dimanche 3 mai 2015

297. Thomas Fersen: "Ne pleure plus"

Comment les hommes font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent-ils de tirer les enseignements des catastrophes passées?
Nous tenterons de répondre à cette question en nous intéressant à deux exemples:
- la crue, très connue, de la Seine à Paris en 1910;
- celle de la Charente entre Angoulême et Saintes, en 1982....

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L'automne 1982 connaît une pluviosité importante (deux fois plus forte que la moyenne saisonnière). Toutefois, les pluies intenses d'octobre et novembre ne font que rétablir le niveau moyen des cours d'eau, sans débordements. Les excédents de pluie commencent en revanche à saturer les terrains calcaires et perméables.
A partir du 5 décembre, un temps doux et pluvieux s'installe. Le 10, une tempête balaie le littoral charentais et s'accompagne de pluies diluviennes. Les précipitations incessantes entraînent une montée rapide du niveau de la Charente. C'est le début de la crue dans tout le bassin du fleuve. A Saintes, les premiers débordements  submergent les prairies basses et menacent les quartiers riverains du cours d'eau. A Angoulême, Jarnac, Cognac et Saintes, la cote d'alerte est atteinte. Rien de catastrophique toutefois, d'autant qu'une accalmie intervient à la mi-décembre, la décrue semble s’amorcer.
Mais la situation se dégrade de nouveau très rapidement. Les ondées des 16 et 17 sur des sols saturés d'eau provoquent en effet une brusque élévation des niveaux des rivières. La crue prend des proportions exceptionnelles aux lendemains d'un nouvel épisode pluvieux, survenu les 19 et 20 décembre.



L'arc de Germanicus se retrouve les "pieds" dans l'eau.





* Saintes sur mer.

La situation de la ville de  Saintes s'avère particulièrement critique, car la Charente - alors dans sa partie aval - reçoit  des débits supplémentaires apportés par les affluents grossis par les pluies. 

Depuis le samedi 11 décembre 1982, la cote d'alerte de 4 mètres est atteinte au niveau du pont Palissy.  La circulation devient impossible sur de nombreuses voies (quai des Roches, route de Courbiac, rue du Pont-Amilion, artères traditionnellement inondées il est vrai). A partir du 15, la situation se détériore, obligeant les pouvoirs publics à mener les premières interventions dans les quartiers inondés: distribution de parpaings et madriers, évacuation des personnes sinistrées. Le 20 décembre, la cote d'alerte de 6 mètres est atteinte. Le quart de la ville, principalement sur la rive droite, se trouve alors sous l'eau. Les coupures d'électricité et de chauffages accélèrent l'évacuation de familles sinistrées. Il devient de plus en plus difficile de se rendre à Saintes. A l'intérieur de la ville, la circulation est devenue presque impossible. L'avenue Gambetta - une des deux artères principales de la ville - devenu impraticable, il faut construire d'urgence une passerelle au dessus de la chaussée inondée. La communication entre les deux rives ne tient plus qu'au pont de Saintonge. La cote maximale atteint 6,99m au pont Palissy.
La décrue salvatrice n'intervint que le 24 décembre à 16 heures.



* Déclenchement du plan ORSEC.

Michel Crépeau, ministre de Environnement, accompagné de Jacques Monestier, préfet de Charente-Maritime, survolent la Saintonge et constatent que la crue prend une allure de catastrophe. Des villages se retrouvent cernés de toute part, isolés. Les quartiers urbains riverains du fleuve se trouvent inondés. Les appels de détresse convergent en très grand nombre vers des centres de secours totalement dépassés. La situation conduit donc les autorités à déclencher le plan ORSEC dans les deux départements charentais. Ce plan, institué en 1952, sonne l'alerte générale et permet de mettre à disposition et d'organiser des moyens de secours exceptionnels en hommes et en matériels. Un état-major de crise, dirigé par chaque préfet, réunit  les responsables des services publics de chaque département: DDE, DDA, DDASS, gaz, électricité, télécommunication, protection civile, police, gendarmerie, armée. Pour appliquer les décisions prises, des postes de commandement (1) s'installent dans les préfectures et les principales villes sinistrées.
 Les opérations sur le terrain mobilisent sapeurs-pompiers, plongeurs et matériels spécialisés. Elles sont organisées sur place par les commandants  des centres de secours. Un PC  opérationnel très important est installé à Saintes sur le stade Yvon Chevalier. A partir du 21 décembre, des renforts importants sont envoyés par les postes de secours de dix autres départements. L'action de l'armée s'intensifie également dans le cadre du plan ORSEC. Avec la décrue, ce sont les équipes d'assainissement et de nettoyages qui entrent en action. En Charente-Maritime, le plan ORSEC n'est levé que le 4 janvier 1983.

