vendredi 30 janvier 2015

292. En revenant de la revue (1887)

A peine installée, la IIIème République française fait l'objet de très vives critiques. Dans un contexte socio-économique et international difficile, Jules Ferry et les opportunistes suscitent un très fort rejet. Le général Boulanger, ancien ministre de la guerre, fédère une "coalition de mécontents", tout en  instaurant un nouveau mode de rassemblement et d'affrontement. A la fois outil de protestation, de revanche ou d'espérance, "le boulangisme va agiter dans une seule tempête toutes les colères diffusent contre le régime en place."

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Le général Boulanger photographié par Nadar.


* Le rejet de la République ferryste dans un contexte de crise.  
Depuis 1879, les Républicains dominent tout l'appareil politique. Jules Ferry incarne alors mieux que quiconque le régime; au point qu'on a pu parler pour la première partie des années 1880 de République ferryste. Détesté par la droite qui voit en lui le père de "l'école sans Dieu", il n'est pas plus apprécié à gauche où l'on dénonce son conservatisme social. (1) D'aucuns lui reprochent aussi sa politique coloniale et son modérantisme. Bref, au cours des 6 années (1879-1885) qu'il passe aux affaires, en tant que ministre de l'Instruction publique ou président du Conseil,  Ferry exerce une forte répulsion que Boulanger saura, un temps, exploiter. 
Par ailleurs, le mouvement boulangiste s'inscrit dans une conjoncture de crise économique (1882-1883). Le krach de l'Union générale (une banque) provoque aussitôt d'importants retraits de dépôts. La crise financière s'accompagne d'une contraction des investissements, accentuée par le poids des indemnités à payer à l'Allemagne au titre de la défaite de 1871. 
Dans les campagnes, le phylloxéra fait des ravages et ruine de nombreux vignerons, le cours des céréales s'effondre. En ville, le petit commerce est de plus en plus concurrencé par les grands magasins, alors que le chômage partiel ou total prend des proportions inquiétantes dans l'industrie. 
Ces difficultés économiques et sociales engendrent de nombreuses grèves défensives (Decazeville en 1886, Vierzon en 1887), dont certaines prennent l'allure de "mouvements de la misère et de la faim". 
Au niveau international, la défaite de 1871 et la perte des trois départements d'"Alsace-Lorraine" alimentent un fort sentiment nationaliste. La Ligue des Patriotes, fondée en 1882, vise à entretenir la vigilance patriotique du pays. Pour son dirigeant, Paul Déroulède, la politique coloniale de Ferry gaspille les forces vives de l'armée française loin de la ligne bleue des Vosges. "Je l'ai dit et je le répète: avant de planter le drapeau français là où il n'est jamais allé, il fallait le replanter d'abord là où il flottait jadis, là où nous l'avons tous vu de nos propres yeux." Pour les nationalistes, la République ferryste manque à son devoir national de préparation de la Revanche.
Cette contestation multiforme de la politique menée par les opportunistes se traduit bientôt  dans les urnes.



La chambre des députés au lendemain des élections législatives d'octobre 1885.
Les élections législatives de 1885 inaugurent le scrutin de liste majoritaire à deux tours. Au premier, les résultats débouchent sur une percée des extrêmes et un échec relatif des opportunistes. Les radicaux progressent, mais moins que la droite. Pour contrer cette dernière, radicaux et opportunistes adoptent dans l'entre-deux-tours la tactique de "discipline républicaine". Au bout du compte la Chambre est divisée en trois groupes principaux équilibrés: aucun d'entre eux ne peut prétendre à la majorité sans alliance. 
Le scrutin témoigne de la déception de tous ceux qui soutenaient jusque là les républicains


* Vive Boulanger. 
Pour gouverner, les opportunistes doivent passer alliance avec les radicaux. Ainsi, en janvier 1886, le cabinet Freycinet compte des personnalités radicales ou proches des radicaux à l'instar du général Boulanger, nouveau ministre de la Guerre, dont la nomination doit beaucoup à l'appui de Clemenceau.
 Fils d'un républicain, persécuté sous l'Empire, Saint-Cyrien, Boulanger peut se targuer d'une brillante carrière militaire, au cours de laquelle il multiplie les théâtres d'opérations, de la Kabylie à la Cochinchine, en passant par la Tunisie. En 1880, il est fait général, ce qui fait de lui un des plus jeunes titulaires du grade. En 1882, il accède à la direction de l'infanterie.
Arriviste, le Boulanger n'hésite pas à solliciter tous ceux qui pourraient lui permettre de percer. De fait, sa fulgurante ascension au sein de l'armée s'explique en partie par ces puissants soutiensPrudent, l'homme ratisse large, sollicitant aussi le bien le duc d'Aumale [l'oncle du prétendant au trône en cas de restauration monarchique] que Gambetta. Finalement c'est du côté de Clemenceau, son ancien condisciple de Lycée à Nantes, qu'il obtient les plus solides appuis politiques.

L'homme ne manque pas d'allure et sait adopter l'air martial qui en impose. Il soigne sa communication et entretient volontiers une réputation de républicain, au moment même où le régime cherche à républicaniser une armée encore largement aux mains d'officiers monarchistes. Boulanger possède incontestablement le sens de la mise en scène; il sait à merveille modeler son personnage en fonction des opportunités qui se présentent. Sitôt ministre, il s'empresse de faire rayer des cadres de l'armée tous les princes de sang (notamment son ancien protecteur le duc d'Aumale!). La grève des mineurs de Decazeville lui offre l'occasion de jouer au "général social". En réponse à une interpellation, il affirme devant la Chambre la neutralité de l'armée [entre les ouvriers et la compagnie minière]. Il ajoute, un rien démagogue:"A l'heure qu'il est, chaque soldat est peut-être en train de partager avec un mineur sa soupe et sa ration de pain."
Le ministre jouit aussi d'une grande popularité auprès de la troupe grâce à l'adoption d'une série de mesures de bon sens permettant d'améliorer le quotidien du soldat (soupe servie dans une assiette et plus dans une gamelle, literie en lieu et place de l'inconfortable paillasse, autorisation du port de la barbe, amélioration du régime des permissions...).



La popularité du "brav' général" atteint son comble à l'occasion de la revue militaire du 14 juillet 1886 à Longchamp. Sur un beau cheval noir, Boulanger arbore un bicorne à plumes blanches, une culotte immaculée et des bottes bien cirées. Devant la tribune présidentielle, immobile, il salue Jules Grévy. De très nombreux "Vive Boulanger!" fusent alors des tribunes. Le général accède à la notoriété. 
 A la faveur d'un incident de frontière [l'affaire Schnaebelé, en février 1887], le ministre (2) renforce encore sa popularité, tout en incarnant un nouveau personnage: "le général Revanche". En effet, L'arrestation d'un commissaire français par les Allemands ravive les très fortes tensions entre l'Allemagne et la France. En patriote intransigeant, Boulanger bombe le torse et menace de mobiliser. Bismarck décide finalement de relâcher Schnaebelé. La prudence diplomatique du chancelier allemand est aussitôt interprétée comme une reculade face à la fermeté de Boulanger, nouveau champion de la cause nationale.

La folle popularité du général, son attitude bravache, inquiète très tôt certains républicains. Dès août 1886, Ferry affirme par exemple dans un courrier adressé au ministre de l'agriculture:"le général Boulanger est un péril pour le cabinet, un péril pour l'armée, un péril pour la sécurité nationale." Aussi, dans le sillage de l'ancien président du Conseil, 70 députés républicains se joignent à la droite pour renverser le cabinet Goblet, le 17 mai 1887. Boulanger, devenu trop encombrant, ne fait pas partie du nouveau ministère formé par Maurice Rouvier. Aux yeux des opportunistes, il fait désormais figure de paria. Le gouvernement, qui redoute une nouvelle démonstration de force du général à la faveur du défilé du 14 juillet, décide donc de l'éloigner de la capitale en le nommant commandant du 13è corps d'infanterie, à Clermont-Ferrand. A la gare de Lyon, le 8 juillet 1887, une foule énorme tente de s'opposer à son départ. Dans son journal l'Intransigeant, Henri Rochefort fulmine:" Le ministère a enfin pris un parti énergique. Il vient de déporter le général Boulanger. Seulement, comme il eût été difficile de trouver un conseil de guerre pour le condamner à cette peine afflictive, on l'a déporté sans jugement. On lui a assigné comme lieu de détention les montagnes d'Auvergne.
Face aux troupes de choc de la Ligue des Patriotes, le service d'ordre est rapidement balayé. L'épisode impressionne et convainc de nombreux républicains du risque de coup d'état que fait peser Boulanger sur le régime.

