samedi 2 août 2014

286. Albert King: "Cadillac assembly line"

En 1910 aux Etats-Unis, neuf Noirs sur dix habitent au sud de la ligne Mason-Dixon et une famille sur deux y cultive la terre dans le cadre du système du sharecropping. L'exode rural a débuté, mais il ne s'agit encore que de migrations régionales à destination des métropoles ou petits centres urbains régionaux du Sud. Les nouveaux venus y occupent des emplois d'artisans (cordonnier, coiffeur) ou de domestiques. Or, avec l'industrialisation extrêmement rapide que connaît le Nord-est du pays depuis le dernier tiers du XIXème siècle (1), l'horizon s'ouvre et les perspectives s'élargissent pour les ruraux noirs du Deep South, attirés par les opportunités d'emplois industriels. La constitution des citadelles industrielles provoque aussitôt un colossal appel d'air au Sud; au point qu'entre 1916 et 1930, la "grande migration" conduit un million et demi de Noirs originaires des États du Dixieland au Nord.
Pour étudier ce phénomène, la ville de Detroit (Michigan) nous servira de fil rouge. 




* Comment expliquer l'attrait irrépressible du Nord? 
Au moins quatre facteurs peuvent être avancés. 
1. C'est d'abord le prodigieux essor industriel des grandes villes de ce qui deviendra la manufacturing belt qui initie la "ruée" vers des migrants afro-américains vers les métropoles pourvoyeuses d'emplois du Nord-Est ou des Grands Lacs: New York, Chicago, Detroit, Philadelphie, Cleveland, Pittsburgh, Gary... Les besoins de main d’œuvre considérables y conduisent les plus grandes firmes à embaucher des milliers de travailleurs. Pour trouver leurs futurs employés, les firmes du Nord passent des annonces dans la presse noire du Sud et dépêchent sur place des agents recruteurs munis de billets de train gratuits pour les volontaires.
Par conséquent des milliers de  Noirs quittent les États du sud (Géorgie, Mississippi, Louisiane) avec la promesse d'un emploi pérenne et bien rémunéré au Nord. Detroit (2) constitue assurément l'archétype de ces citadelles industrielles à la croissance aussi rapide qu'un champignon à la faveur du boom économique.  En lien avec l'essor du nombre d'employés du secteur automobile (Ford, Packard, Chevrolet, Dodge, Chrysler) qui passe de 5700 à 120 000 individus,le taux de croissance de la population noire de la ville s'élève à 2005% entre 1910 et 1930. A la veille de la grande crise de 1929, la ville se hisse au quatrième rang des villes les plus peuplées du pays avec 1,5 millions d'habitants.
L'adoption du fordisme - ce système de production fondé sur la parcellisation des tâches, la stricte division du travail de conception et d'exécution, la standardisation du produit - accroît encore la demande en main d’œuvre. Les conditions d'embauche s'avèrent très alléchantes pour des populations aussi pauvres et marginalisées que les sharecroppers et autres ouvriers agricoles du Deep South. (3) Or, le Fordisme repose sur la consommation de masse. C'est pourquoi pour permettre à ses employés d'acheter les véhicules qu'ils fabriquent, le magnat de l'automobile double le salaire journalier de ses ouvriers qualifiés à 5 dollars. Ignorant la stricte discipline raciste des autres constructeurs, Ford décide - par intérêt bien sûr - d'engager des ouvriers de couleur. 

Ouvrier noir travaillant dans les usines Ford. Date inconnue.


2. L'arrêt de l'immigration européenne à la faveur de la première guerre mondiale incite les entrepreneurs à se tourner vers la main d’œuvre disponible au Sud, fût-elle noire. Le conflit tarît en effet brutalement l'afflux des migrants européens et accroît subitement l'offre d'emplois en raison du boom crée par l'économie de guerre. Les besoins de travailleurs sont immenses, d'autant que de nombreux ouvriers blancs sont mobilisés. Dans ces conditions, la main d’œuvre noire surabondante du Sud afflue dès 1916. 
L'adoption par le Congrès d'une législation restreignant l'immigration européenne à partir de 1924 entraîne un nouvel afflux de travailleurs noirs. Finalement, ce n'est que la crise des années 1930 qui ralentit l'arrivée des nouveaux migrants. (4)

Caricature publié dans The Crisis, en mars 1920.


3. Les problèmes inhérents au Sud convainquent également de nombreux paysans de tenter leur chance au Nord. En légalisant la ségrégation raciale dans le Sud, les lois Jim Crow établissent un ordre raciste fondé sur la constante soumission du Noir au Blanc. Le premier tiers du XXème siècle se caractérise d'ailleurs par une recrudescence des lynchages et la persistance d'un régime de terreur imposé par les organisations suprématistes blanches (KKK et consorts). Si bien que, comme le rappelle Richard Wright, les Noirs du Sud jouissent d'"un statut juridique équivalent à celui d'une mule."
4. Enfin, les catastrophes naturelles constituent un dernier facteur de départ. Les difficultés économiques déjà considérables des sharecroppers sont aggravées par l'arrivée du Boll-weevil, le ravageur des champs de coton ou par les terribles crues du Mississippi.
 

Une famille du Sud à son arrivée à Chicago en 1922.

