jeudi 27 mars 2014

282. Patrick Bruel, "Place des Grands Hommes", (1989).



On s'était dit rendez-vous dans dix ans
Même jour, même heure, mêmes pommes
On verra quand on aura trente ans
Sur les marches de la place des Grands Hommes

Le jour est venu et moi aussi
Mais j'veux pas être le premier.
Si on avait plus rien à s'dire et si et si...
J'fais des détours dans l'quartier.
C'est fou comme un crépuscule de printemps.
Rappelle le même crépuscule qu'y a dix ans,
Trottoirs usés par les regards baissés.
Qu'est-ce que j'ai fait d'ces années ?
J'ai pas flotté tranquille sur l'eau,
J'ai pas nagé le vent dans l'dos.
Dernière ligne droite, la rue Soufflot,
Combien s'ront là... 4, 3, 2, 1... 0 ?

{Refrain}

J'avais eu si souvent envie d'elle.
La belle Sév'rine me r'gardera-t-elle ?
Eric voulait explorer le subconscient.
Remonte-t-il à la surface de temps en temps ?
J'ai un peu peur de traverser l'miroir.
Si j'y allais pas... J'me s'rais trompé d'un soir.
D'vant une vitrine d'antiquités,
J'imagine les retrouvailles de l'amitié.
"T'as pas changé, qu'est-ce que tu d'viens ?
Tu t'es mariée, t'as trois gamins.
T'as réussi, tu fais médecin ?
Et toi Pascale, tu t'marres toujours pour rien ?"

{Refrain}

J'ai connu des marées hautes et des marées basses,
Comme vous, comme vous, comme vous.
J'ai rencontré des tempêtes et des bourrasques,
Comme vous, comme vous, comme vous.
Chaque amour morte à une nouvelle a fait place,
Et vous, et vous... et vous ?
Et toi Marco qui ambitionnait simplement d'être heureux dans la vie,
As-tu réussi ton pari ?
Et toi François, et toi Laurence, et toi Marion,
Et toi Gégé... et toi Bruno, et toi Evelyne ?

{Refrain}

Et bien c'est formidable les copains !
On s'est tout dit, on s'sert la main !
On ne peut pas mettre dix ans sur table
Comme on étale ses lettres au Scrabble.
Dans la vitrine je vois l'reflet
D'une lycéenne derrière moi.
Si elle part à gauche, je la suivrai.
Si c'est à droite... Attendez-moi !
Attendez-moi ! Attendez-moi ! Attendez-moi !

On s'était dit rendez-vous dans dix ans,
Même jour, même heure, mêmes pommes.
On verra quand on aura trente ans
Si on est d'venus des grands hommes...
Des grands hommes... des grands hommes...


Tiens, si on s'donnait rendez-vous dans dix ans






A l’aube des années 80 les microsillons nous offraient Etreune femme de M. Sardou. Au crépuscule de la décennie qui vit le CD supplanter le disque vinyle d’autres pépites musicales viennent taquiner nos oreilles et émoustiller notre fibre de mélomanes avertis. A coups d’hymnes aussi efficaces que les précédents, taillés pour des zéniths scintillants sous les briquets allumés ou vibrants sous les hurlements de fans adolescentes en transe, quelques chanteurs réveillent alors la variété française. Ils assurent par la même occasion le renouvellement des plateaux d’invités des Champs-Elysées de Michel Drucker (1) devant lesquels on s’endormait plus facilement depuis que Serge Gainsbourg ne faisait plus, en direct,  de propositions appuyées à Whitney Houston.(2)

Place des grands hommes, titre contemporain des commémorations
du Bicentenaire de la Révolution Française. Ici le défilé de Découfé sur les Champs Elysées.

Ainsi, en 1989, alors que la France célèbre le bicentenaire de la Révolution Française, Patrick Bruel, lui, chauffe les salles (les arènes visitées se transformant irrémédiablement en sauna en sa présence). Il prolonge en live ses succès discographiques devenus phénoménaux avec l’album Alors Regarde. On vit alors les premières heures de la Bruelmania. La coloration nettement engagée de son œuvre épouse si bien l’air du temps… 
Mais trêve d’ironie déplacée, l’album se vend à 3 millions d’exemplaires (ce qui, selon la jauge de l’industrie musicale, lui assure de saturer les espaces de diffusion jusqu’à l’écœurement) et plus de la moitié des titres qui le composent fait l’objet d’une commercialisation sous forme de single. Le 4 février 1991, notre Patriiiiiiiick, qui  se pique d’histoire à ses heures nous donne publiquement rendez-vous Place des Grands Hommes.

Bruel, la boucle indisciplinée en pleine Bruelmania.

On s’était dit rendez-vous dans dix ans … on attendra un peu plus. Mars 2013, les français sont de nouveau convoqués Place des Grands Hommes. Nous sommes le 8 Mars, Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits de la femme, évoque en cette journée qui leur est consacrée, la possibilité de faire entrer de nouvelles élues au Panthéon. En effet, pour accompagner sa proposition de rythmer l’année 2013 par un calendrier de l’égalité censé mettre la femme à l’égal de l’homme chaque jour de l’année, elle relaie dans la presse les propositions de panthéonisation du président de la République  qui concernent, à ce moment là, essentiellement des femmes. Les paris sont désormais ouverts, les propositions fusent la décision finale  tombe fin février 2014 et c'est la parité qui l'emporte.