* conséquences directes.
Cette crue de la Charente se caractérise par son intensité et sa durée. Pendant plus d'un mois à Saintes, du 6 décembre 1982 au 24 janvier 1983, infrastructures et biens matériels furent mis à rude épreuve. Les dommages furent donc conséquents: maisons inondées, activités économiques paralysées, réseaux de transport et d'approvisionnement (eau, électricité) malmenés.
En débit de quelques troubles psychologiques et maladies liées à l'humidité, le bilan humain s'avère en revanche bien plus léger. La lenteur de l'écoulement du fleuve, associé à une gestion de crise efficace, permirent d'éviter tout décès direct au cours de l'épisode. décès direct.
Comment expliquer l'importance de cette catastrophe "naturelle"?



Le pont Bernard Palissy à Saintes, décembre 1982. © Jacques Hugues - Archives EPTB Charente

  

* Les facteurs d'aggravation du risque.

Les caractéristiques du bassin versant de la Charente se révèlent propices aux risques d'inondations. Dans ce bassin très plat et de faible altitude, la pente s'avère très faible, voire nulle. La capacité d'écoulement réduite du fleuve conduit à de fréquents débordements lorsque le débit augmente. Le bassin majeur, plutôt large, souvent occupé de prairies inondables, se rétrécit brusquement au niveau de Saintes. Cette particularité fait de l'agglomération un redoutable verrou hydraulique, très vulnérable aux risques d'inondation. La surface de la zone inondable atteint 135 ha dans la ville, menaçant directement près de 500 habitations.
Les crues de la Charente interviennent au cours de la période hivernale en raison des fortes précipitations océaniques qui s'abattent alors sur la région. A la différences des inondations brutales et soudaines que connaît le quart sud-est de la France, il s'agit ici de crues provoquées par une pluviosité longue (crues à cinétique longue). L'eau monte lentement et l'onde de crue s'y étale dans le temps (48 heures pour arriver de Cognac à Saintes, seulement distantes de 28 km). En se propageant vers l'aval, elle est aggravée à la fois par la persistance  des pluies et par les crues des affluents aval. Au niveau de Saintes, la présence d'un large lit majeur entraîne des débordements du fleuve sur de vastes surfaces, d'autant plus que la faiblesse de la pente empêche l'évacuation rapide des eaux. Dans ces conditions, les durées de submersion se caractérisent par leur longueur (un mois en 1982!). Rappelons en outre l'existence d'autres facteurs favorisant l'apparition des crues: remontée de la marée dans la partie aval, l'encombrement du lit mineur en raison d'un entretien insuffisant et par la présence d'ouvrages vétustes ou mal dimensionnés, enfin l'occupation abusive du lit par certains aménagements.



La Charente en crue à Saintes. L'abbaye aux Dames se devine à l'arrière-plan. 

Au titre de l'aggravation du risque, il convient en outre de rappeler le rôle de l'urbanisation du lit majeur du fleuve au XIX ème siècle. Jusque là, les populations, habituées à vivre avec l'aléa s'installent presque exclusivement sur la rive gauche. Tout change avec l'industrialisation et l'arrivée du chemin de fer. L'agglomération s'étend désormais sur la rive droite, dans le lit majeur du fleuve. Cet étalement urbain s'est accompagné d'aménagements peu judicieux, qui contribuèrent à l'amplification de la vulnérabilité au risque d'inondation:



1. Le comblement d'un bras naturel de la Charente appelé Petit Rosne. Dès lors, l'intégralité du débit du fleuve doit transiter par le bras principal du fleuve, ce qui pose problème en cas de crue. 
2. Avec ses arcs bas et ses piles massives, le Pont Palissy se caractérise par sa relative étroitesse. Il constitue un véritable verrou hydraulique ne permettant pas l'évacuation rapide des eaux. 
3. De nombreux remblais sont venus amputer le lit majeur du fleuve lors des aménagements successifs: la construction d'un viaduc de chemin de fer ("le pont de Diconche"), du Pont de Saintonge, la création du jardin public et de la place Bassompierre au cœur de l'agglomération.
Or, il apparaît désormais bien difficile, voire impossible, faire machine arrière en supprimant ces aménagements.