Les conséquences de la "grande migration" s'avèrent considérables, tant sur la société du Sud que sur les nouveaux lieux d'accueil au Nord. Car, comme le souligne Loïc J. D. Wacquant, "il faut concevoir cette migration non comme un mouvement interne de population au sein d'une même société mais comme un véritable flux d'émigration/immigration entre deux systèmes sociaux disjoints, tant le Sud et le Nord des Etats-Unis du début du siècle diffèrent par leurs structures juridiques et sociales, leur organisation politique, leur culture et par la place qu'y occupent à ce moment les Noirs."
L'arrivée à Detroit ou Chicago d'un métayer originaire du Mississippi constitue nécessairement un bouleversement profond et signifie le passage d'un monde rural isolé à la vie frénétique d'une métropole industrielle. 

Dans le sud, certains quartiers sont désertés tandis que les plantations manquent de bras. Les autorités s'emploient donc rapidement à enrayer l'hémorragie démographique. Une législation adoptée dans l'urgence vise à empêcher le travail des agents recruteurs et à gêner les départs. Toutes ces mesures se révélèrent toutefois bien vaines car comme le rappelle Paul Oliver, "pour les noirs, (...) la promesse d'un salaire fixe et décent l'emportait sur toutes les difficultés présentes. Et en dépit de leurs dettes, et des redoutables inconnues  d'une telle aventure, ils quittèrent par dizaine de milliers les fermes qui, jusqu'alors, avaient constitué tout leur univers.

Une fois la "Terre promise" atteinte, de nombreux migrants déchantent, réalisant à quel point les rumeurs colportées sur le Nord pouvaient être infondées.  En effet, les citadins blancs du nord voient généralement d'un mauvais œil l'afflux massif de ruraux noirs et cherchent à tout prix à fuir leur voisinage. Aussi, au fur et à mesure de l'arrivée de migrants originaires du  Sud, on assiste à la fuite systématique des Blancs cherchant à éviter un voisinage "indésirable". La "ruée" vers le Nord alimente donc la formation de grands ghettos urbains, contribuant à la construction d'une société duale reposant sur la ségrégation presque totale entre Noirs et Blancs. A Detroit, les nouveaux venus s'entassent dans Black Bottom, le quartier noir situé à l'est de Woodward Avenue, principale artère de la ville devenue aussi frontière ethnique. 
Dans les quartiers occupés par les migrants noirs désargentés, misère et chômage accélèrent le délabrement des logements dont les propriétaires ne jugent plus nécessaire la rénovation. L'insalubrité et l'entassement des résidents deviennent la règle dans ces taudis. Pour s'en sortir, les nouveaux venus doivent sous-louer une partie de leur appartement, contribuant ainsi à accélérer l'entassement. Cette exigüité, associée à l'insalubrité de nombreux logements, aggrave les risques d'épidémies. Isolés, marginalisés, les habitants des ghettos s'enfoncent davantage encore dans la pauvreté. Chômage, misère et absence de perspectives favorisent enfin l'essor de la délinquance.


  
Les agents des trains Pullman sont presque exclusivement des hommes noirs. Appelés "George" en référence au prénom du dirigeant de cette entreprise de wagon lit. Ce dernier privilégie les noirs au motif qu'ils sont des "invisibles" aux yeux des passagers blancs.


Les nouveaux venus sont donc des parias. Pour trouver leur place, ils ne doivent compter que sur eux-même et s'organiser de manière autonome.
A l'intérieur des usines, les ouvriers noirs se retrouvent marginalisés. Leurs collègues blancs les rejettent par racisme et au motif qu'ils feraient baisser les salaires (comme d'autres migrants avant eux). Il faut dire que les patrons ne se privent pas pour exploiter cette main d’œuvre fragile lors des conflits sociaux. Par conséquent, à de rares exceptions, les syndicats américains, regroupés dans l'American Federation of Labour (AFL) refusent l'adhésion des ouvriers noirs. Ces derniers forment donc leurs propres syndicats à l'instar des agents des trains Pullman (1925). La création du Congress of Industrial Organizations (CIO) en 1935 change la donne. Tourné vers les ouvriers peu qualifiés des industries de masse, ce syndicat condamne la ségrégation et ouvre donc ses portes aux Noirs.
Pour s'informer, les habitants dévorent la presse noire alors en plein essor. Le plus lu et influent de ces journaux est assurément le Chicago defender. Fondé en 1905, il milite très tôt en faveur de la migration en publiant des propositions d'embauche dans le Nord, ainsi que les lettres de candidats au départ.





Pour supporter les conditions de vie aliénantes, les habitants du ghetto se cherchent des échappatoires. A Detroit, au cœur de Black Bottom, des lieux de loisirs et de plaisir apparaissent. Ainsi Hastings street concentre bars, salles de spectacles et bouges crasseux. Abrutis par les cadences infernales imposées par la chaîne de montage, les ouvriers noirs y passent leurs soirées à l'écoute du rude boogie pratiqué par les musiciens locaux ou récemment arrivés du Sud. Ces artistes espèrent arrondir leurs fins de mois en se produisant dans les cabarets et les rent parties. Leurs compositions décrivent l'ambition de tous les migrants: sortir de la dèche et de l'humiliation.
Dans son Cadillac assembly line, Albert King - colossal guitariste du label STAX - dépeint les motivations d'un migrant, quittant le Sud pour Detroit:

"Je vais à Detroit, Michigan, ma belle, tu dois rester à la maison
je vais à Detroit, Michigan, chérie, tu dois rester ici
je vais me trouver un boulot sur la chaîne de montage de Cadillac

J'en ai marre de chanter en regardant la route du Mississippi
j'en ai marre de chanter en ramassant ce putain de coton
je vais sauter dans un bus en partance vers le nord
je n'aurai plus à dire "oui monsieur" (5)