Caricature illustrant les très nombreuses composantes du "parti boulangiste". Dans l'Appel au Soldat (1900), Maurice Barrès constate:"Les royalistes attendaient de Boulanger leur roi, les républicains leur république, les césariens leur César, les patriotes Metz et Strasbourg, les gens paisibles l'ordre et tous les inquiets une aventure où leur cas se liquiderait."


* Les fourriers du boulangisme.
Les boulangistes viennent de tous horizons et se distinguent par leur extrême hétérogénéité. On compte en effet dans leurs rangs des socialistes (tendance blanquiste), des radicaux, (Alfred Naquet et Laisant), d'anciens communards comme Henri Rochefort, des nationalistes (Déroulède), des monarchistes ou des bonapartistes. 
Si le boulangisme est composite, son élément populaire, et même prolétarien, ne doit pas être sous-évalué. "Le succès du boulangisme est le signe d'un grand désarroi populaire", note Michelle Perrot. L'impuissance des radicaux à promouvoir, au sein de la République, la politique sociale attendue a provoqué la déception des ouvriers paupérisés, dont beaucoup se tournent vers le boulangisme.
Les faiblesses de l'organisation ouvrière contribuent, en outre, à une sensibilisation des couches sociales les plus atteintes par la crise, au mythe du Sauveur suprême. 

Boulanger attire aussi sur son nom tous ceux qui refusent la République parlementaire ou qui critiquent son fonctionnement.  Ainsi les droites, naguère hostiles, frayent désormais avec celui qui défie le régime. Ces détracteurs de "la gueuse" fustigent - entre autres - le défaut de majorité claire et l'instabilité ministérielle qui en découle (entre 1885 et 1889 la durée moyenne des ministères est réduite à 8 mois). L'antiparlementarisme se nourrit également des scandales politico-financiers qui éclatent alors, en particulier "l'affaire des décorations". Le trafic des légions d'honneur dirigé par Daniel Wilson, le propre gendre du président de la République, éclabousse une partie du personnel politique. Dès lors, aux yeux des nationalistes et d'une partie de la grande presse, Boulanger incarne le "général Nettoyage", persécuteur des "pourris" du parlement.
Pour Déroulède, il est urgent de créer une nouvelle République débarrassée du parlementarisme et fondée sur un exécutif fort, lui même appuyé sur le suffrage universel. Pour ce faire, une révision constitutionnelle apparaît nécessaire. 
Par l'entremise de Boulanger, monarchistes et bonapartistes espèrent, quant à eux, un changement de régime, dont ils seraient les bénéficiaires.
Enfin, et en dépit de ses premières sorties anticléricales, Boulanger parvient même à rallier à sa cause de nombreux catholiques (en particulier les évêques de France).
Conscients des espoirs placés en lui, Boulanger ne reste pas inactifs. Alors que le président Grévy est contraint de démissionner à la suite du "scandale des décorations", Boulanger intrigue afin de barrer la route de l’Élysée à Ferry. En secret, et sans que les uns et les autres n'en soient informés, il s'entretient successivement à Paris avec des radicaux, des socialistes et Mackau, le principal dirigeant de la droite. Finalement, l'inoffensif Sadi Carnot devient président. En janvier 1888, Bonaparte poursuit ses entretiens (il rencontre le prince Jérôme Bonaparte en Suisse, puis le représentant du comte de Paris, le prétendant au trône) (3)

Pour concilier des interlocuteurs aux intérêts si disparates, Boulanger se contente d'un programme suffisamment vague et "attrape-tout". Son principal slogan tient en 3 mots:"Dissolution, Révision, Constituante". Il développe des idées simples - et accrocheuses en période de crise - puisqu'il se propose de "disperser les bavards de l'Assemblée". 




* Un mouvement plébiscitaire.
Rien n'y fait, Ferry a beau brocarder ceux qui se "ruent derrière le char d'un Saint-Arnaud de café-concert", la popularité de l'ancien ministre de l'armée semble à son zénith.
Soucieux de ne pas se faire oublier dans son exil clermontois, Boulanger foule au pied son devoir de réserve. En février 1888, à l'occasion de législatives partielles - alors même qu'il n'est ni candidat ni inéligible puisqu'en activité - il laisse ses partisans distribuer des bulletins à son nom. C'est un succès puisqu'il obtient plusieurs dizaines de milliers de voix.  Boulanger a beau jurer n'y être pour rien, la méthode est grossière. Le 17 mars, le président Carnot signe son décret de mise en non activité, avant qu'il ne soit mis à la réforme 9 jours plus tard. Dès lors, Boulanger ne fait plus partie de l'armée et peut donc se lancer librement dans l'arène politique. 
Son éminence grise, un jeune journaliste ardennais, élabore alors une redoutable stratégie, Michel Winock raconte: "Thiébaud avait mis au point la tactique du parti boulangiste: utiliser toutes les élections partielles, et même simultanément puisque les candidatures multiples étaient autorisées, pour propager le mouvement plébiscitaire et rassembler le maximum de contestataire sur le seul nom de Boulanger. Une fois élu, le général pourrait démissionner à la veille de nouvelles partielles.
Au cours de l'année 1888, Boulanger l'emporte dans la plupart des consultations électorales où il se présente et ce quelque soit l'électorat dominant (rural en Dordogne et Charente-Inférieure, ouvrier dans le Nord et la Somme).  
Lors d'une orageuse séance à la Chambre le 12 juillet 1888, Boulanger (alors député du Nord) réclame la dissolution et lance:"la Chambre est incapable de rien produire. Elle est en fragments, en débris, en poussière..." Floquet, le président du Conseil se lève et lance aussitôt au nouvel élu:"Le plus modeste de ces représentants du peuple que vous insultez a rendu à la République plus de services que vous ne pourrez jamais lui faire de mal..." (4) Outré, le général donne sa démission et demande réparation à Floquet. Un duel a lieu le lendemain et, à la surprise de tous, le civil blesse le militaire. L'épisode ne porte cependant guère préjudice au général dont la popularité semble intacte.
Porté par ses succès antérieurs, Boulanger se présente à Paris, en janvier 1889. L'élection n'a rien d'une formalité, car la capitale est devenue depuis une décennie le bastion du radicalisme. Un succès y serait d'autant plus retentissant. Le 27 janvier 1889, Boulanger rassemble 244 000 voix contre 162 000 à Édouard Jacques, son principal adversaire. Il obtient la majorité dans tous les arrondissements, dans toutes les banlieues. Bref, c'est un triomphe!
Rien ne semble désormais pouvoir arrêter le "général Revanche". Ses soutiens nationalistes le pressent de marcher sur l’Élysée, afin de s'emparer de ce pouvoir qui lui tend les bras. Boulanger refuse, persuadé qu'il peut y accéder par la voie légale. Dans l'Appel au Soldat, Maurice Barrès lui prête les propos suivants: "Pourquoi voulez-vous que j'aille  conquérir illégalement un pouvoir où je suis sûr d'être porté  dans six mois par l'unanimité de la France?" Par ce choix légaliste, Boulanger vient de rater son heure, tout en permettant à ses adversaires de s'organiser. (5)

Lors du duel qui les oppose, Floquet blesse Boulanger au cou.

