeune". Les blousons noirs s'identifient à cet adolescent urbain en crise, délinquant par ennui et rebelle sans cause.
 
Marlon Brando
Marlon Brando dans The Wild Ones

* L'absence de revendication apparente de la part des bandes désarçonne les observateurs, d'autant plus choqués que les violences commises paraissent gratuites. Le parti communiste par exemple cherche d'abord à défendre cette jeunesse prolétarienne victime du capitalisme. Il s'en éloigne pourtant très vite en raison de l'absence de revendications idéologiques des blousons et sans doute aussi car ces derniers vénèrent des vedettes ... américaines (plutôt que Jean Ferrat ... rhôooo).
A y regarder de plus près, l'absence de revendications politiques clairement exprimées ne doit pas occulter la haine de classe parfois perceptible dans les discours des blousons noirs lorsqu'ils s'en prennent par exemple aux "blousons dorés", ces fils à papa résidant dans les beaux quartiers. 


 
Partagé entre prévention et répression, le personnel politique gaulliste souffle le chaud et le froid. Dans son souci de "surveiller et punir", le préfet de police de Paris, un certain Maurice Papon, envisage les blousons noirs comme un formidable épouvantail politique. D'emblée, il alimente un discours sur l'insécurité rampante, exagérant les risques et l'importance du phénomène des blousons noirs. Défenseur de l'ordre et des honnêtes gens, il fustige à longueur de discours les bandes de jeunes "criminels", pervertis par l'industrie américaine. Pour lui, aucun doute: "Les origines de ce malaise doivent être cherchées dans les troubles d'après-guerre, troubles sociaux, troubles familiaux, décadence de l'autorité paternelle, puisque ce n'est pas un phénomène français, mais un phénomène universel. (3) Toutes les précautions seront prises pour une répression efficace."




Conclusion:
A de rares exceptions près, ceux que la sphère médiatique identifiaient aux blousons noirs "rentrent dans le rang", rattrapés par le travail, le service militaire, la guerre d'Algérie. Mariés avec enfants, certains deviennent même exactement ce qu'ils décriaient.
 Les modes passent et le phénomène blouson noir cesse de faire la une ou se banalise.  En 1963, pour un journaliste de Paris Match, "on est tous des blousons noirs", une phrase qui s'apparente à un faire-part de décès. Le phénomène médiatique a vécu. 
Pour la presse, l'heure est aux yéyés comme en atteste cette "folle nuit de la Nation" au cours de laquelle 150 000 copains se rassemblent sur la place pour écouter les nouvelles idoles des jeûûûnes (à que): Johnny, Sylvie et consorts. Dès lors, les médias en sont certains, il existe bien deux jeunesses irréconciliables: celle marginale, violente et fantasmée des blousons noirs et l'autre, rattrapée par l'industrie, acceptable et dont on perçoit aussitôt le potentiel commercial: les yéyés. Bien sûr, la vérité est ailleurs ou en tout cas bien plus complexe que ce tableau en noir et blanc.  
De nouvelles figures érigées en symboles sociaux ("loubards" des années 1970, "jeunes des cités" au cours de la décennie suivante) remplacent bientôt les blousons noirs sur la scène médiatique. Les blousons noirs disparus, la survivance du mythe s'explique par l'inscription du phénomène  dans la culture populaire. Citons deux exemples, parmi d'autres:
- Au cours des années 1980, Franck Margerin imagine le personnage de Lucien, un blouson noir de banlieue. Contre vents et marées, et alors que ses contemporains en pincent pour les couleurs flashys et les permanentes choucroutées,  ce dernier arbore fièrement, perfecto, santiag et banane. Décontracté et flegmatique, Lucien gère grave.
- En 1977, Renaud sort un second éponyme. Sur la pochette du disque, vêtu d'un blouson noir, le chanteur chevauche fièrement une mobylette. Renaud "forge une image composite de loubard alliant culture blouson noir d'autrefois et révolte sociale". Dès le premier morceau de l'album, Renaud invite l'auditeur dans un bar enfumé, peuplé de loubards/blouson noirs, prêts à en découdre au moindre prétexte. Au fur et à mesure des couplets, le chanteur se fait dépouiller de ses attributs vestimentaires (bottes, blouson, jean) par des types armés de chaînes de vélo, d'un opinel, d'un ceinturon. Après un généreux échange de bourre-pif, piteux, notre héros "se retrouve à poil sans ses bottes".

