mercredi 11 janvier 2017

319. Kamini:"Marly-Gomont" (2006)

En 2006, à la faveur d'un morceau très réussi et d'un bouche à oreille efficace, le dénommé Kamini s'impose comme le "rappeur des champs." Sa chanson a pour titre Marly-Gomont, le nom du village picard dont il est originaire. (1) L'enfant du pays y raconte avec humour son adolescence, partagée entre ennui et racisme quotidien. En quelques phrases, Kamini décrit avec acuité les spécificités de la vie à la campagne. Ce faisant, l'artiste se joue des codes du rap, musique urbaine par excellence et donc pas (ou très peu utilisée) pour évoquer le monde rural et ses habitants.



* Un village paumé.
Situé à une demi-heure de route de la frontière belge, Marly-Gomont est un petit "village paumé dans l'Aisne en Picardie" (désormais Hauts de France). Peuplé de 445 habitants, ce bourg de la Thiérache est représentatif de cette France des faibles densités, qui peine à conserver sa population, faute d'activités.  D'emblée, le chanteur revient sur le sentiment de relégation qu'éprouvent parfois les habitants de ces "petits patelins paumés que personne ne connaît / Même pas Jean-Pierre Pernaut", dont le journal télévisé est pourtant truffé de sujets consacrés à ruralité...



* "la boulangerie, elle est à 8 kilomètres".
L'absence de transports en commun et les contraintes liées à l'enclavement, rendent indispensables le recours à la voiture ou la " mobylette hein le métro des petits patelins". L'éloignement des services ("la boulangerie est à 8 kilomètres") implique des déplacements nombreux et fréquents, qui deviennent vite chronophages et contraignants. [" 8 kilomètres, tous les matins à mobylette"...].  Si le village a la chance de disposer encore d'une école, les élèves doivent ensuite utiliser les transports scolaires pour se rendre aux collèges et aux lycées ("Il y a qu'un seul bus pour le lycée, c'est le même pour le centre aéré"). (2)
L'isolement peut même s'avérer dangereux en cas de problèmes de santé. De nombreux espaces ruraux se transforment en effet en véritables déserts médicaux à l'instar de Marly-Gomont. Aussi, comme le résume avec humour Kamini: "dans les petits patelins il faut pas être cardiaque / Ah ouais sinon t'es mal, il faut traverser 20 villages / En tout 50 bornes pour trouver un hôpital, que dalle".
L'absence ou la rareté ("Un terrain de tennis, un terrain de basket") des équipements rendent le quotidien morne et répétitif. Faute d'activités de loisirs possibles, l'ennui pointe vite son nez, surtout si l'on est un des rares jeunes du coin ("Trois jeunes dans le village donc pour jouer c'est pas chouette").




Evolution démographique et des densités de la commune de Marly-Gomont de 1968 à 2013. Capture d'écran du site de l'INSEE. (cf: lien en bas de page).

* "Facilement 95 pour cent de vaches, 5 pour cent d'habitants".
 Les activités principales du village sont liées à l'élevage ("95% de vaches, 5% d'habitants"), mais ne font vivre que 3% de la population. A la différences de nombreux villages qui en sont totalement dépourvus, on trouve encore à Marly-Gomont quelques petits  commerces (pharmacie, boucherie, coiffeur, café). Au fil des recensements, la population varie peu, mais la tendance générale  reste à la baisse sur les cinquante dernières années. On touche ici, une des autres particularités du monde rural dont les habitants ont une moyenne d'âge souvent élevée ("65 ans de moyenne d'âge dans les environs"), avec une surreprésentation de retraités . Compte tenu du départ des jeunes, qui s'installent en ville pour y étudier, y exercer un emploi, y profiter des services qui n'existent plus dans les villages, les perspectives de renversement démographique s'éloignent (" Trois jeunes dans le village").