* Le front républicain.
Face à la "menace césariste", la riposte républicaine s'organise enfin. Le 13 février 1889, le gouvernement fait voter le rétablissement du scrutin majoritaire uninominal (ou scrutin d'arrondissement), complété en juillet par l'interdiction des candidatures multiples. Pour les républicains, cette loi électorale représente une arme susceptible d'enrayer la vague plébiscitaire.
Le 14 février, le gouvernement Floquet cède la place au ministère Tirard au sein duquel Ernest Constans, à l'Intérieur, fait figure d'homme à poigne. Dés sa nomination connue, ce dernier s'emploie à détacher de Boulanger une partie de ses soutiens: le duc d'Aumale est autorisé à rentrer en France, la droite obtient la suspension des mesures de laïcisation, enfin la Ligue des patriotes est dissoute.
En parallèle, le ministre de l'intérieur décide d'effrayer Boulanger en faisant courir le bruit qu'il pourrait être traduit en Haute Cour devant le Sénat, pour "attentat à la sûreté de l’État". Ce coup de bluff marche puisque le 1er avril - cédant à sa maîtresse Marguerite Bonnemains - le général se réfugie à Bruxelles. Cette fuite piteuse entraîne les premières défections parmi ses soutiens.
Son immunité parlementaire ayant été levée, Boulanger est inculpé, par contumace, pour attentat contre la sûreté de l’État. Le 14 août 1889, malgré l'absence de preuves, le Sénat transformé en Haute Cour de justice le condamne, avec Henri Rochefort et Arthur Dillon,à la déportation dans une enceinte fortifiée pour "avoir au cours des années 1886, 1887, 1888 et 1889 concerté et arrêté ensemble un complot ayant pour but soit de détruire ou de changer le gouvernement, soit d'exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité constitutionnelle." Son principal animateur devenu inéligible, le mouvement boulangiste semble désormais décapité.
Le succès prodigieux de l'Exposition universelle et la célébration du centenaire de la Révolution française achèvent de détourner l'opinion du général. (6)
De plus en plus isolé, ce dernier devient la cible des caricaturistes. Les coulisses du boulangisme, l'ouvrage d'un de ses anciens fidèles, Mermeix, achève de le déconsidérer.
Isolé et vaincu, Boulanger se suicide à Bruxelles sur la tombe de sa maîtresse, le 30 septembre 1891. Toujours très charitable, Clemenceau propose alors une épitaphe en l'honneur du disparu: "Ci-gît le général Boulanger qui mourut comme il vécut: en sous-lieutenant."
Cette fin pathétique ressemble à une mauvaise pièce de théâtre; elle ne doit pourtant pas conduire à minimiser les conséquences profondes de la crise boulangiste sur la vie politique française.

Marguerite de Bonnemains meurt de phtisie le 16 juillet 1891. Boulanger ne peut lui survivre. Le 30 septembre, il se tue sur la tombe de sa maîtresse, à Ixelles (Bruxelles), où le couple, à la recherche de soins, était venu s'établir en mai 1891.


* Interprétations.
Les critiques formulées par Boulanger repose sur un constat incontestable: en dépit de ses réussites, la République fonctionne mal. De nombreux Français rejettent toujours un régime parlementaire considéré comme inefficace et corrompu. Le boulangisme met ainsi en évidence les carences du régime en place, en particulier l'absence de majorité stable et d'alternance politique véritable. Incarnation du sauveur providentiel, Boulanger se proposait de surmonter le clivage gauche-droite. Après dissolution de la Chambre et révision constitutionnelle, une nouveau régime" efficace" aurait enfin pu voir le jour. L'historien Michel Winock rappelle dans "la fièvre hexagonale" que le boulangisme partage de nombreuses caractéristiques avec le bonapartisme. "La double origine de son soutien - de droite et de gauche-, le recours à la voie plébiscitaire, la relation en prise directe d'un homme "charismatique" avec le suffrage universel, au mépris des corps intermédiaires et notamment du Parlement... en vérité les analogies ne manquent pas avec le bonapartisme."
Zeev Sternhell assimile quant à lui le boulangisme à une sorte de préfascisme en raison de l'importance accordé au chef, à l'antiparlementarisme, l'antilibéralisme, la manipulation des foules par le biais d'une propagande efficace, l'utilisation de troupes de chocs en marge des consultations électorales...
Pour Harvey Goldberg, le véritable du péril du boulangisme réside dans sa capacité à égarer les forces politiques présentes:"ce qui donna son importance au boulangisme, ce ne fut pas l'aiguillon d'une poignée d'aventuriers, mais le fait que le général devient successivement le héros de secteurs entiers de la gauche radicale, puis de la droite républicaine." Selon Vincent Duclert,"en diabolisant le boulangisme, les républicains idéalisèrent le régime; ils l'empêchèrent d'évoluer (...). [...] En refusant de tirer  pleinement les conséquences de cette contestation profonde de la République opportuniste, celle-ci se condamnait à l'immobilisme, voire à la réaction. Elle encourageait aussi les idéologies  qui la récusaient et qui appelaient à un changement profond de la société et du pouvoir."

* Les conséquences du boulangisme.
Dans l'immédiat, l'échec du mouvement discrédite un peu plus encore dans la majorité républicaine le thème de la révision constitutionnelle. Cette crise, qui avait pourtant mis en exergue l'immobilisme du régime, contribue paradoxalement à ne rien changer. La République a tenu bon et semble sortir renforcée de la crise. Pour Odile Rudelle, l'échec de Boulanger, qui ne parvient à surmonter "le triple barrage policier, judiciaire et législatif (la nouvelle loi électorale) qui lui est opposé (...), signifie la revanche d'une classe politique soucieuse de préserver son pouvoir parlementaire contre le suffrage universel."  
L'échec de "la Boulange" consacre d'autre part la défaite définitive des monarchistes.     
Dans son ouvrage de synthèse, Jean Leduc insiste sur les conséquences à moyen terme du boulangisme. "Les passions qu'il a suscitées, le phénomène d'opinion qu'il a crée, les espoirs qu'il a fait naître dans l'électorat populaire, le désarroi qui suit son échec: autant de phénomènes qui auront des effets durables sur la vie politique française. Le boulangisme a favorisé un certain nombre de reclassements; il a précipité le ralliement de certains au socialisme et accéléré l'évolution du nationalisme, d'un patriotisme de la revanche à un nationalisme autoritaire, antiparlementaire. Il a favorisé certaines formes de militantisme qui vont prendre de l'ampleur au cours de la décennie suivante et , surtout, avec l'Affaire Dreyfus."





* De nouveaux relais/méthodes.
La crise boulangiste témoigne également de l'apparition de nouvelles méthodes de propagandes.  Affiches, placards, journaux, chansons, vantent les mérites du "brav' général. De nombreux produits dérivés, arborant l'effigie de Boulanger  sont alors mis en vente. Cet engouement médiatique témoigne de l'émergence d'une culture de masse en gestation.
Libérée par la loi de 1881, la presse joue un rôle considérable dans la crise boulangiste. Dans un premier temps, le général trouve de fervents soutiens dans la presse d'extrême gauche (la Justice, le Mot d'Ordre, l'Intransigeant de Rochefort, le Cri du Peuple de Séverine), tandis que ses contempteurs sont à chercher dans les journaux opportunistes ou conservateurs (le Temps, le Figaro, la Gazette de France, le Gaulois). Un reclassement s'opère ensuite.
L'image joue également un rôle central comme semble le prouver un célèbre tableau de Jean-Eugène Buland (ci-dessous) représentant un militant en action.  Ce dernier, peut-être un membre de la Ligue des patriotes, transmet la bonne parole à une famille attentive. Porteur de cocarde, le militant distribue des portraits du général. L'affiche devient donc un des support clef du matériel de propagande.


La photographie n'est pas en reste. Boulanger est ainsi photographié par Nadar. Certains clichés intègrent alors les séries de portraits distribués à des fins publicitaires (le fameux album Félix Potin, Dans l'intimité des hommes illustres).

Parmi tous ces relais médiatiques, la chanson joue un rôle essentiel. Compréhensibles par tous, aisément mobilisables et mémorisables, repris en chœur, les morceaux accompagnent les moments phares de la crise boulangiste.
Gare de Lyon, alors que le général vient de partir pour Clermont, la foule entonne un nouveau refrain sur l'air des "pioupous d'Auvergne:"Il reviendra / quand le tambour battra / quand l'étranger menacera notre frontière / il sera là".  
Au soir du succès électoral parisien, alors que Boulanger se trouve dans l'antichambre du pouvoir, les bandes nationalistes chantent sur un air joyeux:"C'est Boulange, Boulange, Boulange, / C'est Boulanger qu'il nous faut / oh! oh!" 
Mais le plus fameux morceau reste sans conteste En revenant de la revue. (7) Cette pseudo chanson militariste au fond polisson raconte la journée d'une famille venue "voir et complimenter l'armée française" à l'occasion de la revue militaire du 14 juillet. A la grande consternation du pater familias, les femmes tombent en pâmoison, subjuguées par l'uniforme.
Paulus , l'interprète du morceau, est une alors immense vedette. Chanteur, danseur, mime, il possède une voix à l'impressionnant registre. Le soir même de la triomphale revue du 14 juillet 1886, le "roi du Caf'' Conc'" se produit à l'Alcazar d'été. Juste avant de monter sur scène, il décide de modifier un vers du texte original de "En revenant de la revue". "Moi, j'faisais qu'admirer / la fière allure du petit troupier" devient "Moi j'faisais qu'admirer / Notr' brav' général Boulanger."  A peine le chanson terminée, "ce furent des acclamations enthousiastes ! Je connus la grande ivresse ! Tous les spectateurs, debout, battaient des mains ! Je dus bisser, trisser... Je ne pouvais plus quitter la scène. Pendant quinze ans, à Paris, en province, à l'étranger, on me demanda : En revenant de la revue.(...)" [ d'après le témoignage de Paulus consultable ici]
Le titre et son succès provoquent au contraire l'indignation des milieux républicains. Dans le Temps, Anatole France n'a que mépris pour cette gauloiserie patriotarde. "Elle est graveleuse et patriotique; elle est inepte; elle est ignoble. (...) Il n'y manque aucune laideur, et, comme Boulanger rime avec admirer, c'est l'hymne des braillards, c'est la Marseillaise des mitrons et des patronnets, des bobines et des calicots qui pensent régénérer la France." (8)