Evolution paysage urbain à Saintes. [Source: projet d’action éducative du collège Agrippa d’Aubigné.] L’inondation demeure un risque naturel, bien connu. Cependant, le territoire s’artificialise : l’homme aménage des espaces jusqu’ici réservés au fleuve, il modifie le paysage et bouleverse certains équilibres. Le risque augmente d’autant plus que les enjeux (les biens, les personnes…) se multiplient au sein des zones inondables...


D'autres facteurs, exogènes cette fois, sont à prendre en compte dans l'aggravation de l'aléa à Saintes. En aval de la ville, l'édification dans les années 1960 du barrage de Saint-Savinien est à l'origine de l'apparition d'un bouchon vaseux obstruant le lit mineur et occasionnant une surélévation de la ligne d'eau en amont. Comme ailleurs, la modification de l'occupation des sols a aussi contribué à l'imperméabilisation des sols du fait de la densification du tissu urbain et du bétonnage massif. Dans le domaine agricole, les surfaces vouées à la céréaliculture ne cessent d'augmenter au détriment des cultures fourragères. Ces espaces toujours en herbes jouent pourtant le rôle de ralentisseur de crue.



Repère de la crue de 1982 près du pont Palissy à Saintes.




* Gestion du risque.


Pour mieux lutter contre une catastrophe naturelle et réduire les enjeux, il faut connaître le phénomène et se souvenir des graves crises passées. Par conséquent, la politique de gestion du risque se fonde sur une bonne connaissance de l'aléa. Afin de mieux lutter contre les graves inondations, les autorités se sont dotées de Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI). Élaboré par le Préfet, le PPRI réglemente l’urbanisme dans les zones inondables. Il prévoit des règles d'utilisation et d'occupation du sol selon une carte d'exposition au risque d’inondation établie grâce aux études des scientifiques et ingénieurs.

- Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) élaboré par le maire régit le droit à construire sur la commune. Il peut empêcher l’urbanisation des terrains inondables en s’appuyant a minima
sur le PPRI lorsqu’il existe.




L'aléa est un phénomène naturel dangereux comme une inondation, un tsunami... On appelle enjeux (ou vulnérabilités) les personnes, biens, équipements et/ou environnement susceptibles de subir les conséquences de l'aléa. Le risque résulte de la confrontation d'un aléa et d'une zone géographique où il existe des enjeux. Donc aléa x enjeu = risque.





Modérer le phénomène d'inondation. 

A. En ralentissant les écoulements en amont des villes. De "petits freins diffus sur le territoire" doivent permettre d'atténuer l'onde de crue en amont du bassin versant. Plusieurs aménagements sont envisageables: plantations de haies, stricte limitation des espaces bitumés pour limiter les flux d'eau, réduction du drainage afin de préserver les zones humides; restauration des freins naturels des cours d'eau. Dans cette optique, et afin de tirer tous les enseignements de la grande crue de 1982, de nombreux espaces restent inconstructibles au cœur même de la ville de Saintes. Ainsi, à quelques encablures du centre-ville, la prairie de la Pallue s'étend sur 122 ha, en bordure de Charente. Composé de prairies naturelles en partie inondable, de roselières et d'un plan d'eau, cet espace est intégré au réseau Natura 2000. Crée après la crue centennale, le canal de Lucérat  déleste la Charente de son trop plein d'eau et alimente un plan d'eau aménagé sur la zone de la Palue. Cette création fait ainsi office de zone de sur-stockage en cas de fortes inondations. L'étang accroît la rétention d'eau dans des zones inhabitées du lit majeur.

B.  La réalisation de travaux de protection.

Faciliter l’écoulement du fleuve, dans les noyaux urbains sensibles aux obstacles.
Exemples pour l’agglomération de Saintes
• Retirer les sédiments qui se sont accumulés dans la Charente
au niveau du barrage de Saint-Savinien.
• Faciliter l’écoulement de la crue au droit de certains franchissements
routiers, qui provoquent des sur-inondations à Saintes.



 Vigicrues est un site internet [ vigicrues.gouv.fr ] alimenté par les services de l’État qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, pour des prévisions à échéance 24 h. Exemple avec la station du Pont-Palissy à Saintes.



* Mieux prévoir et anticiper.