De très nombreux autres titres ont pour thème principal les migrations vers le nord à l'instar du classique "Sweet home Chicago" de Robert Johnson" ou encore le "Detroit bound blues" de Blind Blake. Guitariste virtuose et aveugle, Blake quitte lui-même sa Floride natale pour Chicago. Mais c'est ici les "charmes" de Detroit qu'il chante: "J'vais à Detroit me trouver un bon boulot (2X) / Marre de rester ici avec tous ces crève-la-faim / J'vais trouver du boulot, là-haut dans la turne de M. Ford, / Assez d'ces jours sans pain qui n'me nargueront plus." (6)
 Il est toujours surprenant de constater le décalage entre des paroles pleines d'espoir - et en cela représentative des attentes des candidats au départ - et la sordide réalité du ghetto.Un constat similaire peut-être fait à la lecture des lettres adressées à leurs familles par les migrants récemment installées au Nord. Cette réalité ne décourageait toutefois pas ceux qui avaient connu l'exploitation économique, la soumission et l'ordre raciste du Sud. 


Notes:
1. une industrialisation marquée par l'essor des industries lourdes et des usines basées sur le travail à la chaîne.  
2. Quelle est l'origine de Motor city? En 1701, Antoine Laumet de la Mothe Cadillac installe le Fort Pontchartrain du Détroit pour le compte de Louis XIV cet avant-poste de la Nouvelle France se trouve entre le lac Ste-Claire et le lac Erie. Les Français partis, la jeune connaît plusieurs allers et retours entre l'Angleterre et les Etats-Unis. En 1900, il ne s'agit en tout cas à l'échelle du pays que d'une ville moyenne, assez méconnue. C'est au cours de la première décennie du XXème siècle que débute l'essor prodigieux de Detroit en lien avec le succès irrésistible de l'automobile. Dans le sillage des travaux des ingénieurs locaux (Ransom Olds, Henry Leland, David Buick et Henry Ford), une industrie automobile voit le jour à Detroit.  Trois gigantesques constructeurs (Ford, General Motors et Chrysler) ont fait de Detroit Motor City, capitale mondiale de l'industrie automobile.
4.  "Sur le marché du travail, c'était la débandade: tout logiquement, les derniers embauchés furent les premiers à être congédiés. Les Noirs qui, quinze ans plus tôt, avaient afflué dans le Nord, heureux et pleins d'espoir, se trouvèrent réduits au chômage, brutalement, sans aucun secours matériel ni moral." (cf: Paul Oliver)
3.  Les progrès de la mécanisation évincent enfin du secteur agricole les paysans en surnombre.
5. Going to Detroit, Michigan, girl you got to stay at home / Going to Detroit, Michigan, Mama you've got to stay behind / Gonna get myself a job on the Cadillac car assembly line
Tired of whooping and hollering, looking down that Mississippi Delta road / Tired of wheeping and hollering, picking that nasty cotton / Gonna catch a bus away up north, I won't have to be saying "Yessir, boss". 
6. "I'm goin' to Detroit, get myself a good job, (2X) / Tired to stay around here with the starvation mob. / I'm goin' to get me a job, up there in M. Ford's place, / Stop these eatless days from starin' me in the face."  

Sources:
-Pierre Evil:"Detroit sampler", 2013.
- Gerri Hirshey:"Nowhere to run. Etoiles de la soul et du rythm & blues", Payot & Rivages, 2013.
- Pap Ndiaye: "Detroit, une histoire américaine." in L'Histoire, 09/2013.
- Loïc J. D. Wacquant: "De la terre promise au ghetto. La grande migration noire américaine, 1916-1930.
- Paul Oliver:"Le monde du blues", 10/18.

Liens:
- Transatlantica: "Key to the highway" blues records and the great migration".
- Black migration.
- Le Monde: "Dans Detroit ravagé, Van Gogh et Jack White résistent à la faillite."
- Les Inrocks: "Detroit en faillite: la playlist."
- Des photos de la great migration.

jeudi 26 juin 2014

285. Ulysses de Franz Ferdinand (2009).



Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage  disait Joachim du Bellay en 1558. Dans ce célèbre poème inspiré par son exil romain, il se languit des rives de sa Loire angevine. Convoquant la figure mythologique créée par Homère – Odysseus, Ulysse pour nous  - l’un des éminents fondateurs de la Pléiade compose une élégie devenue un classique des lettres françaises. L’Odyssée attribuée à l’aède grec s’inscrit, quant à elle, au patrimoine mondial de la littérature et de la culture. Le texte migre depuis sa rédaction dans l’espace et le temps ; ainsi,  la figure d’Ulysse, depuis les temps antiques, a poursuivi sa route bien plus au nord de son berceau méditerranéen. Au XXème siècle, Ulysse accoste sur les rives de la Liffey[1]. Son nom apparaît en couverture d’un roman unique qui déchaina les passions par son audacieuse singularité.  Son auteur est un irlandais longtemps exilé entre Trieste, Paris et Zurich. James Joyce malmène l’antique matrice d’Homère pour la propulser, non sans fracas, dans la modernité du siècle naissant. Mais voilà que l’œuvre de Joyce, à son tour, devient un monument de la littérature, une cathédrale de prose dit-on.
Le roi d’Ithaque n’en poursuit pas moins ses déambulations : résurgences, réappropriations, réécritures s’enchainent entre images animées, chanson comptée, et pop furieuse, Ulysse, indomptable, en perpétuel mouvement continue de contrarier le sablier du temps et le tracé des frontières. Il est, par ses métamorphoses successives, d’un éternel présent.