* " j’étais le seul Black"
"Marly-Gomont" est aussi une chanson autobiographique. Dans le second couplet, Kamini revient sur l'installation de sa famille, originaire de Kinshasa (RDC), au cours des années 1970. Il insiste sur les difficultés surmontées par "la seule famille de noirs" pour se faire accepter par des habitants qui voyaient pour la première fois des immigrés africains s'implanter au village. En tant que médecin de campagne, son père eut ainsi à faire tomber la défiance de ses futurs patients. (3) Le fils se souvient des insultes racistes qu'il eut à subir de la part de certains camarades, qui ne voyaient en lui qu'une couleur de peau et l'insultaient copieusement ("Hé bamboula, hé pépito, hé bamboula et l’noiraude hé"). 

 

Si aujourd'hui Kamini et sa famille ne vivent plus à Marly-Gomont, les mentalités semblent avoir assez peu changées si l'on en croit en tout cas les scores obtenus par le Front national lors des différentes élections. L'ancrage du parti d'extrême droite dans l'Aisne trouve sans doute son origine dans le sentiment de marginalisation ressenti par de nombreux habitants, mais aussi dans la peur de l'autre ("Des fois ils t'aiment bien: "J’aime pas les Arabes, j’aime pas les Noirs / Mais toi je t'aime bien, même si t'es noir") ou de ce que l'on ne connaît pas, enfin de la répétition de propos stupides que l'on croit frappés au coin du bon sens  ("De toutes façons moi je dis, tous des pourris hein", "Dans la bouche des enfants réside bien souvent la vérité des parents."). 




"Marly-Gomont" Kamini (2006)
Dédicace à tous ceux qui viennent des petits patelins / Ces petits patelins paumés / Pour qui personne n'a jamais rappé / Même pas un flow / Ces petits patelins paumés / Que même la France y sait pas qu'ils sont là chez elle / Les petits patelins paumés que personne ne connaît / Même pas Jean-Pierre Pernaut.

Je m'appelle Kamini
Je viens pas de la té-ci / Je viens d'un petit village qui s'appelle Marly-Gomont / Alors come on sur le beat, le beat un, le beat un qui fait ta lam tam tam
A Marly-Gomont y'a pas de béton, 65 ans la moyenne d'âge dans les environs / Un terrain de tennis, un terrain de basket, / Trois jeunes dans le village donc pour jouer c'est pas chouette./ Je viens d'un village paumé dans l'Aisne en Picardie/ Facilement 95 pour cent de vaches, 5 pour cent d'habitants

 Et parmi eux, une seule famille de Noirs / Fallait que ce soit la mienne, putain, un vrai cauchemar. / J’ai dit à mon père : "On aurait pu aller s'installer à Moscou, non / On n'aurait pas été trop dépaysé par la température, ni par les gens" / Il m'a répondu "Hé, mais comment ça, mais tu te moques de moi toi ça va aller !" / Tu parles j’avais 6 ans, premier jour d'école et j’ai chialé à cause de ces petits cons là-bas / Tu sais comment ils m’appelaient / "Hé bamboula, hé pépito, hé bamboula et l’noiraude hé" / Dans la bouche des enfants réside bien souvent la vérité des parents.

Refrain x2
Je viens pas de la cité, mais le beat est bon / Je viens pas de Panam, mais de Marly Gaumont / Y a pas de bitume là-bas / C'est que des pâtures / Mais cela n'empêche que j’ai croisé pas mal d'ordures


A Marly-Gaumont les gens ils parlent pas verlan / Ils parlent à l’endroit com’cha c'est bien suffisant / Des fois ils t'aiment bien: "J’aime pas les Arabes, j’aime pas les Noirs / Mais toi je t'aime bien, même si t'es noir" / De temps en temps ils font de la politique aussi, avec plein de philosophie / "De toutes façons moi je dis, tous des pourris hein" /  
Dans les petits patelins il faut pas être cardiaque / Ah ouais sinon t'es mal, il faut traverser 20 villages / En tout 50 bornes pour trouver un hôpital, que dalle / Là-bas y’a rien c'est des pâtures, des fois y a un match de foot le dimanche / Le stade c'est une pâture sur lequel les lignes sont tracées, / Les buts sont montés et les filets, / Et dans l'équipe du coin il y a toujours un mec qui se fait surnommer Kéké / "Allez Kéké, allez Kéké" / Si c'est pas kéké dans l’équipe d’en face il y a toujours un mec qui se fait appeler Biquette / "Allez Biquette, allez Biquette" / Une journée type dans le coin : / Le facteur, un tracteur, et rien… / Enfin si une vache de temps en temps... / "Meuh"