En revenant de la revue.
Je suis l´chef d´une joyeuse famille,
Depuis longtemps j´avais fait l´projet
D´emmener ma femme, ma sœur, ma fille
Voir la revue du quatorze juillet.
Après avoir cassé la croûte,
En chœur nous nous sommes mis en route
Les femmes avaient pris le devant,
Moi j´donnais le bras à belle-maman.
Chacun devait emporter
De quoi pouvoir boulotter,
D´abord moi je portais les pruneaux,
Ma femme portait deux jambonneaux,
Ma belle-mère comme fricot,
Avait une tête de veau,
Ma fille son chocolat,
Et ma sœur deux œufs sur le plat.

Gais et contents, nous marchions triomphants,
En allant à Longchamp, le cœur à l´aise,
Sans hésiter, car nous allions fêter,
Voir et complimenter l´armée française

Bientôt de Lonchamp on foule la pelouse,
Nous commençons par nous installer,
Puis, je débouche les douze litres à douze,
Et l´on se met à saucissonner.
Tout à coup on crie vive la France,
Crédié, c´est la revue qui commence
Je grimpe sur un marronnier en fleur,
Et ma femme sur le dos d´un facteur
Ma sœur qu´aime les pompiers
Acclame ces fiers troupiers,
Ma tendre épouse bat des mains
Quand défilent les saint-cyriens,
Ma belle-mère pousse des cris,
En reluquant les spahis,
Moi, je faisais qu´admirer
Notre brave général Boulanger.

Gais et contents, nous étions triomphants,
De nous voir à Longchamp, le cœur à l´aise,
Sans hésiter, nous voulions tous fêter,
Voir et complimenter l´armée française.

En route j´invite quelques militaires
A venir se rafraîchir un brin,
Mais, à force de licher des verres,
Ma famille avait son petit grain.
Je quitte le bras de ma belle-mère,
Je prends celui d´une cantinière,
Et le soir, lorsque nous rentrons,
Nous sommes tous complètement ronds.
Ma sœur qu´était en train
Ramenait un fantassin,
Ma fille qu´avait son plumet
Sur un cuirassier s´appuyait,
Ma femme, sans façon,
Embrassait un dragon,
Ma belle-mère au petit trot,
Galopait au bras d´un turco.

Gais et contents, nous allions triomphants
En revenant de Longchamp, le cœur à l´aise,
Sans hésiter, nous venions d´acclamer,
De voir et de complimenter l´armée française.

Notes: 
1. La révision constitutionnelle à laquelle il préside en 1884 (maintien du Sénat et du droit de dissolution) déçoit la gauche radicale, tout comme l'absence de politique sociale. 
2. Toujours en tant que ministre de la guerre, Boulanger était passé du cabinet Freycinet au ministère Goblet en décembre 1886. 
3. Il obtient des monarchistes ses principaux soutiens financiers (notamment de la richissime duchesse d'Uzès ou du comte de Paris lui-même).
4. Lors d'un précédent débat à la Chambre des députés, le 4 juin 1888, Floquet lance au nouvel élu:"A la fin de la Révolution française, Bonaparte le premier, escorté lui aussi de quelques républicains égarés, les conduisit à l'assaut des assemblées  et des institutions libres. (...) Mais, Messieurs, il faut se rassurer. A votre âge, monsieur le général, Napoléon était mort."
5. Thiébaud revient sur l'occasion manquée: "Minuit cinq, messieurs, depuis cinq minutes, le boulangisme est en baisse."
6. La désignation des candidats boulangistes ("révisionnistes") en vue des élections de septembre 1889 ne se fait pas sans mal. Depuis Londres, où il a trouvé refuge après son expulsion de Belgique, Boulanger distribue les investitures. A cette occasion, il avantage nettement les royalistes. Ses soutiens de la première heure, surtout venus de la gauche, découvrent enfin les liens noués par Boulanger avec la droite. Les résultats du scrutin s'avèrent très décevants pour les révisionnistes qui n'obtiennent des scores honorables qu'à Paris et en banlieue. Au contraire, les opportunistes se ressaisissent; la majorité républicaine reste large. Pour les derniers candidats boulangistes, les municipales d'avril-mai 1890 virent à la débâcle.
7. Paulus a demandé à ses paroliers fétiches, Lucien Delormel et à Léon Garnier, un texte dans le goût du temps pour une marche au rythme entraînant, tirée d'un ballet de Désormes joué aux Folies-Bergères. Le morceau s'intitule En revenant de la Revue.
8. Les chansonniers ne roulent cependant pas tous pour le général. Ainsi, le très prolifique Jules Jouy s'emploie à ridiculiser "l'infâme à barbe" dans ses compositions.

Sources:
- Michel Winock: "la fièvre hexagonale", Calmann-Lévy, 1986.
-  Vincent Duclerc:"La République imaginée", Belin, 2014.
- Jean Leduc:"L'enracinement de la République (1879-1918)", Carré Histoire, Hachette, 1997.
- Pierre Pierrard:"Dictionnaire de la troisième république", Larousse, 1968.
- La propagande boulangiste. Analyse de l'Histoire par l'image. 
- Présentation du morceau et de Paulus sur le site Du temps des cerises aux feuilles mortes

  Liens: 
- Les médias et l'opinion publique: a crise boulangiste.
- Crises politiques sous la IIIème République. 
- Agoravox: "en revenant de la revue".
- "Quand l'histoire se répète: 1889 et aujourd'hui."
 - Jean-François « Maxou » Heintzen: « Regardez-les donc sauter, c’est nos députés ! »L’antiparlementarisme en chansons, 1880-1934 », Siècles, 32 | 2010, mis en ligne en juin 2013"

vendredi 2 janvier 2015

291: "Beans, bacon and gravy."

Le krach de Wall Street, le 24 octobre 1929,  plonge les Etats-Unis, puis l'ensemble des pays industrialisés, dans une crise aux conséquences économiques et sociales profondes.
Alors que le pays comptait 3 millions de chômeurs en 1930, ils sont cinq fois plus nombreux trois en plus tard. La misère et la faim deviennent le lot quotidien d'une société qui se vantait pourtant d'offrir abondance et prospérité à tous ceux qui s'en donnaient la peine. Certes, même au cours des "années de prospérité", la pauvreté frappait déjà une frange non négligeable de la société américaine, mais avec le krach, elle affecte désormais une majorité de la population. (1)
"Le grand drame social des années 1930, le plus nouveau par son caractère massif et son évolution irrépressible, c'est le chômage." (ch: Heffer) Au cours des roaring twenties, il concerne quelques secteurs d'emplois limités où la machine tend à remplacer la main d’œuvre à l'instar de l'industrie textile. Le black tuesday provoque la faillite de nombreuses entreprises et les licenciements massifs. Entre avril 1930 et janvier 1931, le chômage total double, quand le chômage partiel quintuple.  

Cette très célèbre photo de Margaret Bourke-White traduit les souffrances des Américains confrontés à la crise. Le cliché symbolise la détresse des plus démunis - la communauté noire de Louisville -, premières victimes des catastrophiques inondations de l'Ohio en 1937. Le slogan de l'affiche derrière eux est le suivant:"le mode de vie américain, c'est le meilleur."