De Geneviève à Marianne, le Panthéon est aux femmes.

L’espace occupé aujourd’hui par le Panthéon de Paris est au départ une église dans ce qui se nomme alors Lutèce, c’est à dire Paris avant Paris. La ville est alors un modeste regroupement d’habitants sur la rive gauche de la Seine datant de l’époque romaine et structuré autour d’un forum, d’arènes et de thermes dont quelques traces ornent encore le Vème arrondissement de la capitale. Au VIème siècle, la dynastie mérovingienne et son plus illustre représentant, Clovis, dont on discute encore de la date d’entrée en religion chrétienne, règne sur le royaume des Francs. Le roi ordonne la construction d’une basilique sur la colline Sainte Geneviève destinée à abriter les restes de la Sainte. Ce sera la basilique des Saints Apôtres. Son édification aux visées essentiellement funéraires prévoit aussi d’abriter les dépouilles du roi, de sa femme, et de sa fille. De cet édifice en bois, il ne reste, par contre,  guère de traces.

Maquette de restitution de Lutèce au Bas-Empire ( IVème-Vème siècles ) par L. Renou
( Musée Carnavalet )

Cette rive de la Seine se couvre au Moyen Age de champs de vignes et de couvents. Elle est cernée  par des fortifications, en 1180, sous le règne de Philippe Auguste. Au XIIIème  siècle, un quartier étudiant et lettré se développe sur les pentes de la montagne Sainte Geneviève où se trouvait la basilique. Non loin de là, en effet, à l’initiative de Robert de Sorbon, s’est ouvert le collège de théologie de Sorbonne intégré à l’université de Paris. Il est possible qu’une église romane ait occupé l’espace où se trouvait auparavant l’ancienne basilique mérovingienne.

C’est à l’architecte Soufflot missionné par Louis XV que l’on doit le bâtiment actuel du  Panthéon. Le roi entend que la construction soit consacrée à Sainte-Geneviève.  La Révolution Française fera du lieu un temple civique, le détachant pour la 1ère fois de la monarchie pour l’ancrer dans l’histoire républicaine. En raison de la succession chaotique des régimes politiques au XIXème siècle, le lieu ne prendra sa fonction définitive de Panthéon qu’en 1885, sous la IIIème république, après avoir brièvement servi de quartier général aux insurgés de la Commune, comme une ultime convulsion marquant ses successifs changements de statuts. 

Le Panthéon, gravie du XIX siècle.

De Sainte Geneviève à Clotilde ou Marianne, allégorie de la République, le Panthéon a toujours eu des liens avec les femmes. Pourtant sur son fronton sont gravés ses mots qui n’ont pas échappé à B. Garcin, parolier de Patrick Bruel « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante ». Consentons donc à nous arrêter un temps sur les grands hommes du Panthéon.


Aux grands hommes : derniers hommages et aubes prometteuses.

C’est  au moment de la Révolution Française que l’église est transformée en un temple laïc chargé d’abriter  la dépouille des grands hommes qui ont œuvré pour la liberté. Mirabeau est le premier d’entre eux à entrer au Panthéon. Comme d’autres après lui (Marat, Le Peletier) son corps n’est plus dans l’édifice. Il en fut expulsé suite à la découverte de sa correspondance avec le roi.

Par conséquent, le premier « locataire » du Panthéon entre dans les murs lorsque l’église redevient un temple républicain en 1885 ; c’est Victor Hugo. Décédé fin mai 1885, le transfert de son corps au Panthéon résulte d’une décision conjointe des députés et sénateurs d’octroyer au grand homme des funérailles nationales. Fixées au 1er juin, celles-ci sont suivies par 2 millions de personnes. Plutôt que de rejoindre le caveau familial au Père Lachaise, la dépouille de celui qui donna vie à Gavroche, Fantine, Cosette et aux Thénardiers, le inoubliables Misérables, est conduite au Panthéon par décret du 26 mai 1885. Déposé d’abord sous l’Arc de Triomphe, son cercueil placé dans un corbillard noir dénué de toute décoration autre que les couronnes de fleurs de ses petits-enfants, suit un trajet que certains considèreront comme trop bourgeois jusqu’à sa destination finale, en haut de la rue Soufflot après 8 heures de défilé et 19 discours.

Paris, Vème arr.. Funérailles de Victor Hugo. Transport de son corps au Panthéon,
 le 1er juin 1885, le cortège arrivant rue Soufflot.
© Roger-Viollet

Aujourd’hui la crypte du Panthéon recèle 72 tombeaux. Parmi les écrivains panthéonisés dans le sillage de Victor Hugo,  E. Zola dont l’entrée dans les lieux fut quelque peu bousculée par les soubressauts de l’affaire Dreyfus mais aussi André Malraux qui intègre le grand édifice en 1996 suivi, en 2002, d’A. Dumas père sur proposition de Jacques Chirac. On se souvient que le projet de faire entrer A. Camus dans la crypte sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy n’arriva pas à terme. Les 72 côtoient dans ces froids souterrains des philosophes (Rousseau, Voltaire) ou des scientifiques (Pierre et Marie Curie, tiens une femme !) et globalement des défenseurs de la liberté et de la paix, qu’ils soient résistants (Jean Moulin, Félix Eboué) ou hommes politiques engagés (V. Schœlcher).
Les mineurs de Carmaux accompagnent Jaurès
vers sa dernière demeure, en novembre 1924.