"Gérer le risque d’inondation demande de pouvoir anticiper l’évènement, pour installer par exemple des dispositifs de protection temporaires, pour rehausser le mobilier ou pour déployer le plan de gestion de crise. " Le domaine de la prévision des inondations a connu des progrès majeurs ces dernières années. Ainsi, « Vigicrues » est un site internet qui affiche  des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, toutes les 24 heures. De même, les préfectures peuvent diffuser les messages d'alerte et de consignes à destination de la population par le biais de radios locales conventionnées…



 La prévention passe donc par l’information et l’éducation des populations par: l’élaboration d’expositions; l’installation de plaques-repères pour se souvenir des catastrophes passées; l’établissement par les mairies d'un Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM), permettant de recenser les risques dans la commune et les mesures de prévention prises.

Au fil des siècles, chroniqueurs et historiens  se font écho des caprices des fleuves. La chanson n'est bien sûr pas en reste. Si à notre connaissance, aucun morceau n'évoque directement les débordements de la Charente en 1982 (mis à part ce titre très très [trop] cagouillard). Plusieurs morceaux s'inspirent en revanche des inondations de la Seine. Par son ampleur et les bouleversements considérables qu'elle engendre, la crue de 1910 demeure gravée dans les mémoires. La presse illustrée et la carte postale - alors à son apogée - les actualités cinématographiques, ont contribué à une prolifération d'images; elles font de l'événement une des catastrophes les plus médiatisées. .  

Carte postale: Crue de la Seine à Paris en 1910.

Des inondations majeures, Paris en a connu au cours de son histoire. La plus mémorable reste toutefois celle de 1910.  Après un été humide, les terres sont gorgées d'eau. La crue en tant que telle s'explique par à la mi-janvier à des cause les pluies diluviennes qui s'abattent sur les bassins d'alimentation de la Seine à compter de la mi-janvier. Du 21 au 28 janvier 1910, l'agglomération parisienne subit une crue d'une ampleur exceptionnelle. Très vite, le centre de la capitale est inondé. L'eau s'engouffre dans les bouches du nouveau métro.Le 28, la crue atteint son apogée: 8,62 m au pont d'Austerlitz. Le zouave du pont de l'Alma voit l'eau monter jusqu'à ses épaules. Des dizaines d'artères, une douzaine d'arrondissements (473 ha dans la capitale) et de nombreuses banlieues sont sous l'eau. Les conséquences immédiates de la crue sont considérables. Les transports en commun ne fonctionnent plus. Tramway et métro sont paralysés, les gares parisiennes bloquées. Seuls les omnibus hippomobiles (les fameux "moteurs à crottin") tentent, vaille que vaille, de circuler. La ville se paralyse progressivement. Gaz et électricité sont coupés, en raison de l'inondation des usines qui fournissent la capitale en énergie. Dans les rues, les becs de gaz rendent l'âme, tandis que les horloges publiques s'arrêtent.La capitale semble désormais comme hors du temps, replongeant dans les tréfonds de son histoire. Les usines d'incinération ne fonctionnent plus; les ordures sont jetées dans le Seine au  grand dam des communes en aval.
Emmanuelle Toulet, responsable de la bibliothèque historique de Paris rappelle: "Ses réseaux de transport, ses moyens de communication et de ravitaillement, son éclairage public... Tout ce qui sa fierté est désorganisé. L'eau se propage en surface, débordant sur les quais avant de gagner les rue. Elle circule également en sous-sol, empruntant les galeries souterraines, les tunnels du métro en construction (...) La ville est tout à la fois atteinte dans sa modernité... et victime de sa modernité."

Le préfet de police de Paris, Louis Lépine, le président Fallières, le chef du gouvernement, Aristide Briand, se rendent auprès des sinistrés.


Les activités économiques tournent au ralenti ou s'arrêtent temporairement. Envahies par les eaux, les usines se paralysent et les ouvriers doivent chômer (100 000 personnes sont privées d'emploi en raison de la crue).
 Pour se prémunir d'une crue majeure, les autorités se sont employées à multiplier les postes d'observations, à rehausser les quais et à procéder au curetage du fleuve. L'ampleur des débordements de la Seine en 1910 rend toutefois ces précautions bien vaines. Les élus, qui jouent leur avenir dans cette gestion de crise, se rendent auprès des sinistrés. L'armée est appelée en renfort, tandis que les matelots de la Royale assurent les déplacements des députés.
La décrue s'amorce enfin le 29 janvier, mais il faudra des semaines pour que la vie retrouve son cours normal. Le bilan matériel s'avère très lourd: 20 000 immeubles inondés, soit le quart des habitations que compte alors Paris, 200 000 Parisiens sinistrés. Au total, les dégâts seront estimés à 400 millions de francs-or, soit environ 1 milliard d'euros.