Ulysse : le compteur d’Histoire(s).

Il pourrait être simple de présenter ce héros grec tant il fait partie de notre culture commune, tant il faisait partie, dans l’Antiquité, de celle des Grecs, cimentant leur monde de cités-états, de prime abord disparate, en une organisation rationnelle de cités-mères reliées à des colonies en Méditerranée. Les vers de l’Odyssée qui chantent les aventures d’Ulysse, roi d’Ithaque, après la guerre de Troie que son camp, celui des Achéens, remporta grâce à la , ont émerveillé bien des écoliers. 
Succession d’aventures et de mésaventures qui mettent en scène hommes, héros et dieux, l’Odyssée livre un récit en miroir : celui de l’attente du roi absent pour Pénélope, et son fils Télémaque mais aussi pour le gens du royaume insulaire d’Ithaque, et celui du retour, entravé, d’un vainqueur longtemps exilé, dont le trône et la femme sont convoités. Qui ne se souvient pas de la « mètis »[2] d’Ulysse face aux chants envoutants et mortifères des sirènes, ou face au cyclope Polyphème qui dévore pourtant une partie des compagnons de route de notre nomade devenu « Personne » pour lui échapper ? Qui a oublié ses rencontres avec des femmes tentatrices (la nymphe Calypso), possessives (la magicienne Circé) ou bienveillantes (la douce Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, qu’Ulysse éconduira pourtant). Les 24 chants de cette longue épopée ont marqué nos imaginaires.


E. Burne-Jones, Le vin de Circé,1863-1969

Pourtant rien n’est facile avec l’Odyssée. Sa datation, l’identification de son auteur, sa lecture -  sa composition que rythment les épithètes homériques attachés aux personnages est faite pour être accompagnée de musique et peut paraître quelque peu déroutante pour des lecteurs d’aujourd’hui -  ni ses possibles

On ne peut affirmer avec certitude qu’Homère soit l’auteur du texte tant il diffère de l’autre œuvre qu’on lui attribue, L’Iliade dans laquelle Ulysse, fils de Laërte, apparaît également. Le poète des âges dits obscurs aurait vécu au VIIIème siècle avant Jésus-Christ. Le monde qu’il décrit dans ses deux poèmes fait l’objet d’un travail d’identification acharné notamment des archéologues littéraires bien qu’il soit attesté que les voyages d’Ulysse connectent, pour partie, des lieux imaginaires. Il est bien difficile de démêler dans les chants de l’Iliade et de l’Odyssée, la matière historique, gâchée par la matière poétique de la dire.[3] Passé à l’expertise des archéologues, le monde décrit par Homère est bien celui de la Grèce mais dans une temporalité bien plus vaste allant du XVI au VIII siècle avant JC, qui marque les débuts la colonisation méditerranéenne. La composition du texte s’avère tout aussi particulière. En effet, elle entremêle des récits épiques remodelés par une longue transmission orale, sans cesse altérés à des paysages mais aussi des éléments de culture matérielle éparses, la fixation par écrit attendra les IIIème et IIème siècle avant note ère.[4]



Rembrandt, Aristote contemplant le buste d'Homère, 1606

S’il est difficile de présenter Homère et son œuvre tant il faut déblayer et démêler les couches de représentations successives et les réappropriations dont l’aède et ses œuvres furent l’objet, on peut s’attacher à ce que conte l’épopée et ce qu’elle dit des références culturelles et des représentations des Grecs dans l’Antiquité. Si les héros homériques, tel Ulysse, ont traversé l’Histoire, et si ces poèmes ont tant nourri les imaginaires c’est bien parce que leur connaissance était partagée et transmise par l’ensemble des grecs. Ils se trouvaient en effet au cœur d’une culture commune, élément central incontournable du système d’éducation, la paideia[5]. Le jeune grec s’élève ainsi par le savoir, se familiarise avec les héros qui deviennent des modèles dont les épithètes homériques déterminent la valeur. Ulysse, celui qui nous préoccupe, est le fils de Laërte « aux mille ruses », l’ « ingénieux », le héros « au grand cœur ». Ces qualités, marqueurs sociaux, sont parfois brandies comme un noble héritage cité contre cité, pour légitimer la domination de l’une sur l’autre. Dans la même logique, elles cimentent et délimitent une identité grecque qui se définit par opposition à un monde barbare. Si Homère parle du monde grec c’est moins de son histoire que de ses valeurs, de ses représentations, de son projet politique. Si les aventures d’Ulysse comportent tant de petits arrangements envers l’Histoire, ils sont un mensonge efficace puisqu’il a donné aux grecs la force de vaincre les Barbares. [6]


Par delà la Méditerranée : le voyage d’Ulysse continue.

Eschyle, auteur de tragédies grecques à l’âge classique disait se nourrir des miettes du festin d’Homère. Il faut croire qu’elles étaient savoureuses. En effet, entre le Vème siècle avant JC et le début du XXème siècle l’Iliade et l’Odyssée attribuées à l’aède firent l’objet de nombreuses transcriptions et duplications. Le long voyage du roi d’Ithaque continue.