Le libéralisme exacerbé prôné par le président américain Herbert Hoover ne contribue qu'à enfoncer un peu plus le pays dans la dépression. Pour lui, il n'est pas question de faire intervenir le gouvernement fédéral dans l'économie, encore mois question d'aider les individus en difficultés, mais seulement les entreprises. Il ne faut surtout pas modifier les structures de l'économie, tout en préservant à tout prix l'équilibre budgétaire. Selon lui, la situation se rétablira d'elle même. Le président refuse donc de parler de dépression et multiplie les déclarations rassurantes. Il enjoint ses compatriotes d'acheter '"maintenant, [car] la prospérité nous attend au tournant.
Pourtant, en dépit de ces propos lénifiants, une question cruciale se pose: l'Amérique en fait-elle suffisamment pour secourir les soutiers de son ancienne gloire, toutes ses petites mains qui permirent aux usines de tourner, aux objets made in USA de s'imposer sur l'ensemble de la planète? Assurément non.

La tradition individualiste profondément ancrée dans les mentalités américaines d'alors considère la pauvreté comme la conséquence d'une disposition naturelle à la paresse. La presse et de nombreux patrons (notamment Ford) conseillent de ne pas donner aux chômeurs ce qui, selon eux, contribuerait un peu plus à leur déchéance. Bien que parfaitement insupportable, ce discours moralisateur fondé sur les vertus de la souffrance n'en imprègne pas moins profondément les mentalités; contribuant longtemps à détourner les travailleurs des formes d'assistances publiques dont ils pouvaient pourtant légitimement jouir. D'ailleurs, comme le constate Jean Heffer, "jusqu'au New Deal, [l'assistance a] toujours été distribuée au compte-gouttes et avec de nombreuses humiliations et vexations, afin de détourner le plus possible les indigents d'y avoir recours."
De fait, les chômeurs ne se tournent vers la charité publique qu'en dernière extrémité, après avoir vécu d'expédients aussi longtemps que possible. Les solutions de recours restent très rares, si bien que la grande masse des nécessiteux ne peut prétendre à aucune protection sociale. D'une part, le chômage n'est que très rarement indemnisé, et très mal. D'autre part, l'essor du crédit et le recours à l'endettement qu'encouragent dans les années 1920 la société de consommation, privent d'épargne de précaution la plupart des salariés aux revenus modestes. Enfin, victimes de leur fièvre spéculatrice, de nombreuses compagnies d'assurances disparaissent, en laissant leurs souscripteurs totalement démunis.



Face au nombre colossal de personnes à aider, les organismes de secours sont de toute façon impuissants. En 1933, le chômage touche par exemple la moitié de la population de Chicago et de Detroit. (2) Pour tous, cette expérience du chômage de masse constitue un traumatisme aux lourdes conséquences économiques, psychologiques et physiques.  Les conséquences directes du chômage sur la santé s'avèrent en effet redoutables. Comme le dit l'adage:"Faute de grives, on mange des merles." La consommation alimentaire s'adapte aux faibles revenus. Les produits nobles cèdent le pas aux succédanés: le jus de tomate se substitue au jus d'orange, la pomme de terre au pain... Mais, ces régimes alimentaires sont déséquilibrés. La viande disparaît des assiettes. De très nombreux Américains sont désormais victimes de malnutrition.  En 1932, 20% des enfants scolarisés à New York en souffrent. Au cœur des métropoles, certains enfants ne mangent désormais plus qu'un jour sur deux, en alternance. Les carences en vitamines ressuscitent scorbut, rachitisme et pellagre. (3) D'une manière générale, les taux de morbidité explosent. 
L'insuffisance alimentaire conduit au dépérissement ou à l'inanition. La famine refait son apparition. En septembre 1932, Fortune Magazine ne peut que constater qu'à New York, "il est impossible d'estimer le nombre de décès auxquels, l'année dernière, la famine a contribué. Mais 95 personnes souffrant directement de famine ont été admises  dans les hôpitaux municipaux en 1931, 20 d'entre elles sont mortes; sur les 143 qui souffraient de malnutrition, 25 sont mortes."  
Pour ne pas mourir de faim, les chômeurs comptent désormais sur les soupes populaires. En 1932, à Chicago, 50% de la population en dépend. Ces distributions de nourritures attirent les foules et provoquent la création de longues files d'attente. En guise de protestations, les chômeurs organisent des "marches de la faim". Au sein de la société, la colère monte, mais ne débouche pas sur des actions collectives structurées. L'heure semble davantage au découragement qu'à la contestation de masse. Certes, dans les milieux ouvriers et intellectuels une radicalisation politique est perceptible, mais les autorités s'emploient à l'annihiler en réactivant la "Peur du rouge".

File d'attente devant une soupe populaire à Chicago en 1931.

 

Pour ne pas totalement sombrer dans le désespoir et la déprime, les Américains chantent et reprennent en chœur tout un répertoire de morceaux qui dépeignent les malheurs du temps avec avec une ironie douce-amère. C'est le cas du titre sélectionné ici.
 "Beans, bacon and gravy" témoigne des effets psychologiques terribles provoqués par la faim. Les paroles insistent aussi sur l'ampleur inégalée de la crise ("le pire que j'ai vu, c'est 1932"), la nécessité d'adapter son régime alimentaire, sans oublier de rayer le président au passage. 
Hoover devient en effet au bout de quelques mois la risée de la nation. Son nom de famille permet de créer les mots témoignant de la misère du temps. La pauvreté est telle que certains chômeurs utilisent des "couvertures Hoover", c'est-à-dire de vieux journaux en guise de protection contre le froid. Pour désigner les bidonvilles qui se développent sous sa présidence, les Américains parlent alors de Hooverville. De même, Hooveriser signifie économiser, se passer de...



Notes:
1. En 1932, 42% de la population se trouve en dessous du seuil de pauvreté.
2. Ceux qui conservent leurs emplois se voient imposer des diminutions de salaires, accompagnés ou non de réduction du temps de travail.
3. La consommation de lait, de fruits et de légumes s'est effondrée. 




Beans, bacon and gravy.

I was born long ago, in eighteen ninety four
I've seen many a panic I will own
I've been hungry, I've been cold, and now I'm growin' old
But the worst I've seen is nineteen thirty one

Oh those beans, bacon and gravy
They almost drive me crazy
I eat them 'til I see them in my dreams
In my dreams
When I wake up in the morning
And another day is dawning
I know I'll have another mess of beans

Well we congregate each morning, at the county barn at dawning
Everyone is happy so it seems
But when our day's work is done, and we pile in one by one
And thank the Lord for one more mess of beans

Chorus

We've Hooverized on butter, and for milk we've only water
And I haven't seen a steak in many a day
As for pies, cakes and jellies, we substitute sour bellies
For which we work the county road each day

Chorus

If there ever comes a time, when I have more than a dime
They will have to put me under lock and key
For they've had me broke so long, I can only sing this song
Of the workers and their misery


*******

Des fayots, du bacon et du jus. 

Je suis né il y a longtemps, en 1894
Et j'ai vu de nombreux krach, je l'avoue
j'ai eu faim, j'ai eu froid.
Et maintenant, je deviens vieux,
mais le pire que j'ai vu, c'est 1932.

Refrain: 
Ah, ces fayots, ce bacon et ce jus,
ils me rendent presque dingue,
j'en mange jusqu'à ce que je les voie dans mes rêves, 
dans mes rêves;
quand je m'éveille le matin,
et qu'un autre jour se lève,
oui je sais que j'aurai un autre rata de fayots.

Nous nous réunissons chaque matin
à l'aube, à la grange du comté
et chacun est heureux, à ce qu'il semble;
mais quand notre travail est fini,
nous marchons à la queue leu leu
et remercions le Seigneur pour encore un autre rata de fayots.

Nous avons hooverisé le beurre,
pour lait, nous n'avons que de l'eau,
et il y a bien longtemps que je n'ai pas vu de steack;
aux pâtés, aux gâteaux et aux gelées,
nous substituons les tripes de cochon,
pour lesquelles nous travaillons sur la route du comté chaque jour.

Si jamais vient un jour
où j'aurai plus d'une dime,
il faudra qu'ils me mettent sous les verrous;
car ils m'ont laissé si longtemps sans un rond
que je peux seulement chanter cette chanson
des travailleurs et de la misère. *

Sources:
- Jean Heffer: "La Grande Dépression. Les Etats-Unis en crise (1929-1933)",  Folio Histoire, 1991.
-  "Les États-Unis, de la grande crise à la seconde guerre mondiale." Cours mis en ligne par M. Minaudier.
* John Greenway, "American Folksongs of protest, University of Pennsylvania press, 1953, pp64-65.