En cette année 2014 qui commémore le centenaire de la mort de Jean Jaurès, rappelons que le Panthéon lui a également fait une place. Assassiné par Villain au café au Croissant à la veille du 1er conflit mondial, la translation des cendres du fondateur de l’Humanité au Panthéon est organisée en novembre 1924. En effet, Jaurès a été enterré à Albi après sa mort. Après guerre la Ligue des Droits de l’Homme lance une campagne pour qu’un hommage national lui soit rendu. En novembre 1924 c’est le gouvernement du Cartel des Gauches qui acte la translation des cendres du tribun socialiste au Panthéon. Le cortège funèbre part du Palais Bourbon. Dans la rue Soufflot, le cercueil recouvert d’un immense pavois est poussé par 70 mineurs de Carmaux. L’homme est ainsi replacé dans ses combats politiques en faveur de la classe ouvrière et lorsque M. Roch déclame les vers de Fraternité de V. Hugo, la translation vers le temple laïc s’effectue symboliquement,  Hugo accueillant au rythme de ses vers celui qui a poursuivi, pour partie, son engagement.


Pour autant, dans la mémoire collective les grandes heures du lieu ne correspondent pas toujours aux cérémonies dites de panthéonisation. Certes, ces moments sont l’occasion d’envolées lyriques et de poussées d’émotion, sensées cimenter la ferveur nationale et en fixer la mémoire. Qui n’a pas frissonné à entendre la voix de Malraux accompagner les cendres de Jean Moulin dans un discours enflammé en décembre 1964 ?


En effet, F. Mitterrand aidé de ses conseillers, sût en mai 1981 instrumentaliser le lieu pour mettre en scène son accession à la magistrature suprême et l’inscrire dans une filiation construite. On se souvient de sa montée de la rue Soufflot encadré par une foule fervente. Puis à quelques mètres du temple il se détache d’elle et entre seul, quelques roses à la main dans le Panthéon. Il se recueille ensuite devant des tombes choisies avec discernement (Schœlcher, Moulin, Jaurès). Filmé par Serge Moatti et accompagné par l’orchestre de Paris installé sur les côtés de la place qui entonne la 9ème symphonie de Beethoven, le moment fixe pour l’histoire une image attestant de ce que l’on qualifia alors d’« état de grâce ».

Les dernières minutes de ce reportage retracent la montée au Panthéon.


Aux grandes femmes ? Louise, Simone, Olympe et les autres.

Le Panthéon redécoré pour une consultation internet amorcée par
le Centre des Monuments Nationaux.

Retour au 8 mars 2013, interviewée par le journal Libération Najat Vallaud-Belkacem se risque à avancer quelques noms de femmes susceptibles d’entrer au Panthéon répondant ainsi au souhait de François Hollande de les y rendre plus présentes. Les noms de Georges Sand, Colette et Louise Michel sont prononcés. Missionnée pour constituer une commission d’historiens et d’académiciens arrêtant des propositions argumentées, la Ministre est très vite débordée par des prises de positions publiques émanant dans un 1er temps de politiques.  Le soir même Anne Hidalgo annonce, en effet,  sa préférence pour Olympe de Gouges, auteur de la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne en 1791 dont on commémore alors les 220 ans de la mort par décapitation. Ce choix rencontre l’approbation de bien d’autres politiques parmi lesquels C. Bartolone cependant que  d’autres noms sont avancés : Hubertine Auclert et Flora Tristan, Lucie Aubrac ou Louise Michel, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, la mulâtresse Solitude (3) ou encore celui de la philosophe Simone Weil. 
La mulâtresse Solitude.


Les réactions à chaud font place aux prises de positions dans la presse et plus largement dans l’espace public. Martin Malvy apporte son soutien  à la proposition de faire entrer la Montalbanaise Olympe de Gouges dans le grand temple de la république, comment pourrait-il en être autrement de la part du Président de la région Midi-Pyrénées ? Autre méthode, autre positionnement : une cinquantaine d’associations militantes féministes parmi lesquelles Osez le Féminisme !, la Clef, les féministes en mouvement initient une campagne de signatures pour la pathéonisation defemmes. On retrouve dans le texte de la pétition la plupart des noms déjà avancés. Le collectif  entend peser sur la décision de la commission chargée d’éclairer le président que dirige Philippe Belaval, président du Centre des monuments nationaux.