L'inondation de Paris. Le Monde magazine du 9 janvier 2010, p43



La montée des eaux fait la une des grands quotidiens. Les images du désastre franchissent les frontières et suscitent un grand élan de générosité.  En dépit des dégâts matériels considérables, Le bilan humain de la catastrophe reste mesuré. On ne compte qu'un mort dans Paris et une trentaine en banlieue.Si la mémoire de l'inondation ne s'est jamais éteinte, c'est aussi en raison de la médiatisation sans précédent dont elle a fait l'objet. Ainsi, d'innombrables photographies d'actualité sont prises pour faire la une de la presse illustrée alors en plein essor, mais aussi par des photographes mandatés par le service de l'identité judiciaire de la préfecture de police ou enfin par des photographes amateurs. Paris-Venise inspire aussi les peintres, les pionniers du cinématographe, les dessinateurs, les affichistes, les chansonniers. 
Comme le laissent deviner les cartes postales éditées pour l'occasion (5000 au total!), les Parisiens se pressent à l'inondation comme au théâtre. Pour certains, la catastrophe se transforme même en aubaine comme le suggère la lecture d'un article de Guillaume Apollinaire paru dans Paris-Journal du 28 janvier 1910:"Avenue Montaigne on a organisé des promenades de plaisance en barque. Pour deux sous, on passe aux pieds des hôtels les plus cossus et des photographes prennent de vous un portrait d'inondé pour la somme de 50 centimes."



Comme dans le cas de Saintes en 1982, il s'agit de ce que les experts nomment une "crue centennale". Un événement exceptionnel, qui a une chance sur cent de se produire chaque année. La question n'est pas de savoir si une nouvelle crue peut revenir à Paris, mais quand? Les risques restent énormes puisque cinq cents communes sont directement menacées. Si une crue d'une ampleur comparable survient, ce sont 1,5 M de Franciliens qui auraient les pieds dans l'eau, sans lumière, sans chauffage, sans eau potable et bien sûr sans transport.  
Or, compte tenu de la forte urbanisation de la banlieue, le risque s'est accru depuis 1910. En raison de la forte artificialisation et imperméabilisation des sols, la Seine ne pourrait plus aujourd'hui se répandre dans les champs.
Il convient toutefois de ne pas noircir le tableau à l'excès. Nous l'avons vu précédemment, les moyens de prévision se sont considérablement perfectionnés; des mesures ont été prises, dont les plans de prévention du risque inondation ou le plan de de secours spécialisé inondation (PSSI). En outre, l'urbanisation tient compte, la plupart du temps, des risques d'inondation. (2) Les digues le long du fleuve sont rehaussées, mais pas suffisamment pour contenir une crue de 8 mètres.
 Afin d'amortir les conséquences d'une nouvelle crue centennale dans la capitale, 4 gros lacs réservoir ont été installés en amont de Paris. Aujourd'hui, 2 millions de foyers seraient dans le noir. De multiples difficultés se posent pour lutter efficacement contre de telles crues: une sélection des artères permettant de ravitailler la capitale, évacuation de la population ou des trésors de musées. L'enjeu est de taille car, de nos jours, la facture probable d'une crue comparable à celle de 1910 serait vertigineuse (10 milliards d'euros selon les estimations). Une chose est sûre, il est impossible aujourd'hui d'empêcher de telles inondations... 

  








Thomas Fersen:"Ne pleure plus"
La Seine est en crue,
La Seine est dans la rue.
Les berges sont noyées
Et les arbres ont rouillé.
La Seine est dans la rue,
L'océan ne boit plus,
Les oiseaux se sont tus.

On t'a jeté du sable,
Un voyou t'a voulu
Une peine inconsolable
Dont tes yeux sont l'issue
Et ta première larme,
Le caniveau l'a bue.
Ça n'était qu'une larme,
Ça n'était qu'un début
Car la Seine est en crue.
La Seine est dans la rue,
L'océan ne boit plus
Et le Zouave éternue.

Pont Alexandre III,
Les lions sont aux abois,
Les chats sont sur les toits
Et les poissons chez moi.
Des pigeons, confondus,
Croient que l'heure a sonné.
Sur une branche de salut,
Ils attendent Noé.
Ne pleure plus, ne pleure plus.
La Seine est dans la rue,
On n'avait jamais vu
Autant d'eau épandue.