Liens:
- D'autres chansons inspirées par la Grande Dépression: "Wall Street Blues", "Brother can you spare a dime?", "the ghost of Tom Joad", "Dollar"
- Les chansons de crise.
- La Passerelle: "Les crises de 1930, causes et conséquences."
- Le documentaire de William Karel consacré à la crise de 1929.

samedi 13 décembre 2014

290. La complainte de Bouvier l'éventreur.

Dans le quart sud-est de la France, au tout début du XXème siècle, le meilleur moyen de terroriser les enfants récalcitrants consiste à évoquer Vacher le croque-mitaine, dont l'errance criminelle ensanglante ces régions d'avril 1894 à août 1897. Au cours de ces quatre années, Vacher perpétue au moins 11 crimes. Son mode opératoire est peu ou prou le même. Il fond sur de jeunes bergers ou bergères repérés au préalable; puis il égorge, éventre, avant de pratiquer des mutilations au niveau des parties génitales, enfin il viole.
Ces crimes odieux ne sont-ils pas, à eux seuls, la marque de la folie? C'est tout l'enjeu de cette affaire aux multiples dimensions dont l'écho s'est transmis jusqu'à notre époque.





* Le juge Fourquet.
Le jeune juge d'instruction Émile Fourquet, 35 ans, obtient sa nomination à Belley, dans l'Ain, en 1897. A peine en poste, le voilà confronté à la découverte dans la vallée de la Brévenne, du cadavre sauvagement mutilé de Pierre Laurent, jeune berger de 14 ans. Au cours de ses recherches, Fourquet tombe sur un crime similaire, perpétré dans le Bugey sur un jeune pâtre de 16 ans, Victor Portalier. Attribué à un rôdeur, l'assassinat demeure non élucidé. Mais, avec l'aval du parquet, le juge rouvre le dossier pour le confronter au meurtre qui vient d'être commis. (1)
Pour mener à bien ces recherches, le juge innove. Grâce à un système de tableaux comparatifs des blessures constatées et des témoignages recueillis (2), il parvient à établir un profil du ou des auteurs des faits. A leur examen, Fourquet identifie de troublantes similitudes dans le mode opératoire et la commission des deux crimes qu'il attribue désormais à un seul et même individu.

Afin d'appréhender le responsable de ces meurtres, le juge envoie une commission rogatoire à tous les parquets de France, le 10 juillet 1897. C'est une première. Le signalement de Vacher est diffusé à cette occasion. Fourquet recherche désormais un homme " âgé de 30 ans environ, taille moyenne, cheveux noirs, barbe noire, inculte et rare sur les joues, moustache brune, sourcils noirs, yeux noirs, assez grands, visage osseux. Signe particulier : la lèvre supérieure est relevée ; elle se tord à droite et la bouche grimace lorsque cet individu parle, une cicatrice intéresse verticalement la lèvre inférieure et la lèvre supérieure à droite ; tout le blanc de l’œil droit et sanguinolent et le bord de la paupière inférieure de cet œil est dépourvu de cils et légèrement rongé ; le regard de cet individu impressionne désagréablement... Il s'agit de l'individu désigné dans les journaux sous le surnom de « Jack l'éventreur du Sud-Est ». Me télégraphier en cas de découverte."
L'attente ne dure guère, puisqu'un individu est appréhendé dans l'Ardèche le 4 août 1897, alors qu'il tentait de commettre une agression sexuelle sur une jeune bergère. Transféré à Belley par train, le suspect tente d'échapper à la vigilance de ses gardes, puis clame ses convictions anarchistes en gare de Lyon Perrache. Arrivé à destination, il est examiné dans sa geôle par un médecin qui juge sa responsabilité très limitée.

Le juge Fourquet et Vacher en 1897. Bibliothèque municipale de Lyon.

* Qui est exactement ce vagabond?
Joseph Vacher naît en 1869 à Beaufort, dans une famille de cultivateurs isérois. Décrit comme un enfant turbulent, sournois, qui fait du mal aux animaux, Vacher est placé chez les frères à l'âge de 14 ans. Déplacé de communauté en communauté en raison de ses écarts de conduite, il finit par se poser dans la région lyonnaise où il multiplie les petits boulots. A 20 ans, il est admis à l'hôpital l'Antiquaille de Lyon pour y soigner une maladie vénérienne.

En 1892, Vacher est appelé sous les drapeaux. Au sein de l'armée, il se signale par une multitude de comportements violents. Intelligent, il parvient cependant au grade de sergent et sort 4ème de sa promotion. C'est à l'occasion d'une permission de sortie que survient l'incident de Baume-les-Dames. Il tente alors de convaincre une jeune domestique dont il s'est amouraché de l'épouser. Finalement, la jeune femme refuse; Vacher ne l'accepte pas, tente de la tuer, avant de retourner l'arme contre lui. Le suicide rate, mais il conservera néanmoins deux balles dans le crâne. (3)
  Transféré à l'asile psychiatrique de Saint-Robert, Il en sort comme guéri en avril 1894. On ne constate plus chez lui d'idées de persécution, de troubles paranoïaques, de volonté suicidaire. C'est à partir de cette libération, le 1er avril 1894, que débute l'errance criminelle de Vacher; cette "grande série rouge" (dixit le juge Fourquet) qui durera jusqu'à son arrestation le 4 août 1897.  

Une fois l'auteur présumé arrêté, le juge Fourquet innove encore en utilisant la photographie pour raviver la mémoire des témoins.  [Bibliothèque municipale de Lyon]


Face au juge, Vacher n'avoue rien. Patiemment, le magistrat tente de mettre en confiance l'accusé. Dans le même temps, il décide de lui tendre un piège. Prétextant préparer un ouvrage sur les vagabonds, Fourquet demande à Vacher de placer sur une carte de France tous les endroits fréquentés au cours de sa vie d'errance. Or le parcours tracé correspond exactement aux lieux de découvertes de bergers ou bergères massacrés. Mais l'accusé continue de nier les faits. Fourquet flatte alors sa mégalomanie en lui faisant miroiter - en échange d'aveux - la publication de sa photo dans la presse.  
Le suspect cède et se livre dans une "lettre à la France": "Oui c'est moi qui ai commis tous les crimes que vous m'avez reprochés... et cela dans un moment de rage." Mais il attribue aussitôt ses actes à la morsure d'un chien enragé dont il fut victime dans sa jeunesse. Selon lui, les remèdes qu'il prend alors pour guérir lui ont vicié le sang.
Dans le même texte, Vacher réfute toute préméditation, "quoi que vous puissiez en croire, j'affirme que jamais aucun de mes crimes n'a été de ma part un acte réfléchi.

Après avoir examiné Vacher, les conclusions du docteur Lacassagne (ci-dessus) sont simples et correspondent aux attentes de l’opinion publique. Vacher n’est pas fou et doit donc être jugé.

* Guillotine ou asile?
A la lecture de ces aveux et compte tenu de la sauvagerie de ces crimes, une question demeure: Vacher est-il fou? Relève-t-il de la guillotine ou de l'asile? Pour en savoir plus, le juge d'instruction désigne trois experts lyonnais: les docteurs Lacassagne, Pierret et Rebatel. Tous trois concluent à la responsabilité du criminel; "responsabilité atténuée" cependant pour les deux derniers. 
Pour le docteur Lacassagne, Vacher est bien responsable de ses actes. Pour l'expert, l'individu est méthodique, immoral, sanguinaire, simulateur. Il affirme en outre être fou, ce que réfutent  toujours les "vrais fous". N'étant pas aliéné, il est par suite pénalement responsable. Pour en arriver à de telles conclusions, le docteur n'hésite cependant pas à faire preuve d'un grand parti-pris.
Il affirme par exemple que Vacher est issu d'une famille saine de corps et d'esprit. En réalité, il a une sœur maniaco-dépressive, une mère atteinte de mysticisme aigu, un frère qui parcourt les bois en hurlant comme un damné... Lacassagne s'attache ici à démontrer qu'il n'y a pas dans ce cas de folie dégénérative héritée, quitte à occulter un certain nombre de faits familiaux. Le docteur considère encore qu'il ne peut s'agir d'une folie dégénérative acquise, dans la mesure où Vacher sort guéri de l'hôpital psychiatrique en 1894.
L'expert oublie aussi de faire référence à la folie impulsive décrite par Mosley en 1888 (4). De même, il balaie les délires médiumniques emprunts de paranoïa pourtant omniprésents dans les aveux de Vacher. 
Au fond, le très conservateur Lacassagne semble embarrassé devant ce type de profil d'accusé. C'est pourquoi ses conclusions visent peut-être à délimiter l'ancien article 64 du Code pénal, qui exonérait du délit ou du crime l'accusé souffrant de  "démence "; article auxquels avaient constamment recours les avocats de la défense. En délimitant l'article, l'expert entend sans doute "responsabiliser" Vacher, pour l'envoyer à l'échafaud.