Nous voici désormais sur la rive sud de la Méditerranée, peu avant l’avènement d’Alexandre la Grand. Traduite à partir de différentes versions sur des parchemins ou des papyrus, l’œuvre d’Homère se transmet et se métamorphose. Certains passages fascinent plus que d’autres et sont davantage copiés et diffusés. C’est une version vraisemblablement très différente de l’originale que nous lisons aujourd’hui. La popularité des chants homériques permet d’en identifier de nouvelles copies plus récentes datant du cœur des temps médiévaux. Ces manuscrits ressurgissent à l’époque moderne et font même l’objet de nouvelles éditions.[7]

Le succès des poèmes homériques, les copies successives qui leur permettent de transcender le temps et de circuler en Méditerranée font que le personnage d’Ulysse réapparait chez un autre poète. Dante le convoque dans la Divine Comédie au chapitre consacré à l’Enfer. Dans ce poème écrit entre 1307 et 1321, Dante et Virgile rencontrent Ulysse dans le 8ème cercle de l’Enfer, celui des fraudeurs, des mauvais conseillers. Ulysse doit y rendre des comptes pour sa ruse du cheval de Troie mais aussi pour avoir poussé ses compagnons de route à l’aventure au lieu de les reconduire vers leur foyer.

A la Renaissance, c’est au tour de Joachim du Bellay de convoquer le souvenir du roi d’Ithaque dans un des poèmes des Regrets. L’accroche du sonnet a également marqué les souvenirs de nombreux écoliers  Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. De l’Italie où il séjourna quelques temps pour accompagner un parent et lui servir de secrétaire, Du Bellay, en proie à la nostalgie de son Anjou natal, le compare au royaume insulaire du héros d’Homère. Toutefois Ulysse semble bien souvent moins pressé de rentrer que notre éminent membre de la Pléiade.



Sylvia Beach et Joyce à Shakespeare&co après 1922.
La réapparition la plus fracassante en littérature d’Ulysse est récente. Elle est le fait d’un exilé nomade irlandais, James Joyce, publié à Paris en 1922 par Sylvia Beach qui dirige alors Shakespaere and co, la célèbre librairie-bibliothèque, épicentre de la culture anglophone parisienne des années folles. Le livre devait constituer tout d’abord la dernière partie d’une autre de ses œuvres, Dubliners – Gens de Dublin. Mais entre Zurich, Trieste et Paris où il commence réellement sa rédaction l’ouvrage de Joyce prend une tout autre mesure. 800 pages pour conter dans un mélange de styles incongru une journée dans la vie de Léopold Bloom, juif hongrois, le double moderne d’Ulysse dans Dublin, l’Ithaque de Joyce. La Méditerranée se réduit à la capitale irriguée par les eaux sombres de la Liffey. 


Les déambulations débutent à la tour Martello et se terminent dans le lit conjugal du héros réinventé. 
Le livre s’ouvre avec un personnage familier des œuvres de Joyce, Stephen Dedalus[8], le trio est au complet pour animer cette journée de pérégrinations dublinoises quand on y ajoute Molly Bloom, la femme de Léopold. C’est son monologue qui clôture en 8 phrases interminables cette œuvre singulière qui fascina ses contemporains (Hemingway souscrit pour sa publication originale en anglais) autant qu’elle les scandalisa (Virginia Woolf le trouva prétentieux et vulgaire). Si la structure de l’épopée est identique, et l’analogie avec l’œuvre d’Homère possible, entre parodie et hommage, le(s) style(s) et figures littéraires nombreux et complexes assemblés par Joyce dans cette œuvre fantasque en font un monument littéraire inclassable autant qu’un tour de force inégalé.





Ulysses rocks ! Troquons le lotus pour des acides ! 

Statue de Joyce à Dublin @vservat
Plaques du Bloomsday à Dublin @vservat
A Dublin, Ulysse renait en effet chaque année en une célébration truculente et festive : le Bloomsday reprend étape par étape en ville, les pérégrinations de Léopold, Stephen et Molly. On commence dès 8 heures du matin à la tour Martello. 

Les déambulations sont désormais fléchées par des plaques dorées apposées au sol qui permettent chaque 16 juin de célébrer le génie de Joyce. L’occasion de relire des extraits de son livre, et de vider quelques pintes de Guinness dans une ville qui entretient fièrement sa tradition des pubs les plus chaleureux des îles britanniques.



Dans les années 80, Ulysse s’invite dans les foyers français. Une autre forme d’écriture s’empare du classique d’Homère : celle de l’image animée. Le Japon est alors une puissance économique triomphante, et envahit nos  petits écrans avec des dessins d’animation qui font le bonheur des écoliers le mercredi après-midi.  Nous sommes en 1981, Ulysse est téléporté au XXXI siècle. Le dessin animé sera donc Ulysse 31, c’est une coproduction Franco-Japonaise. Le héros homérique doté d’un sabre laser est accompagné de son fils Télémaque, qu’il vient secourir. Celui-ci a été enlevé par des adorateurs du Cyclope. Pilotant le vaisseau Odysseus, Télémaque, Ulysse et leur petit robot rigolo Nono regagnent la terre, poursuivis par la colère d’un Poséidon de l’espace dont la créature s’est faite duper par un Ulysse du futur qui invite Luke Skywalker dans l’épopée homérique. Conflagration des temporalités à propos de laquelle on aimerait entendre François Hartog qui s’est beaucoup penché sur l’œuvre d’Homère dont il est un fin connaisseur pour alimenter  ses régimes d’historicité.