Un blanc sec sur le zinc
Vaut mille wassingues
Pour, toute peine bue,
En essuyer la crue.
Mais toi, tu n'as pas soif.
Tu remplis les carafes
Et, les carafes pleines,
Tu remplis les fontaines.
Les miroirs ont ce charme:
Ils multiplient les choses.
Se reflétant, tes larmes
Redoublent et arrosent.

Ne pleure plus!

Un saule au bord de l'eau
Pleure de tristes rameaux.
Les rameaux c'est discret,
Toi tu pleures des forêts
Où revivent ces brocarts
Qui t'invitent à tuer



Le zouave du pont de l'Alma. Initialement, 4 sculptures représentant des troupes engagées lors de la guerre de Crimée, ornaient l'édifice. Lors de sa reconstruction, entre 1969 et 1973, seul le zouave fut conservé. La statue sert d'indicateur des hautes eaux de la Seine.

Glossaire:
Bassin versant: Territoire à l'intérieur duquel toutes les eaux de surface s'écoulent vers un même point, appelé "exutoire". Il peut s'agir de l'embouchure d'un fleuve par exemple.



Notes:

1. Dans ces PC ORSEC travaillent en permanence une trentaine de personnes qui apportent leur concours aux responsables des services publics et aux conseillers techniques qui anlysent les besoins, les évaluent, puis formulent les demandes dans le cadre du plan ORSEC.
2. A Alfortville pourtant, on continue à bâtir en zone inondable, mais à conditions que les rez-de-chaussée soient des duplex avec un étage refuge. 



Sources:

- Rapport de présentation de la cartographie du risque d’inondation de la Charente sur le secteur de Saintes – Cognac – Angoulême (pdf).

- Analyse des enjeux et de la vulnérabilité au risque d'inondation du fleuve Charente : l'exemple de Saintes (PDF).

- Panneaux de l'exposition "1982: la crue du siècle"

- Christian Genet:"Les deux Charentes. Inondation, 1982. La crue du siècle", La Caillerie.
- "Paris sous les eaux", in Le Monde magazine, 9 janvier 2010.
- "Paris inondé 1910" (PDF), dossier de presse de l'exposition organisée par la bibliothèque historique de la ville de Paris.
- Archives de France:" L'inondation de Paris, janvier 1910."






Liens:

- Des photos de Jean-Pierre Maffre de la crue de 1982.
- bdhi.fr: rapport sur la crue de la Charente.


- Bienvenue à Saintes sur mer. Quelques photos prises lors de la crue de février 2014.
- Dossier crue de 1910 par la DRIEE.
- Histoire par l'Image: "Souvenir des inondations de Paris 1910."
- Libération: "Paris: une crue et c'est cuit.
- Crue du siècle: l'inévitable rendez-vous.
- Il y a cent ans: "26 janvier 1910: L'au monte, Paris barbote."
http://hydrologie.org/PHO/Petit_Journal/Petit_Journal.htm


samedi 11 avril 2015

296. Maurice Sugar: "Soup song

A coup d'annonces tonitruantes et grâce à une habile propagande, Ford a longtemps pu passer pour un patron paternaliste, soucieux du bien-être de ses employés. La réalité est toute autre. Dans ses usines, les cadences sont infernales, la surveillance constante et les possibilités de se défendre pour l'ouvrier nulles. Dès la fin des années 1910, des mouchards stipendiés par le boss espionnent les ouvriers, signalant tous ceux dont la moralité semble "douteuse". La surveillance des ouvriers devient la mission des inspecteurs du Département sociologique, qui n'hésitent pas à se rendre chez les employés afin de s'assurer de la moralité du foyer. Au cours de la grande guerre, le Département traque les "éléments antipatriotiques". Sur de simples soupçons, "l'agent de l'étranger" est congédié.

Henry Ford (à gauche) et Harry Bennett (au centre) en 1942. Ce dernier incarne 
la brutalité anti-syndicale de la Ford Motor Company


La dissolution du Département sociologique intervient en 1918, mais l'attitude inquisitoriale du patron à l'égard de ses ouvriers ne cesse pas pour autant. Le magnat de l'automobile - qui vomit les syndicats et leurs représentants - se donne désormais tous les moyens pour les tenir éloigner de ses usines. Les gros bras du Service Department sèment la terreur aux abords et dans les usines Ford. A leur tête se trouve Harry Bennett. Cet ancien boxeur recrute ses sbires  parmi les étudiants de l'équipe de football américain de l'université du Michigan ou au sein de la pègre de Detroit.  A la tête de la « plus grande organisation paramilitaire privée » selon le New York Times, Bennett traque tout ce qui ressemble de près ou de loin à un progressiste;àA la moindre grogne, il donne carte banche à sa milice pour ramener le calme. De fait, Ford peut se targuer d'avoir fait de l'usine de Rivière rouge une citadelle anti-syndicale.