Refrain x 2

Et à l'école maternelle, j’étais le seul Black / Et dans ce putain de collège, j’étais le seul Black
/ Et dans ce putain de lycée, j’étais le seul Black / Et de la maternelle au lycée toujours autant de claques / Qui se perdaient dans la nature ou dans la raison /
Mon papa me disais toujours : / "Faut pas se battre hein fiston". / Mais moi je voulais me révolter mais là-bas il y a rien à cramer / Il y a qu'un seul bus pour le lycée, c'est le même pour le centre aéré / Pas la peine d’aller brûler l'voiture du voisin / Déjà ils en n’ont pas ils ont tous des mobylettes / En plus la boulangerie est à 8 kilomètres / 8 kilomètres, tous les matins à mobylette / Il est parti où Vincent, il est parti en catimini ? / Ah ben non pas de ça chez nous hein / Il est parti à mobylette hein / Il est parti en mobylette hein le métro des petits patelins / Le beat un, le beat un qui fait ta lam tam tam


Dédicacé à tous les petits patelins / Les petits patelins paumés où c'est la misère
Où il y a rien à faire, où il y a tout à faire / Ces petits patelins paumés que personne ne connaît / Même pas Jean-Pierre Pernaut.


Refrain x 4


Notes:
1. En 2016, le chanteur revient à Marly-Gomont avec un film retraçant l'arrivée de ses parents dans l'Aisne au milieu des années 1970. La comédie insiste sur les difficultés surmontées par son père pour se faire accepter comme médecin de campagne par les habitants du village.
2. Le collège Colbert Quentin du Nouvion-en-Thiérache se situe à 15 kilomètres de Marly-Gomont.  
3. Objectif atteint si l'on se réfère à l'importante patientèle qu'il parvint à fidéliser.

Sources et liens:
- Marly-Gomont sur le site de l'INSEE.
- Une proposition pédagogique intéressante proposée par B. Didier sur son site. 
- France-Info: "A Marly-Gomont, le culte éternel de Kamini."
- Le site de la mairie de Marly-Gomont.
- Wikipédia: le village, la chanson. 
- Kamini sur BFM.  
- INSEE: Une nouvelle approche sur les espaces à faible et forte densité.

Liens:
- site officiel du chanteur. 
- "Les espaces de faibles densités et leurs atouts" avec Jean-Louis Murat (et Emmanuel Grange aux manettes).  

mercredi 14 décembre 2016

318. Lightnin' Hopkins: "Happy blues for John Glenn" (1962)

En 1962, un an après Gagarine, l'Amérique satellise à son tour un homme dans l'espace: John Glenn. Ce dernier vient de décéder à l'âge de 95 ans. Revenons sur son exploit.

*** 

Natif de l'Ohio, John Glenn passe une enfance tranquille à New Concord où il obtient un diplôme d'ingénieur. En 1941, il décroche son brevet de pilote et intègre le Marine Corps au sein de la Navy. Au cours de la seconde guerre mondiale, il mène de nombreuses expéditions de bombardement dans le Pacifique, notamment sur les îles Marshall. 
A partir de 1950, il s'illustre de nouveau dans le cadre de la guerre de Corée. Son sang-froid et sa propension à attirer les obus ennemis lui valent d'ailleurs le charmant surnom de "Magnetic ass"!
De retour aux Etats-Unis, il multiplie les vols. En juillet 1957, à bord d'un F8U Crusader, il réalise le trajet Los Angeles-New York à vitesse supersonique (en 3 heures et 23 minutes). Mais le pilote vise plus haut et se passionne pour tout ce qui touche à l'espace. En avril 1959, Glenn fait partie des sept astronautes retenus pour lancer le programme Mercury.