L’écriture musicale se saisit également du poème d’Homère comme un retour aux sources pour en donner des versions plus courtes mais référencées. On pourrait évoquer la chanson de Brassens qui sert de générique au dernier film de Fernandel en 1970 et qui reprend le 1er vers de Joachim du Bellay, substituant l’Anjou à la Provence,  ou s’attarder sur la mise en musique de ce même sonnet des Regrets par Ridan en 2007.

La relecture des aventures d’Ulysse par le groupe pop de Glasgow, Franz Ferdinand parait nettement plus audacieuse. Titre d’ouverture de leur 3ème album, Ulysses rend compte d’un voyage immobile, d’un genre particulier, lié à l’ingestion de quelques pilules d’acide. On peut légitimement y voir une métamorphose hallucinée de la rencontre entre Ulysse et les Lotophages.  D’une efficacité visiblement remarquable pour quitter la terre, Alex Kapranos qui s’approprie ici de façon très synthétique (sans mauvais jeu de mot) le poème homérique nous le certifie : contrairement au dénouement de l’Odyssée, il n’y aura ici pas de retour pour celui qui ingère la pilule qui fait voyager. Une façon de planter pour l’éternité le fils de Laërte dans les brumes colorées des paradis artificiels, hors du temps au delà des frontières du monde connu. Une place qui finalement lui correspond bien.



Well I sit here
Bien, j'étais assis là
Sentimental footsteps
Une démarche aguicheuse
and then a voice said hi, so,
et puis une voix qui dit "salut", alors
So What ya got, what you got this time?
T’as quoi, t’as quoi cette fois-ci ?
Come on let's get High
Allez viens planons
Come on 'lex oh
Allez Alex on y va
What you got next oh,
Tu as quoi ensuite, oh
Walking 25 miles oh,
25 miles de marche
Well I'm Bored
J’en ai marre
I'm Bored
Ras le bol
C'mon lets get High
Allez décollons


C'mon Lets get high
Allez viens planons 
C'mon lets get high
Allez viens planons
High
Haut 

Well I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle voie
I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle voie
C'mon don't amuse me
Allez ne me fais pas rire
I don't need your sympathy
Je n'ai pas besoin de ta sympathie

LA LA LA LA LA
la la la la
Ulysses
Ulysses
I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle route
Well I found a new way baby
J'ai trouvé une nouvelle route chérie.

My Ulysses
Mon Ulysse
My Ulysses
Mon Ulysse
Now, what you want now boy?
Que veux tu maintenant? 
So sinister
Si triste
So sinister
Si triste
But last night was wild
La nuit dernière était pourtant sauvage
Whats the matter there?
C'est quoi le problème ici ?
Feeling kinda anxious?
Tu te sens stressé
That hot blood grow cold
Ce sang chaud s'est glacé

Yeah everyone, everybody knows it
Ouais tout le monde, tout le monde sait
Yeah everyone, everybody knows it
Ouais tout le monde, tout le monde sait
Everybody knows ash
Tout le monde sait ahhh

LA LA LA LA LA
La la la la 
Ulysses
Ulysses
I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle route
Well I found a new way baby [x2]
J'ai trouvé une nouvelle route, chérie 

No, no
Non, non
Then suddenly you know
Subitement, tu sais 
You're never going home
Tu ne rentreras jamais chez toi
You're never [x6]
Tu ne rentreras
You're never going home
Tu ne rentreras jamais chez toi
You're not Ulysses
Tu n'es pas Ulysse
Baby
Baby
No, la la la la,
Non, la la la la
You're not Ulysses
Tu n'es pas Ulysse
Baby
Baby
No, la la la la
Non, la la la la

Bibliographie : 

MC. Amouretti, F. Ruzé, Le Monde grec Antique,  Hachette, 1998.
C. Orrieux, P. Schmitt Pantel, Histoire Grecque, Puf, 2005.
F. Hartog, Régimes d'Historicité, Folio Histoire, 2012.
M. Goldring,C. Ní Ríordáin, Irlande, Histoire Société Culture, Autrement 2012.
J. Paris, Joyce, Seuil 1994
Les collections de l'Histoire n°24, La Méditerranée d'Homère, juillet-septembre 2004.




[1] La Liffey est le fleuve qui arrose Dublin.
[2] L’intelligence rusée en grec.
[3] Selon les mots de l’écrivain satirique Lucien, IIème siècle ap. JC.
[4] A. Farnoux, Le'un de plus vieux livres du monde, in collections de l'Histoire n°24.
[5] Parmi les enseignements dispensés on trouvait la grammaire, la rhétorique, les mathématiques, la musique ou encore la philosophie.
[6] Dion Chrysostome, cité dans Que savait-on vraiment d’Homère ? d’A. Farnoux, les collections de l’Histoire Juillet-Septembre 2004.
[7] JB Gaspard et Ansse Villoison en donnent une édition de l’Iliade en 1788.
[8] Héros du Portrait de l’artiste en jeune homme,  Stephen Dedalus est comme un double de Joyce.

vendredi 20 juin 2014

284. John Lee Hooker: "Motor city burning" (bis)

Lors de la "causerie au coin du feu" du 29 décembre 1940, Franklin Delano Roosevelt déclare vouloir faire des Etats-Unis "l'arsenal des démocraties". En toute logique, Detroit s'impose comme le principal centre de production militaire du pays. Ford excepté, dans les grandes firmes chargées d'honorer les commandes de l'Etat,  la discrimination à l'embauche reste alors de mise. Le syndicaliste Asa Philip Randolph décide de porter le fer contre la ségrégation qui sévit dans le domaine de l'emploi. Au printemps 1941, afin de mettre sous pression l'administration Roosevelt, le projet d'une marche de protestation sur Washington voit le jour. Dans The Black Worker, l'organe de presse syndicale du Brotherhood of Sleeping Car porters (1), Randolph déclare à l'attention du président: "Nous vous enjoignons de combattre pour obtenir des embauches dans la défense nationale. Nous vous enjoignons de lutter en faveur de l'intégration des Noirs dans les forces armées (...) de la nation. Nous vous enjoignons de manifester en faveur de l'abolition des lois Jim Crow dans tous les services du gouvernement et dans la défense."