Le réveil du criminel Vacher, le matin de son exécution par le bourreau Deibler. Illustration paru dans Le Petit journal illustré du 15/01/1899.
A Bourg-en-Bresse, le 31 décembre 1898, juste avant de monter sur l'échafaud, un prêtre demande à Vacher de confesser ses péchés; voici sa réponse:"J'embrasserai Jésus-Christ tout à l'heure. Vous croyez expier les fautes de la France en me faisant mourir, mais cela ne suffira pas, vous commettrez un crime plus. Je suis la plus grande victime de cette fin de siècle."

* Un dossier aux dimensions multiples.

Les conclusions du docteur Lacassagne correspondent aux attentes de l’opinion publique. Vacher n’est pas fou et doit donc être jugé. 

En effet, face à de tels crimes, la vindicte populaire et la vengeance jouent à plein. Alors que quelques années plus tôt, la série des crimes de l'introuvable Jack l'éventreur avait intrigués, sinon fascinés; ici, il y a un coupable, dont la monstruosité des forfaits révulse. Vacher incarne une nouvelle figure du mal, le chemineau sans foi ni loi, routard du crime qui sème la mort dans  son sillage. (5) 

La répression de l'errance atteint d'ailleurs son paroxysme au cours des années 1890. La "troisième République poursuit alors une véritable stratégie de défense sociale", en s'appuyant sur la représentation dominante de l'errant. "Médecins, anthropologues et criminologues en mal de reconnaissance, ou encore psychiatres dissertent savamment sur l'animalité et le caractère 'extra-social' des vagabonds, faisant de celui-ci "l'autre" inacceptable, de plus en plus étranger à la société française." Dans cette optique, Vacher constitue une véritable aubaine, car le "tueur de bergers" incarne à merveille cette figure de la dangerosité sociale que serait le vagabond. Jacques Rodriguez rappelle pourtant: "Sans doute se trouve-t-il parmi les errants, des criminels notoires tels que Vacher, accusé de multiples viols et meurtres perpétrés entre 1894 et 1897. Mais d'une manière générale, les statistiques (...) montrent que les vagabonds mendient ou grugent les compagnies de chemin de fer, certes, mais 'il ne s'attaquent véritablement ni aux biens ni aux personnes'."
Dans "l'encre et le sang", Dominique Kalifa constate: " Jeunes, urbaines, antisociales et subversives, telles apparaissent en ce début de [XXème] siècle les figures qui hantent l’imaginaire du crime [...] cet imaginaire exige des personnages à sa mesure, capables d’endosser tous les méfaits du monde. Vagabond, violeur, assassin et anarchiste, Vacher en est déjà le prototype, auquel manque seulement la dimension urbaine.
 La grande presse s'empresse de décrire cette nouvelles figure du mal. Les journalistes affublent Vacher de surnoms sensationnels. Il est tour à tour "l'anarchiste de Dieu", "l'éventreur du Sud-Est", le "Jack l'éventreur du Sud-Est", "le tueur de berger".... Rien n'est épargné aux lecteurs des sévices endurés par ses victimes. (6)
 Bref, à la veille du procès, les attentes populaires sont énormes. Mais quelle fonction prétend-on donner à la peine prononcée?
Aux yeux de l'opinion publique, Vacher doit tout simplement payer pour ce qu'il a fait.

En outre, l'anthropologie criminelle du temps met en exergue le problème de l'imitation criminelle. Il faut donc éliminer Vacher afin qu'il ne puisse pas faire d'émules.

En même temps, "l'éventreur" dérange. Comment la société de l'époque peut-elle accepter d'avoir produit un tel assassin?
Les arguments de la défense pointent d'ailleurs la faillite des différentes institutions auxquelles Vacher fut confronté au cours de son existence. Ainsi, l'armée réforme Vacher pour troubles mentaux et comportements violents, mais lui octroie néanmoins un certificat de bonne conduite. De même, les conditions de détention dans les asiles psychiatriques sont indignes et ne respectent pas du tout l'humain. Au fond, les sociétés ont les criminels qu'elle mérite. Pour l'avocat de la défense, la monstruosité criminelle n'est pas quelque chose d'inné, d'inscrit, une fatalité.


Le Progrès illustré de Lyon "Assassinat de Marie M(o)ussier (19 ans)".


*Le procès. 
Vacher comparaît devant la cour d'Assises de l'Ain à Bourg-en-Bresse, le 26 octobre 1898, pour le meurtre de Victor Portalier en 1895 (les autres meurtres relevant d'autres juridictions). Maître Charbonnier, adversaire résolu de la peine de mort, défend l'accusé: "Vacher a été fou et il l'est peut-être encore. Vous n'avez pas le droit de le supprimer dans l'intérêt de la société. Rappelez-vous que la science n'a pas dit son dernier mot et craignez que ceux qui réclament aujourd'hui cette tête, ne soient effrayés lorsqu'ils l'auront entre les mains, d'y voir des troubles démontrant l'irresponsabilité." Les débats dure trois jours, mobilisant une dizaine de médecins et plus de 50 témoins, sous l’œil attentif d'une presse omniprésente. C'est que le procès de « l'égorgeur des bergers » passionne presque autant la France que l'affaire Dreyfus. Vacher arbore un bonnet blanc en peau de lapin. Il crie, clame, signe des autographes, se fait prendre en photo. Dans un texte rédigé qu'il lit à l'audience, l'accusé prétend obéir à une folie érotique voulue par Dieu. De sorte qu'il n'a "de compte à rendre qu'au Tout-Puissant."
Vacher n'avance pas une causalité à ses crimes, mais leur donne un sens. Il affirme être chargé par Dieu, par l'horreur de ses crimes, de montrer comment la société en arrive à créer des êtres comme lui. Toutes les institutions qu'il a pu rencontrer sont mises en cause.
Son pourvoi en cassation est rejeté, la grâce présidentielle refusée. L'exécution a donc lieu sur le champ de Mars de Bourg-en-Bresse, le 31 décembre 1898 au matin. Une foule très nombreuse hurle à la mort quand le bourreau déclenche le couperet.
  

Michel Galabru incarne Bouvier (Vacher) dans le film le Juge et l'assassin de Bertrand Tavernier. Il y est éblouissant.


* Postérité de l'affaire.
Nous l'avons constaté, l'affaire Vacher a eu une forte emprise sur les contemporains, mais elle fascine également les générations suivantes.
Ainsi, en 1928, Robert Desnos rédige "Vacher l'éventreur", un reportage publié dans Paris-Matinal. Si l'individu n'inspire que dégoût à l'écrivain surréaliste, son parcours chaotique lui permet en revanche de dénoncer toutes les faillites des structures sociales de l'époque: l'éducation, la religion, l'armée, les médecins aliénistes et surtout la justice. La traque effrénée d'un coupable conduit cette dernière à broyer de nombreux innocents dans ses rouages. (7) Comme ils ne peuvent considérer un tel meurtrier comme fou, juges et médecins n'ont vu en lui qu'un simulateur, ce qui fait dire à Desnos que « la sagesse est dans les asiles et la folie en liberté ».
Près de 80 ans après l'exécution de Vacher, Bertrand Tavernier réalise le Juge et l'assassin. Pour le cinéaste, "l'assassin" est un libertaire d'instinct qui refuse l'ordre social, c'est celui qui met en danger les institutions, se joue de l'ordre établi, échappe à la police-montée. "L'anarchiste de Dieu" est investi d'une mission: tuer. Le juge (Philippe Noiret) paraît bien être le vrai monstre de l'histoire. Arriviste plein de mépris, il use de tous les stratagèmes pour confondre Bouvier/Vacher (Michel Galabru) et placer sa tête sur le billot. Dans une des scènes les plus marquantes du film - et alors que le procès de Bouvier est sur le point de s'ouvrir - on voit Jean-Roger Caussimon chanter la Complainte de Bouvier l'éventreur. Sur une musique de Philippe Sarde, l'auteur-interprète écrit dans l'esprit de l'époque cette complainte, genre musical très populaire aujourd'hui disparu. 