Louise Michel recueille d’autres suffrages dont celui de l’historien Christian Chevandier qui investit, pour sa part, les pages Idées du Monde. Il argue que l’égérie de la Commne de Paris ferait entrer le peuple de la capitale tout entier avec elle place des grands hommes, sortant les sans grades et les sans noms de la terrible condescendance de la postérité comme dirait l’historien anglais E.P. Thompson. En outre, ajoute-t-il, on a perdu la dépouille d’Olympe de Gouges, alors que transférer le corps de l’institutrice rouge au Panthéon permettrait  de l’extirper du cimetière de Levallois où elle repose (on a presque envie d’ajouter : et de la transporter loin du regard peu amène des époux Balkany). Cela n’empêche pas notre historien d’interroger la pertinence de faire entrer une anarchiste au Panthéon, ce qui donne à sa tribune la  force de l’hônneteté.

Olympe, Solitude, Louise, Germaine et Simone : toutes panthéonisables

Ce sont des mêmes pages du Monde que surgit la petite polémique sans laquelle tout débat public contradictoire passerait aujourd’hui inaperçu faute de « buzz ». Mona Ozouf publie le 13 décembre 2013 une tribune intitulée La résistance au Panthéon ! Produisant un discours d’autorité renforcé par le fait qu’elle est l’auteur de l’article sur le Panthéon dans Les lieux de Mémoire dirigé par P. Nora, Mona Ozouf balaie d’un revers de la main les propositions alternatives pour avancer ses préférences. Elles vont à Pierre Brossolette, Germaine Tillion et G. Anthonioz, tous résistants et incarnations d’un grand récit national éternel et héroïque, dernier  rempart contre la crise identitaire qui frappe notre pays et dont l’importance de l’écho dans les consciences se mesure aux audiences de la série Un village français.  Ou comment démultiplier les vertus thaumaturgiques de l’histoire de France à la faveur de cérémonies commémoratives …


Quelques jours plus tard, deux journalistes  viennent faire un mauvais procès à l’historienne. Friands de polémique un peu creuse, ils rétorquent que la résistance est déjà présente au Panthéon accusant Mona Ozouf de vouloir minorer la place de Jean Moulin dans la mémoire nationale. Un collectif d’historiens publie en retour, une courte mais efficace tribune qui, au delà de la bataille des noms, appelle à élever quelque peu le débat.

Joséphine Baker, outsider.

Le 17 décembre c’est au tour de R. Debray de lancer dans l’arène un dernier nom, celui de Joséphine Baker dont il défendra aussi l’entrée au Panthéon dans l’émission d’E. Laurentin, la Fabrique de l’Histoire. Cette proposition inattendue reçoit l’assentiment de quelques personnalités chez les historiens (Suzanne Citron) et s’appuie sur le caractère foncièrement moderne, original et pourtant très bien inscrit dans le récit national du parcours de J. Baker. Reine du rythme, résistante, cette native du Missouri avait choisi la France en épousant un de ses ressortissants mais aussi en en demandant la nationalité. Elle garda Paris pour premier de ses amours et retourna à plusieurs reprises appuyer de sa notoriété le combat des noirs américains dans la conquête de leurs droits civiques aux Etats-Unis, son deuxième amour. De quoi bousculer un peu la coupole du temple républicain sur un air de Jazz…


On le sait depuis peu c'est la proposition de Mona Ozouf qui a retenu l'attention du Président de la République, consacrant le triomphe des idées de l'establishment historien incarné par  Pierre Nora qui est un des défenseurs obstiné d'un grand récit national menacé. François Hollande a annoncé son choix depuis le Mont Valérien, validant les propositions de panthéonisation de Brossolette, Tillion et de Gaulle Anthonioz, auquel s'est ajouté Jean Zay. De cette clairière où fut passé par les armes le groupe de la FTP MOI, on aurait aimé entendre surgir les noms des membres du réseau de Missak Manouchian. La France de la diversité est encore une fois restée à la porte de l'éternité nationale.



Notes : 
1. Emission de variété à succès emblématique des années 80 présentée par M. Drucker.
2. Le mieux pour saisir l'allusion est de visionner l'extrait relatif à LA proposition : https://www.youtube.com/watch?v=_uxAofXJCh8
3. Figure historique de la lutte contre l'esclavage en Guadeloupe, sa panthéonisation est portée par le CRAN et relayée par G. Pau Langevin.



Pistes Bibliographiques et sitographiques :

Sur le Pathéon et son histoire le dossier enseignants du CMN est assez complet.
On peut aussi voir plans et maquettes sur le site Paris, ville Antique.
On peut se reporter pour les grandes cérémonies comme les funérailles d'Hugo ou de Jaurès aux volumes de l'Histoire de France Belin, celui de V. Duclert,  La république imaginée, Belin, 2010.
On peut aussi se référer au numéro du magazine l'Histoire consacré à Victor Hugo, n° 261, de janvier 2002.