Seulement voilà, en octobre 1929, le krach boursier de Wall street rebat les cartes. Dans un premier temps, l'évènement n'inquiète guère Ford, persuadé que l'économie repartira sur des bases plus saine une fois les plus fragiles éliminés.
A Detroit, la crise sévit pourtant avec une acuité toute particulière en raison de l'hyper-spécialisation. En liant son destin à une activité aussi sensible au cycle économique que l'industrie automobile, Motor City se trouve particulièrement exposée en cas de mévente. Or, les véhicules ne trouvent plus preneurs. Ford doit baisser les salaires (de 7 dollars en 1929 à 4 en 1932), puis licencier. Entre mars 1929 et août 1931, les effectifs du constructeur automobile sont divisés par trois et demi, passant de 128 000 à 37 000. Le chômage atteint des records. Pour ne pas mourir de faim, les chômeurs se tournent vers l'assistance publique, mais celle-ci se trouve rapidement démunie compte tenu du nombre de personnes à aider. 


  
Afin de dénoncer l'apathie des pouvoirs publics face à une situation sociale dramatique, des milliers de chômeurs prennent l'habitude de former des marches de la faim. C'est ainsi que le 7 mars 1932, deux organisations proches du parti communiste (la ligue de l'unité syndicale et le conseil des chômeurs) organisent à Detroit une de ces manifestations de protestation. La Ford Hunger March rassemble 3000 manifestants dont la grande majorité sont des ouvriers récemment licenciés par le géant de l'automobile. Le défilé doit parcourir les rues de la ville jusqu'au complexe industriel de River Rouge, sur la commune de Dearborn. Les chômeurs envisagent de présenter à Ford un cahier de revendications en 14 points dont la réembauche des travailleurs licenciés, l'instauration d'une journée de travail de 7 heures  sans réduction de salaire, le ralentissement des cadences infernales, l'aide médicale gratuite à l'hôpital Ford, l'abolition du personnel de surveillance et le droit de s'organiser en syndicat. 
Le maire libéral de Detroit, Frank Murphy, autorise la manifestation dans sa ville, mais tout se complique une fois la commune adjacente de Dearborn en vue.  Henry Ford, principal contributeur du budget municipal, sait pouvoir y compter sur la complaisance du maire, Clyde Ford, son propre cousin... 
Un comité de réception composé des membres du Service department, de pompiers et d'un cordon de 40 policiers municipaux (1) entend bien refuser le passage aux marcheurs. De très violents affrontements éclatent alors.

Alors que les gaz lacrymogènes se dissipent, les hommes du Service department attendent, matraques à la main, les manifestants.


Le New York Times relate le déroulé des évènements de la manière suivante:"(...) les manifestants franchirent la limite de la ville et immédiatement la bagarre éclata. La police lança un barrage de grenades lacrymogènes sur la foule, obligeant l'avant-garde du défilé à se replier le long de la rivière Rouge et des rails de chemin de fer. Mais en quelques minutes la police épuisa son stock de grenades (...).
Prompts à tirer parti de la situation, les manifestants repartirent à l'assaut en lançant sur la police des pierres et des morceaux ébréchés de boue gelée. (...) Sur le viaduc, hors de portée des projectiles lancés par les émeutiers, les pompiers braquèrent sur eux une lance d'incendie et les repoussèrent temporairement avec des jets d'eau glacée. (...)
Les manifestants venaient juste de présenter leur requête d'une demande d'audience au bureau d'embauche, quand quelqu'un commença à tirer. Dès que la nouvelle du coup de feu fut connue, une bagarre générale débuta. Les combats à coups de poing commencèrent, la police bénéficiant, pour se défendre, des jets d'eau lancés par les pompiers.
Des hommes tombaient, blessés par coups de feu aux jambes (...) Pendant ce temps, la bagarre continuait, mais elle finit par s'arrêter avec l'arrivée des renforts de police de l’État et de Detroit, qui avaient été appelés à l'aide. (...)
Un homme a déclaré que la police avait tiré sur les manifestants avant qu'ils aient pu présenter leurs revendications."