Affiche pour un meeting animé par A. Philip Randolph.


Un début de panique s'empare des autorités. Randolph promet l'ajournement du projet à condition que la discrimination raciale dans les usines de guerre sous contrat avec l'Etat cesse. Acculé et sous pression, F.D. Roosevelt cède, une semaine seulement avant la date officielle de la mobilisation. Le 25 juin, le président déclare: "Il est du devoir des employeurs et des organisations syndicales  de veiller à la participation pleine et équitable  de tous les travailleurs dans l'industrie de la défense, sans discrimination de race, de couleur, de croyance ou d'origine." La signature de l'ordre exécutif 8802 (Fair Employment Act) permet enfin l'embauche  de plusieurs dizaines de milliers de Noirs dans les usines de guerre. Aussi sous la pression conjuguée de la nouvelle législation et des syndicats de l'automobile affiliés au CIO (Congress of Industrial Organizations), les firmes embauchent près de 50 000 travailleurs noirs.  De mars 1942 à novembre 1944, le pourcentage de Noirs employés dans les industries de guerre passe de 2,5 à 8%. Ils restent toutefois cantonnés à des tâches pénibles et mal rémunérées.


Mécontents de la promotion de 3 ouvriers noirs dans une usine Packard, 25 000 travailleurs blancs se mettent en grève en juin 1943. Un de ces "grévistes de la haine" explique ses motivations ainsi:"Je préfèrerais voir Hitler et Hirohito gagner la guerre plutôt que de travailler à côté d'un Nègre sur une chaîne de montage."


Or, ces embauches suscitent aussitôt de très vives tensions au sein des usines. Les nouveaux venus sont perçus par les ouvriers blancs comme une concurrence menaçante et déloyale. D'aucuns considèrent ces hommes comme des briseurs de grèves, des "jaunes", de vulgaires larbins  embauchés en échange de maigres salaires et contribuant de la sorte à la fragilisation des statuts.

Dans les usines, les ouvriers noirs restent toujours très minoritaires, ce qui n'empêchent par leurs collègues blancs de trouver leur présence dans les ateliers insupportable. « On a demandé aux syndicats de faire beaucoup de sacrifices pour la défense, [...] ils les ont faits de bon cœur, mais là c’est trop demander », affirme un représentant syndical  des machinistes d'Aeronautical Mechanics.
 En plus des raisons d'ordre économique, des considérations racistes expliquent ce rejet. Les nombreux ouvriers originaires du Sud, si attachés à l'étiquette Jim Crow, prétendent l'imposer dans les usines du Nord. 
C'est dans ce contexte explosif que l'embauche de trois ouvriers noirs par le fabricant de moteurs de bombardiers Packard met le feu aux poudres. En mars 1943, les 3000 ouvriers blancs de l'entreprise cessent le travail. 
De proche en proche, ce mouvement de grèves sauvages gagne les autres usines de Detroit. Les hate strikes ("grèves de la haine") paralysent les chaînes de montage des industries de guerre. Le ministère du travail dénombre pas moins de 101 955 journées de travail perdues de mars à juin 1943.

Hitler et Gobbels décorent et félicitent leur allié objectif: Jim Crow. (2)

 Le climat de tensions raciales exacerbées affecte particulièrement les "war boom towns" comme Detroit. Dans ces "arsenaux de la démocratie", l'appel à la main d’œuvre ouvrière de tout le pays provoque de profonds bouleversements sociaux, mal supportés par les gens du cru. Devant l'afflux massif de migrants noirs, les citadins blancs redoutent d'être marginalisés. Ils refusent en outre toute promotion sociale pour les Noirs, considérés comme des inférieurs. 
Les troubles n'affectent pas que les usines et concernent l'ensemble d'une ville en surchauffe.
Avec l'entrée en guerre, l'afflux massif de migrants venus du Sud (blancs et noirs) contribue au surpeuplement de certains quartiers. Le manque d'infrastructures, en particulier de logements, impose une très forte concurrence au sein de la ville. Les migrations intérieures suscitent un rejet grandissant de la part des citadins implantés de longue date. Hélène Harter rapporte ainsi les propos d'un habitant de Willow Run, non loin de Detroit: "avant que l’usine de bombardiers soit construite, tout était parfait ici. [...] Puis est venu avec cette usine un flot de racailles, la plupart originaires du Sud. On ne peut pas être sûr de ces gens-là ». Les nouveaux venus sont alors accusés de tous les maux. Ils seraient responsables pêle-mêle de la promiscuité des logements, de l'insalubrité,  de la pollution, de l'insécurité grandissante, mais aussi de la dévalorisation immobilière et foncière de quartiers jusque là cotés. Les nouveaux venus sont perçus comme des "péquenauds" indécrottables, sales, dangereux, inassimilables. Si ces reproches s'adressent à tous les migrants, ils visent tout particulièrement les Noirs aux conditions de vie pourtant sordides.