Pour relire les tribunes ou prises de position : 
- Najat Vallaud Belkacem : http://www.lemonde.fr/societe/chat/2013/03/07/egalite-femmes-hommes-posez-vos-questions-a-najat-vallaud-belkacem_1844872_3224.html
- Regis Debray : http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/12/16/josephine-baker-au-pantheon_4335358_3232.html et http://www.leparisien.fr/laparisienne/societe/josephine-baker-aurait-sa-place-au-pantheon-28-01-2014-3535901.php
- Le Cran : http://www.cpmhe.fr/spip.php?article649
- Mona Ozouf : http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/12/13/la-resistance-au-pantheon_4334150_3232.html
- Pierre Péan : http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/01/06/la-resistance-est-deja-bien-la-au-pantheon-mona-ozouf_4343673_3232.html
- Collectif historiens : http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/01/21/tous-les-resistants-ont-leur-place-au-pantheon_4351759_3232.html



mercredi 12 mars 2014

Loca virosque cano (14): Mediolanum.

L'incontestable supériorité militaire des légions permet aux Romains de dominer un immense empire. A partir du règne d'Auguste, les empereurs considèrent comme primordial de contrôler solidement ces vastes espaces, plutôt que de poursuivre la politique de conquête agressive, forcément aléatoire. Aux frontières, l'armée surveille le limes pour empêcher les attaques des "peuples barbares" voisins. Pour plusieurs siècles, l'Urbs impose son autorité par les armes, certes, mais surtout en s'appuyant sur le formidable pouvoir d'attraction de sa civilisation.
De quelle manière le processus de romanisation se diffuse-t-il en Gaule au cours de la paix romaine
Pour répondre à cette question, nous prendrons l'exemple d'une ville importante de la province d'Aquitaine, chef-lieu de la cité (civitas) des Santons: Mediolanum. Pas plus qu'ailleurs, les habitants ne purent résister au puissant processus d'acculturation que représentait le "roman way of life". 

Bas relief à têtes de légionnaires romains. Musée archéologique de Saintes. [photo blot]

* Mediolanum, chef lieu des Santons de la province d'Aquitaine.
Afin de contrôler efficacement les nouvelles conquêtes, Rome les organise en provinces, elles-mêmes subdivisées en cités. Ainsi, sous le principat d'Auguste, en plus de l'ancienne Narbonnaise, la Gaule est découpée en trois nouvelles provinces. Des Pyrénées à la Loire et de l'Atlantique aux contreforts est du Massif Central s'étend l'Aquitaine que se partagent une vingtaine de cités. Leurs frontières correspondent grosso modo à celles des anciennes ethnies gauloises. Ainsi, à l'ouest de l'Aquitaine se développe la cité des Santons.

Carte de la Gaule romaine.


Sitôt la guerre des Gaules remportée, le pouvoir impérial favorise la fondation des villes, qui deviennent autant de relais politique, administratif et culturel  de l'Urbs, assurant le maillage efficace du territoire.
Pour des raisons économiques et de sécurité évidentes, un réseau impressionnant de routes se met en place dans tout l'empire. Ces voies romaines permettent aux légions de mâter rapidement les rébellions éventuelles et surtout aux marchandises de se déplacer plus vite.
Les échanges commerciaux connaissent alors un essor prodigieux.

C'est cette double préoccupation - de contrôle effectif des nouvelles conquêtes et de valorisation des nœuds de communications - qui préside à la fondation de Mediolanum. En quelques années, l'agglomération s'impose comme un carrefour stratégique, comme une des plus importantes villes, sinon la capitale, de la province d'Aquitaine. 



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* Fondation et topographie antique.

L'origine de la ville est liée à une décision romaine prise une génération après la conquête de Jules César. A la tête de la Gaule de - 40 à - 37, puis de - 20 à - 19, Agrippa entreprend la construction d'un grand réseau routier tracé depuis Lugdunum (Lyon). Mediolanum se trouve à l'extrémité occidentale de la via Agrippa, principal artère  traversant la Gaule d'est en ouest. (1) 
Mediolanum est construite au point de passage de la Charente (Carantonus) par cette grande artère. La ville se développe à l'abri d'une des boucles du fleuve, principalement sur sa rive gauche. L'agglomération gallo-romaine s'épanouit à l'extrémité d'un vaste plateau calcaire, au-delà de la plaine alluvionnaire. Ce promontoire est entaillé par des vallons perpendiculaires, tandis qu'un accident de terrain notable - le vallon des Arènes - marque l'extrémité méridionale de la ville. L'occupation humaine de la rive droite, en zone inondable, demeure faible jusqu'au Second Empire.

Par la volonté de Rome, Mediolanum devient donc la capitale politique, administrative, économique de la cité des Santons, le peuple gaulois occupant la région (2) lors de la conquête romaine. (3) Il s'agit même probablement de la première capitale de la province d'Aquitaine, avant qu'elle ne soit supplantée par Lemonum (Poitiers) au IIème s, puis Bordeaux au début du IIIème.