* La complainte.
Les complaintes sont composées à l'occasion des grands procès. Chantées ou récitées sur un ton plaintif, elles présentent une forme relativement libre, construite sur une succession de rimes. La plupart du temps, les complaintes comptent un grand nombre de couplets entrecoupés ou non de refrains. Ces compositions racontent les faits, tout en les déformant. Ici les paroles insistent sur l'horreur inspirée par Bouvier, vulgaire caricature du genre humain plongé dans l'abîme.
Caussimon interprète sa chanson au milieu d'une foire. De fait, bonimenteurs et chanteurs de rue utilisent ces rassemblements populaires pour y vendre leurs chansons en livret. Certes, en cette fin de siècle, les complaintes se font plus rares, mais elles restent très populaires dans les régions rurales où elles constituent des sources d'informations notables, bien que très déformées. (8)





* Conclusion: 
Il nous semble aujourd'hui bien difficile de saisir pourquoi la société de la Belle époque décida de guillotiner Vacher plutôt que de l'envoyer en hôpital psychiatrique. En se replaçant dans le contexte du temps et en s'intéressant à la tonalité de la grande presse d'alors, des éléments de réponse apparaissent. Ainsi, Le Petit Journal illustré du 15 janvier 1899 se félicite de l'issue du procès: "L'abominable Vacher a été exécuté: la société l'a, non pas puni, le châtiment ne serait pas équivalent à ses crimes, elle l'a supprimé, elle s'est délivrée de lui: c'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Si, écoutant certains philanthropes, on avait enfermé Vacher, il est bien probable qu'il se serait évadé et de nouveaux crimes auraient été commis.
Au reste, les âmes sensibles et inquiètes se peuvent rassurer. Vacher simulait la folie; il était parfaitement responsable de ses actes. L'examen, après sa mort, de son cerveau a fait connaître que sa raison était entière." [Le Petit Journal illustré du 15 janvier 1899]
 Quant à savoir si Vacher était fou ou pas, il ne nous appartient pas de répondre. Le doute demeure, même dans l'esprit de Lacassagne, auquel nous laisserons le mot de la fin:
« […] nous sommes convaincu d'avoir dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Après s'être rendu compte de nos efforts on conviendra, nous l'espérons, que si nous nous sommes trompé, c'est certainement de bonne foi. »

Complainte de Bouvier l'éventreur.
Petits bergers, jolis bergères,
innocents joueurs de pipeaux,
quand vos moutons se désaltèrent
 à l'onde claire d'un ruisseau,
dans les roseaux, dans les fougères,
vous redoutez de voir le loup
ravir un agneau tout à coup
et l'emporter dans sa tanière. 

Mais il est de plus grands dangers,
auxquels vous n'avez pas songé.
Il existe des bêtes pires que le tigre altéré de sang,
plus funeste que le vampire
et plus traître que le serpent.
Ce sont des fous qui violentent
et signent leur acte pervers
en taillant à même la chair
de leurs victimes innocentes.

C'est au comble de cette horreur 
que survint Bouvier l’Éventreur.
Bouvier est bien de cette engeance,
de trimardeur, de chemineau,
mendiant le gîte et la pitance.
Anarchistes et marginaux.

A la moisson et aux vendanges,
on le voit hanter les hameaux,
cachant toujours sous son chapeau,
son regard aux lueurs étranges.
Il paraît pourtant bon garçon
quand il joue de l'accordéon.

Il fit ainsi un long périple,
revenant parfois sur ses pas,
commettant des crimes multiples,
jusqu'au jour où on l'arrêta.
Alors il dit quand sa jeunesse,
un chien enragé l'a mordu
et qu'un médicament a du 
mettre son esprit en faiblesse.

par surcroît, cet être odieux
se prétend inspiré par Dieu.
Pour que ma complainte finisse,
j'attends l'issue du jugement.
Dans notre pays la justice
ne se trompe que rarement.
Oh, bonnes gens faites confiance,
aux enquêteurs, aux magistrats,
au tribunal qui jugera,
celui qui fit trembler la France.
En attendant que les geôliers veillent 
nuit et jour sur Bouvier!



Notes: 
1. Confronté à une série de meurtres sauvages et identiques (égorgement, éventration, mutilation) perpétrés à l'encontre de jeunes bergers ou bergères, le procureur de la République de Dijon se persuade - quelques mois avant Fourquet - qu'un seul et même individu se cache derrière ces exactions. Il réclame alors des différents parquets du Sud-Est de la France de rechercher dans leurs archives des forfaits comparables, restés impunis. 
2.  Les témoignages concordent. Tous décrivent un inquiétant vagabond visitant fermes et hameaux. L'individu arbore une barbe noire, son teint est pâle, sa face partiellement paralysée. Une infirmité à l’œil droit lui donne un regard inquiétant.
3. Convaincu dans ses délires paranoïaques qu'on en veut à sa vie, Vacher refuse toute opération chirurgicale pour extraire les balles.
4. Pourtant, lorsqu'on relit la définition théorique et clinique de la folie impulsive, c'est exactement ce que décrit avec ses mots Vacher. (cf: Chevrier)
5. Dans un ouvrage rédigé trente ans après l'affaire, le juge Fourquet fait du trimardeur Vacher l'incarnation de l'ennemi de l'intérieur.
6. Ce genre de faits divers permettent d'accroître les tirages des journaux. "Ce qui retient aussi l’attention des lecteurs est la publication quelques années après de ces histoires sous forme de romans criminels. Ils apparaissent en feuilleton dans le Rez-de-chaussée du journal (le plus souvent un pavé en bas de page sur toutes les colonnes de la page), ils sont généralement écrits sous forme de mémoires ce qui brouille la frontière entre la réalité et la fiction. " [cf: le boudoir de Zigomar] Ce sera le cas pour Vacher en 1897 dans Le Temps.  
7. De fait, plusieurs suspects - finalement mis hors de cause - furent jetés en pâture à la vindicte public au cours de l'enquête.  
8. Parmi d'autres complaintes , citons celles consacrées à Mandrin, Fualdès, Violette Nozières [dont nous recherchons activement une version enregistrée accessible. Si vous avez un tuyau, merci de le partager en commentaire]. "La complainte de Bouvier l'éventreur" a été spécialement composée pour le film de Tavernier, mais Vacher a bel et bien était l'objet de complaintes en son temps. Le boudoir de Zigomar mentionne les paroles de l'une d'entre elles. L'auteur y insiste avec une grande complaisance sur les sévices dont les victimes du tueur furent les victimes:"Il éventrait ses victimes / Avec un très long couteau / Il leur sortait les boyaux / Jamais de semblables crimes / N’ont inspiré plus d’horreurs

Sources:
- Les Persifleurs du mal avec Olivier Chevrier.
- Michelle Perrot:"Les ombres de l'histoire. Crime et châtiment au XIXème siècle", Flammarion, 2001.
- Droit et cultures: ' L'affaire joseph Vachet: la fin d'un "brevet d'impunité pour les criminels?'
- Le boudoir de Zigomar: Joseph Vachet, la série d'un tueur.
- Gryphe (bibliothèque municipale de Lyon): "Sur les traces sanglantes de Joseph Vacher. "
- D. Kalifa, L’encre et le sang, Fayard 1995.
- Eric Alary: "les Grandes affaires criminelles en France", Nouveau Monde, coll. Poche documents, 2013.
- Jean-Roger Caussimon:"Mes chansons des quatre saisons", Castor astral, 2003.
- Cultures & conflits: "Une approche socio-historique de l'errance.

Liens:
-  "La Commune est en lutte", autre chanson de Caussimon sur la BO du Juge et l'assassin, analysée sur l'histgeobox.
- page Wiki consacrée à Joseph Vacher.
- Olivier Chevrier:"Crime ou folie: un cas de tueur en série au XIX ème siècle. L'affaire Joseph Vacher."
- Du sang à la une.
- L'Express: Joseph Vachet, l'éventreur de bergères.
- "Le tueur des bergers."
- Une conférence sur "l'éventreur de bergers".
- Sarde/Tavernier: le juge et l'assassin.