Photo en une de L'Express du Midi du 18 mars 1932. "Les chômeurs ont manifesté devant les usines Ford à Dearborn. Voici un policier blessé au cours des bagarres et emmené par ses collègues." En regardant la totalité de la Une, on comprend vite que l'évènement est passé plutôt inaperçu.


A l'issue de ce que les organisateurs de la manifestation nomment désormais le Ford Hunger Massacre, on relève 4 victimes et une soixantaine de blessés parmi les manifestants. En dépit de la gravité des faits, le "lundi sanglant" de Dearborn passe pourtant relativement inaperçu, les médias  préférant s'attarder sur d'autres actualités, sans donner trop de retentissement à un évènement susceptible de devenir contagieux. (2)
Les pouvoirs publics du Michigan n'entendent toutefois pas en rester là. Le procureur de l’État crie bien sûr à au complot communiste et diligente une enquête devant un grand jury. Quarante-huit manifestants sont arrêtés. Des mandats d'amener sont lancés contre cinq  communistes accusés d'avoir prononcé des discours incendiaires.  Ces poursuites n'aboutissent toutefois pas. Les solides appuis dont Ford jouit du côté de la justice lui permettent d'échapper à toute enquête, en dépit de la répression et du bilan très lourd des manifestations.




L'évènement constitue la première riposte de Ford à une révolte de la base, prélude aux très durs conflits sociaux à venir. Mais dans l'immédiat, les autorités ont beau brandir le spectre de la menace révolutionnaire comme aux pires heures de la Red Scare, le Ford Hunger Massacre n'exerce aucun effet catalyseur sur le développement du processus révolutionnaire. Certes d'autres agitations sociales secouent le pays à l'instar de la "marche du bonus" à l'été 1932 ou les manifestations paysannes dans l'Iowa en septembre, mais toutes demeurent trop localisées pour faire tâche d'huile. 

Toutes ces grèves et manifestations se font en chansons. Les ouvriers se dotent de tout un répertoire de Strike songs, ces chants de lutte composés à l'occasion d'un conflit social. Certaines s'imposent même comme des classiques,  repris dans les manifestations et piquets de grèves. C'est le cas du morceau Soup song, composé par Maurice Sugar. Avocat militant, Maurice Sugar est de tous les combats comme en ce  jour de la "Marche de la faim de Ford". Les paroles de sa chanson égrènent les déboires d'un travailleur pauvre, vieux, affamé, auquel on ne propose toujours qu'un simple bol de soupe.





"Soup song" - Maurice Sugar.
I'm spending my nights at the flophouse -
I'm spending my days on the street.
I'm looking for work and I find none
I wish I had something to eat!



CHORUS:
Sou-oopp! Sou-oop!
They give me a bowl of sou-oo-oop
Sou-oopp! Sou-oop!
They give me a bowl of soup.

(Repeat after each verse)


I spent twenty years in the factory.
I did everything I was told.
They said I was loyal and faithful
Now even before I get old.

I saved fifty bucks with my banker.
To buy me a car and a yacht.
I went down to draw out my fortune,
And this is the answer I got.

I fought in the war for my country.
I went out to bleed and to die.
I thought that my country would help me,
But this was my country's reply.



****************
  
Je passe mes nuits dans un refuge,
Je passe mes jours dans la rue,
Je cherche du boulot et je n'en trouve pas
J'espère avoir quelque chose à manger.

Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe

J'ai passé vingt ans dans une usine,
Je faisais tout ce qu'on me disait.
Ils disaient que j'étais fiable et loyal,
Et maintenant, avant même d'être vieux

Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe

J'avais mis quelques dollars chez mon banquier
Pour m'acheter une auto et un yacht
J'y suis allé pour récupérer mon argent
Et voici la réponse qu'il m'a faite :

Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe



Notes:
1.  dont le commandant n'est autre qu'un ancien détective de chez Ford.
2. L'enlèvement du fils Lindbergh, la mort d'Aristide Briand...

Sources:
- Gresea: "Henry Ford: un patron qu'on dit social."
- Pierre Evil: "Detroit sampler", Ollendorf & Desseins, 2014.
- Jean Heffer: "La Grande Dépression. Les Etats-Unis en crise (1929-1933)",  Folio Histoire, 1991.


Les seules actualités montrant la marche et les affrontements.