L'urbanisme des villes de l'empire s'inspire directement de Rome. Les villes sont conçues selon un plan orthogonal. On y retrouve les édifices publics caractéristiques de la civilisation romaine: forum, curie, basilique, temples, aqueducs, thermes, amphithéâtres, théâtres. Les trois derniers bâtiments mentionnés témoignent de l'adoption de loisirs et d'une sociabilité typiquement romaine. De même, l'architecture et les décorations des habitations privées, qu'il s'agisse de domus ou d'insulae, s'avèrent en tout point conformes au modèle romain.
Bien d'autres indices attestent de l'intense acculturation à l'oeuvre chez les citadins gaulois: modes de construction (adoption des tuiles, des enduits muraux de couleurs vives, du mortier)  et de consommation directement inspirés des Romains (vin, huile d'olive, aromates), adoption du panthéon et des noms propres romains, introduction du latin comme langue des élites... Ces dernières jouent un rôle crucial dans l'intégration à l'empire des populations conquises. Ainsi, les notables locaux se disputent les charges et fonctions politiques de gestion de la cité, mais aussi les charges honorifiques liées au culte impérial dont la plus prestigieuse est celle de grand-prêtre du culte impérial à Lyon. Ils doivent mettre leurs deniers au service de la communauté et faire preuve d'évergétisme, en finançant la construction de bâtiments de prestige. En agissant de la sorte, les notables indigènes participent activement à la diffusion du système politique et culturel romain. En contrepartie, ils bénéficient de la citoyenneté romaine. (4) 

Le plan ci-dessus localise le forum du Bas-Empire. Sans qu'il y ait de certitude à ce sujet, le premier centre civique semble s'être développé entre le couvent de la Providence et le collège René Caillié.


 * L'époque augustéenne (27 av. J-C - 14 ap. J.- C) et julio-claudienne (14-68 ap. J.- C.).
Le cadre de vie n'évolue que très lentement entre la fin de l'indépendance gauloise et celle du règne d'Auguste. Ainsi, jusqu'au règne de Tibère, les Médiolanais vivent dans de simples cases de dimensions réduites, couvertes de chaume et dont les murs sont composés d'argile. L'archéologie met cependant en évidence un développement considérable de Mediolanum au cours du long règne d'Auguste (de - 27 av. J.C. à 14 ap. J.C.). Le territoire de l'agglomération couvre une centaine d'hectares sur la rive gauche de la Charente, superficie qui ne semble pas avoir été dépassée ensuite.
L'agglomération semble alors pousser sans véritable plan régulateur. Des paysans déracinés issus des campagnes environnantes constituent le gros d'une population confrontée aux lents apprentissages de la vie urbaine. Cette société demeure profondément enracinée dans la civilisation de la Tène comme en atteste les découvertes de vaisselles de ménage, céramiques de couleur gris satiné ou parfois noir brillant.  
La ville  connaît de spectaculaires changements pendant le second quart du I er s. ap. J.-C. Mediolanum est alors dotée d'une nouvelle voirie dont l'artère principale - sur laquelle vient se connecter un maillage orthogonal de rues - assure la liaison entre les routes venues de l'est (Lyon), du nord-est (Poitiers), et celle qui conduit vers Bordeaux. Un programme d'urbanisme planifié voit le jour au cours des premières années du règne de Tibère (14 - 37 ap. J.-C.). Les dirigeants de la cité s'empressent de parer la ville nouvelle d'édifices directement puisés dans le répertoire romain. 
Ainsi, en 18 ou 19 ap. J.-C., un notable santon fait ériger un arc routier. Le monument célèbre sans doute l'achèvement de la voie Agrippa car l'édifice se dressait à l'entrée du pont auquel aboutissait la route venant de Lyon. Doté de deux baies voûtées, l'arc permettait la circulation dans les deux sens. 

L'arc dit de Germanicus est en fait consacré à la famille impériale: l'empereur Tibère accompagné des deux princes héritiers, son neveu Germanicus et son fils Drusus. Seul monument en grand appareil à avoir échappé à la démolition, l'arc faillit disparaître au XIXème siècle. Il est finalement épargné grâce à Prosper Mérimée, alors inspecteur des Monuments historiques. Démonté pierre à pierre en 1843, l'arc est réédifié 15 mètres à l'est de son emplacement originel et surélevé de 2 mètres. (photo: blot)
 

Encastré dans un vallon (dit des Arènes), l'amphithéâtre se situe à la lisière occidentale de l'agglomération, en bordure de la voie conduisant vers Bordeaux. Achevé sous le règne de l'empereur Claude, entre 41 et 54, le monument accueillait des combats de gladiateurs et des chasses de bêtes fauves.
En dépit de la disparition des superstructures et de la plupart des gradins, les vestiges conservées donnent une assez bonne idée du plan d'ensemble et du mode de construction. Situé à la jonction de la campagne et de la ville, le monument de 126 m sur 102 m, pouvait accueillir environ 20 000 spectateurs. Les quatre gradins inférieurs étaient réservés aux notables.


Il ne subsiste que quelques vestiges du premier aqueduc permettant d'alimenter eau Mediolanum. Ce conduit captait les eaux de la Font Morillon, source située sur la rive droite de la Charente, à Fontcouverte, 5 km au nord-est de Saintes. Trois ouvrages d'art permettaient de franchir vallons et collines au canal débitant 3000 m3 d'eau par jour.  Cet aqueduc suppose l'existence d'établissement de bains à l'instar des thermes saint-Vivien dont il ne subsiste plus de vestiges visibles.