Renaud: "Laisse béton" (1977)
J'étais tranquille j'étais peinard / Accoudé au flipper / Le type est entré dans le bar /
A commandé un jambon beurre / Et y s'est approché de moi / Et y m'a regardé comme ça

T'as des bottes, mon pote / Elles me bottent / Je parie que c'est des santiags / Viens faire un tour dans le terrain vague / Je vais t'apprendre un jeu rigolo / A grands coups de chaînes de vélo / Je te fais tes bottes à la baston / Moi je lui dis, laisse béton / Y m'a filé une beigne / Je lui ai filé une torgnole / Y m'a filé une châtaigne / Je lui ai filé mes grolles

J'étais tranquille j'étais pénard / Accoudé au comptoir / Le type est entré dans le bar / A commandé un café noir / Pis y m'a tapé sur l'épaule / Et m'a regardé d'un air drôle / T'as un blouson, mecton / L'est pas bidon / Moi je me les gèle sur mon scooter / Avec ça je serai un vrai rocker / Viens faire un tour dans la ruelle / Je te montrerai mon Opinel / Je te chouraverai ton blouson / Moi je lui dis, laisse béton / Y m'a filé une beigne / Je lui ai filé un marron / Y m'a filé une châtaigne / Je lui ai filé mon blouson

J'étais tranquille j'étais pénard / Je réparais ma mobylette / Le type a surgi sur le boulevard / Sur sa grosse moto super chouette / S'est arrêté le long du trottoir / Et m'a regardé d'un air bête / T'as le même blue jean que James Dean / T'arrêtes ta frime / Je parie que c'est un vrai Lévis Strauss / Il est carrément pas craignos / Viens faire un tour derrière l'église / Histoire que je te dévalise / A grands coups de ceinturon / Moi je lui dis, laisse béton / Y m'a filé une beigne / Je lui ai filé une mandale / Y m'a filé une châtaigne / Je lui ai filé mon futal

La morale de c'te pauvre histoire / C'est que quand t'es tranquille et peinard / Faut pas trop traîner dans les bars / A moins d'être fringuer en costard / Quand à la fin d'une chanson / Tu te retrouve à poil sans tes bottes / Faut avoir de l'imagination / Pour trouver une chute rigolote.

Notes:
1. Cette jeunesse remuante remet en cause la législation en place (en particulier l'ordonnance du 2 février 1945 relative à l'enfance délinquante), ainsi que l'organisation de la justice des mineurs. Un vif débat se pose alors: la rééducation est-elle efficace ou faut-il revenir à des mesures beaucoup plus sévères vis-à-vis de ces jeunes? 
2. Le phénomène rock dépasse le phénomène BN, car c'est toute une jeunesse qui se retrouve autour de cette musique qui brise les frontières sociales. Des jeunes de tous les milieux l'écoutent et dansent sur ces rythmes fous.
3. Les blousons noirs ne constituent que l'avatar français d'un phénomène planétaire. De nombreux  pays sont également confrontés à des accès de violences juvéniles spectaculaires au cours des années d'après-guerre: pachucos et hells angels californiens dès les années 1940, puis  Halbstarken en Allemagne de l'Ouest , Teddy Boys britanniques (1956), skunafolk suédois, vitelloni italiens, nozem néerlandais dans les fifties. Partout, les médias parlent de décadence, de barbarie, de violence aveugle. Partout, la surenchère médiatique nourrit le sentiment d'un "péril jeune" qui menace les fondements de l'ordre social.

Sources:
- "Les Blousons noirs. Les rebelles sans cause." (2015) Documentaire diffusé sur France 3, en juin 2017
- Ludivine Bantigny, Ivan Jablonka: "Jeunesse oblige", PUF. 
- Ludivine Bantigny, Jenny Raflik, Jean Vigreux:"La société française de 1945 à nos jours", la Documentation photographique, septembre-octobre 2015.
- Affaires sensibles (France Inter): "Les blousons noirs. Une jeunesse phénomène".
- Laurent Mucchielli: "Regard sur la délinquance juvénile au temps des blousons noirs. (années 1960)". (pdf)
- It's a perfecto day: les blousons noirs sont de retour.

Liens: 
- Le mythe blousons noirs.
 - spectacle (dossier en pdf).
- Si les bad boys m'étaient contés
 - Délinquance en bandes