Contrôle de police en février 1942..

En février 1942, la construction d'un ensemble résidentiel (Sojourner Truth Homes) destiné à accueillir des travailleurs noirs embrase le quartier concerné et dégénère en affrontements avec la police. La pénurie de logements bon marché conduit les Afro-américains à chercher des logements hors des quartiers noirs.  Cette remise en cause potentielle de la stricte ségrégation raciale suscite aussitôt de vifs heurts.
Les pauvres, blancs et noirs se livrent alors à une terrible compétition pour les mêmes postes et les mêmes habitations bon marché. Et c'est dans ce contexte explosif qu'éclatent les premiers affrontements directs.








A Detroit, dans l'après-midi du dimanche 20 juin 1943, un accident de voiture sur le pont de Belle Isle Park dégénère. Dans une ville chauffée à blanc par les tensions raciales, ce banal incident charrie les rumeurs les plus folles. Pour les uns, un Noir a violé, puis tué une petite fille blanche, tandis que, dans l'autre camp, ce sont une jeune noire et son enfant qui ont été noyés par un groupe de marins blancs. Sous l'effet de la haine, ces racontars prennent vite consistance.
Les émeutes durent au total 30 heures.
Dans le ghetto de Paradise Valley, des bandes en colère prennent pour cible les commerces tenus par des Blancs. Au Sud de la ville, les passants noirs subissent les quolibets et les coups.


Au Sud de la ville, les passants noirs subissent les quolibets et les coups.

La situation devient si chaotique que les autorités en appellent aux troupes fédérales. Or, pour pacifier la ville, ces dernières utilisent la manière forte. 
L’enquête diligentée par le ministre de la Justice, quelques jours après les troubles, impute la mort de 17 émeutiers aux "forces de l'ordre". Cette répression reste toutefois très sélective car toutes les victimes sont noires. Pour les enquêteurs, les violences découlent directement des tensions raciales accumulées et non d'une intervention extérieure.
Au total, le bilan définitif des émeutes s'avère très lourd puisqu'on déplore 34 morts (dont 25 Noirs),  7500 blessés et 1000 de sans-abri. 


La situation devient si chaotique que les autorités en appellent aux troupes fédérales.


En dépit de leur gravité, les émeutes de Detroit tombent rapidement dans l'oubli. Plusieurs éléments expliquent ce phénomène. Dans le contexte de la guerre, un évènement chasse l'autre avec une grande rapidité. Surtout, la lutte contre l'Allemagne nazie au nom des valeurs démocratiques n'incite guère à faire de publicité à ces débordements de haine racistes. 
Pour éviter que de tels actes ne se reproduisent, des comités municipaux chargés des questions interraciales voient le jour. "Trois missions principales leur incombent : faire en sorte que tous les habitants de la ville bénéficient de l’égalité des chances quelle que soit leur « race », éviter les troubles interraciaux et intervenir au cas où ces tensions n’auraient pas pu être empêchées." (cf: Hélène Harter)

En 1943, lorsque les émeutes éclatent,  John Lee Hooker vient de quitter son Mississippi natal  pour tenter sa chance dans les bars et salles de spectacle de Hasting Street, la grande artère musicale du Detroit noir. Témoins impuissant, le bluesman est durablement marqué par ces journées chaotiques. Et lorsqu'il compose en 1967 Motor City is burning - un morceau consacré aux émeutes de 1967 ( déjà évoquées ici) - c'est avec, en tête, les souvenirs de 1943.





John Lee Hooker:"The Motor City is burning" (1968)
My own town burnin' down to the ground
Worse than Vet Nam
I just don't know what it's all about
Well, it started on 12 th and Clairmont this mornin'
I just don't know what it's all about
The fire wagon kept comin'
The snipers just wouldn't let'em pit it out (...)
An' soldiers was ev'rywhere

Ma propre ville calcinée jusqu'au sol
Pire que le Viet Nam
Je n'sais vraiment pas c'qui s'passe
Ouais, ça a commencé au coin de la 12ème rue et de Clairmont ce matin
je n'sais vraiment pas c'qui s'passe
Les camions d'pompiers qu'arrêtent pas d'débouler
Les snipers qui n'veulent pas les laisser s'activer (...)
Et y'a des soldats tout partout


Notes:
1. Le syndicat des porteurs Pullman.
2. Les "lois Jim Crow" imposent dans tout le Sud des Etats-Unis un régime de stricte ségrégation raciale.
3 Non loin du ghetto noir de Paradise Valley.


Sources: 
- Gerri Hirshey:"Nowhere to run", rivages rouges, 2013. Une lecture passionnante chroniquée ici.
- Pierre Evil:"Detroit Sampler", Ollendorff & Desseins, 2014.
- Pap Ndiaye:"Les Noirs américains. En marche pour l'égalité", Découvertes Gallimard, 2009. 
- Hélène Harter: "Les difficultés d'intégration de la communauté noire américaine pendant la seconde guerre mondiale."


Liens:
- Detroit dans l'histgeobox: Ford et la Ford Model T, les Big Three transforment la ville en Motor City, l'effort de guerre et les Rosies, les émeutes de 1967 #1 et #2 .
- Photos du magazine LIFE.
- 1943: A race riot there will be.
- Motor City is burning: symphonie pour une émeute. (Article 11)
- 1943 riots.
- Les émeutes de Detroit: 1863, 1943, 1967. (en anglais)
- The 1943 Detroit race riots.
- "Detroit in ruins."