L'amphithéâtre de Saintes. En arrière-plan se devine la silhouette élancée de l'église Saint-Eutrope. [photo: blot]

* L'apogée de l'époque flavienne (69-96 ap. J.-C.).
Mediolanum connaît son apogée à l'époque flavienne et au début du IIème siècle. De nouveaux espaces habités apparaissent, tandis que des quartiers d'artisans (métallurgistes, potiers, verriers) s'installent sur la rive droite du fleuve. La ville se dote alors de nouveaux équipements dont un second aqueduc, au débit de 12 000 m3. Le conduit capte les eaux abondantes à Vénérand et dessert un nouvel établissement de bains: les thermes de saint-Saloine. De cet établissement de bain ne subsiste aujourd'hui que le caldarium, la salle de bains chauds.
Ces nouveaux monuments manifestent l'adhésion à Rome de la nouvelle société gallo-romaine conquise par la civilisation urbaine. Un contraste saisissant subsistent toutefois entre l'équipement public directement inspiré du répertoire romain, et l'habitat privé qui, comme la vie domestique, reste encore tout imprégné des traditions indigènes. Reste que l'adoption progressive de nouvelles habitudes annonce la conversion du milieu indigène au Roman way of life. Or, ces apports viennent de Rome et ce sont les villes ("vitrines de Rome") qui les reçoivent et en assurent la propagation. Les centres urbains s'imposent également comme les pôle de diffusion de l'idéologie officielle, des nouveaux modes de penser, bref les foyers du loyalisme à l'égard de Rome.

Les thermes de Saint-Saloine. (photo: Blot)

* la ville remparée.
Vers la fin du IIème siècle, on constate grâce aux fouilles l'abandon de quartiers entiers de la ville. Les raisons et les dates précises de ce bouleversement ne sont pas clairement établies. Doit-on les rattacher, comme c'est souvent le cas, aux invasions barbares des années 270? S'agit-il, comme cela se produit dans certaines régions de l'empire, d'une crise consécutive aux guerres danubiennes de Marc Aurèle? Le dépérissement relatif de Mediolanum ne s'expliquerait-il pas plutôt par la perte de son statut de capitale politique au profit de Poitiers/Lemonum?
Louis Maurin note ainsi: "Le départ du gouvernement et de sa cour, des bureaux centraux de la province, avec toutes ses implications sociales et économiques, auraient pu effectivement tarir le dynamisme d'une petite ville et avoir des conséquences dramatiques pour son équilibre Mais il faudrait être parfaitement assuré que Saintes avait tenu ce rôle au début de l'empire et, dans cette hypothèse, connaître la date à partir de laquelle elle fut, au second siècle, relayée par Poitiers [Lemonum]."

Comme beaucoup de ville de la Gaule, Mediolanum connaît au Bas empire une transformation radicale avec la construction d'une enceinte englobant une partie seulement de la ville. Au total, le périmètre de la muraille  enferme une surface de 16 ha environ, contre une centaine sous le Haut-Empire. [photo: blot]
 


Quoi qu'il en soit, la ville se réduit comme peau de chagrin  à l'intérieur de ses fortifications. Le castrum couvre 16 hectares englobant le quartier bas situé dans la boucle du fleuve ainsi qu'une portion du plateau qui le domine. L'agglomération rétrécit et sa superficie ne correspond plus qu'au cinquième de l'espace anciennement occupé. Les monuments publics vétustes ou désaffectés subissent des démontages systématiques. Des quartiers entiers sont abandonnés comme le prouve le comblement du puits des riches demeures ou encore la découverte de sépultures dans les zones autrefois habitées. (5)
Les blocs de grand appareil des monuments démontés, dont beaucoup portent des éléments d'architecture, servent à le construction du mur d'enceinte. Le rempart, flanqué de tours, devait avoir un rôle ostentatoire autant que militaire, contribuant à donner une nouvelle identité à la ville dont le cœur médiéval est désormais centré sur la cathédrale (saint-Pierre).
Louis Maurin rappelle en outre que "la remise en ordre de l'espace urbain et la réutilisation des ruines, loin de condamner la ville, loin de condamner la création romaine, lui donnaient, dans un cadre inédit, une nouvelle grandeur."


Les collections lapidaires du musée archéologique témoignent de l'activité d'un atelier de sculpture architecturale actif des années 20 ap. J.-C. à la fin du IIème siècle. [photo: blot]


Le musée lapidaire de Saintes présente un ensemble de pierres antiques qui résume bien l'architecture romaine et son décor en Gaule aquitaine entre le Ier et le IIème siècle. C'est lors des fouilles des soubassements du rempart au XIXème siècle que l'on a découvert l'essentiel des pierres désormais rassemblées au musée archéologique. Avant de servir à construire le grand mur - et "d'atterrir"  dans le musée - ces blocs appartenaient aux bâtiments publics de Mediolanum au Haut-Empire (curie, basilique, temples, monuments funéraires). Abandonés, ces édifices servent tout simplement de  carrières de pierre.

Musée archéologique. Bas-relief de cavalier. La collection du musée lapidaire se compose principalement de colonnes et d'entablements des monuments publics de la ville au Haut Empire. De forme rectangulaire, ces bâtiments sont décorés à l'intérieur et à l'extérieur de colonnades surmontées de frises. Ils constituent une parure architecturale prestigieuse pour la ville romaine.