De lourdes responsabilités incombent désormais aux "Mercury Seven" puisqu'ils doivent non seulement réussir leur mission, mais aussi tenter de combler le retard américain dans la "course aux étoiles". (1) Deux ans plus tôt en effet, en octobre 1957, l'URSS est parvenue à  lancer le premier satellite artificiel dans l’espace, Spoutnik I. Un mois plus tard, ils mettent sur orbite un nouveau satellite, Spoutnik II, plus lourd et plus perfectionné, avec à son bord la chienne Laïka. En avril 1961, les Soviétiques consolident leur avance en envoyant le premier homme dans l’espace: Iouri Gagarine (bientôt suivi par Guerman Titov).

Dans le cadre de l'affrontement idéologique de la guerre froide, le retard américain dans le domaine social est vécu comme un véritable affront qu'il faut laver au plus vite. Ainsi, en 1960, un programme spatial ambitieux est mis sur pied avec pour objectif de parvenir à faire voler rapidement dans l'espace une capsule spatiale (Mercury) et son pilote. Un mois après Gagarine, les deux brefs vols suborbitaux d'Alan Shepard et de Gus Grissom constituent une première étape importante. Mais, par leur brièveté ( 15 minutes), ces "sauts de puces" confirment surtout le retard américain. L'étape suivante sera en revanche déterminante. 

* "Good speed!" C'est le signal du départ.
Le 20 février 1962, John Glenn prend place à bord d'une fusée Mercury-Atlas 6. Après onze reports pour cause de mauvais et plus de trois heures d'attente, les propulseurs sont enfin mis à feu. Sanglé dans le siège minuscule de la capsule Friendship 7, l'astronaute est enfin lancé dans les étoiles. En l'espace de 4 heures et 55 minutes, Glenn effectue trois tours autour de notre planète avant de retomber dans l'océan Atlantique, à 60 km de l'endroit prévu par la Nasa. 

L'Amérique peut enfin respirer. Un an après l'Union Soviétique, elle a son Gagarine. Décoré de la médaille du Congrès, Glenn accède à la notoriété. L'astronaute devient alors un véritable héros national. (2) A peine redescendu sur terre, le texan Sam Lightnin' Hopkins rend déjà hommage au courageux cosmonaute dans son Happy blues for John Glenn. (3)

L'événement permet à l'Amérique de Kennedy de se relancer dans la "course aux étoiles". L'hôte de la Maison Blanche peut désormais nourrir un nouvel espoir: celui de conquérir la Lune avant les Soviétiques...


"Happy blues for John Glenn" Ligthnin' Hopkins (1962)
People, I was sittin' this mornin' with this on my mind
Said there ain't no livin' man who gone around the world three times
John Glenn done it, yes he did
He did it, I'm talkin' about him only did it for fun(...)


****
Brave gens, ce matin j'étais assis avec ça en tête
Je me disais qu'aucun homme vivant n'avait fait le tour du monde trois fois
John Glenn l'a fait, oui il l'a fait   
Il l'a fait, je vais vais vous parler de lui juste pour m'amuser (...)


Notes:
1. L'expression désigne la surenchère dans la conquête spatiale entre l’URSS et les Etats-Unis.    
2. Intime du clan Kennedy, John Glenn embrassera ensuite une carrière politique en tant que sénateur de l'Ohio entre 1974 et 1997. Mais le souffle de l'aventure coule toujours dans ses veines. Aussi, en octobre 1998, l'ancien astronaute reprend du service en retournant en orbite autour de la Terre à bord de la navette Discovery. A 77 ans, il décroche ainsi le titre de doyen de l'espace.
3. Le bluesman était d'autant plus admiratif qu'il avait lui-même une peur panique de l'avion.  





Sources: 
- Le Monde: "John Glenn, premier Américain à effectuer un vol en orbite autour de la Terre est mort."