 
* Élites et évergétisme. 
Les découvertes épigraphiques permettent de comprendre le rôle joué par quelques puissantes familles santones ralliées à Rome. 
Les dédicaces des différents monuments sont riches d'enseignement, car elles nous font connaître plusieurs notables (C. Julius Rufus, C. Julius Marinus, C. Julius Victor) nés autour de 10 av. J.-C. au moment de l'essor décisif de la ville. Tous trois portent des noms parfaitement romains ce qui témoigne de la conversion de leurs parents à l'onomastique romaine, ainsi que de leur empressement à faire la démonstration de leur "romanité". Pour autant la mention des ancêtres aux noms typiquement gaulois démontre aussi que la romanisation s'accommode très bien des cultures ou référents indigènes.  

Les nécropoles de Mediolanum sous le Haut-Empire se trouvent hors de la ville. La principale se trouve au sud-ouest de l'amphithéâtre, le long de la route de Saintes à Bordeaux. Cette nécropole de Clousi abritait les mausolées somptueux des plus fortunés à l'instar de celui de Caius Julius Victor, reconstitué au musée archéologique. L'inscription nous apprend que Victor est citoyen romain comme l'indique son nom en trois parties (trianomina). Le texte donne la filiation du défunt. Son père et son grand-père sont désignés par leurs noms gaulois. Nous savons par ailleurs que ces derniers jouissent de la citoyenneté romaine. Le défunt appartient donc à la troisième génération de citoyens romains. [photo: blot]


Depuis le règne de Tibère, Mediolanum jouit sans doute du droit latin, qui assure automatiquement la qualité de citoyen romain aux dirigeants de la cité. Ces derniers gouvernent assistés d'un Sénat qui constitue "l'ordre des décurions" ou conseillers municipaux. Recrutés par cooptation, ils forment l'assemblée des notables de la cité dont les réunions se déroulent dans la curie municipale. Le monument se dresse aux abords du forum, ce centre de la vie publique qui rassemble généralement les bâtiments officiels.


Les dirigeants de la cité jouissent d'une grande richesse. A titre personnel, ils font construire leurs somptueuses demeures dans la ville, comme cette vaste domus retrouvée sur le site de "ma Maison", dont subsiste entre autre des mosaïques (ci-dessous).  
Mais, les élites indigènes consacrent surtout leur fortune  à leurs activités publiques. Ils financent les édifices publics prestigieux et organisent les festivités civiques (combats de gladiateurs entre autres). Or, en fait d'évergétisme à Saintes, la figure de Caius Julius Rufus se distingue tout particulièrement. Non content, de payer l'érection de l'arc routier, Rufus finance aussi la construction, à l'autre extrémité de la via Agrippa, de l'amphithéâtre de Lugdunum / Lyon, la prestigieuse capitale des Gaules.
Le renommée de ces notables s'attache aussi aux fonctions occupées dans la cité ou ailleurs. Probablement sous le règne de Tibère, l'épitaphe de Caius Julius Marinus  nous apprend qu'il occupe tour à tour la charge de questeur (ministre des finances de la cité), de curateur des citoyens romains et de "premier flamine augustal" des Santons. Par cette dernière fonction, il inaugure à Mediolanum le culte impérial, "dont l'introduction, favorisée par l'autorité romaine, avait pour but de faire de chaque cité un foyer de loyalisme à l'égard de Rome et de la dynastie régnante." [cf: Louis Maurin] 
Caïus Julius Rufus, pour sa part, se voit même confier le sacerdoce de Rome et d'Auguste au sanctuaire fédéral du culte impérial de la Saône et du Rhône. En ce lieu se réunissaient chaque année les délégués de toutes les cités des Trois Gaules (Aquitaine, Lyonnaise, Belgique). Bref, il accède à la fonction honorifique gallo-romaine la plus prestigieuse, celle qui fait de lui pour un an, "une sorte de président des républiques gauloises rassemblées à Lyon autour du culte impérial." [cf: Louis Maurin]

Mosaïque trouvée en 1987 lors des fouilles préalables à l'implantation des bâtiments neufs de l'école Emile Combes (Saintes). Elle ornait une pièce noble d'une domus de la fin du Ier siècle ap. J.-C.
 


* Romanisation relative.
Il ne faut pas imaginer le processus de romanisation comme une transformation brutale et soudaine. L'étude de l'épitaphe latine du mausolée de Caius Julius Marinus atteste ainsi du maintien d'une magistrature spécifiquement gauloise en plein règne de Tibère, soit bien longtemps après la conquête romaine. Ce magistrat suprême de la cité se nomme vercobret. Or nous avons vu plus haut que Marinus occupe également des charges directement calquées sur le système politique romain (questeur, curateur, flamine) ...  Louis Maurin en conclut donc que "pour le même personnage et dans une même carrière est donc associé à des titres purement latins celui de vercobret, qui était purement gaulois. Rome gagnait ainsi les notables des communautés qu'elle dirigeait, ménageait des transitions entre le passé et l'Indépendance, dont le souvenir était apparemment toujours vivant puisque l'on avait maintenu le titre prestigieux de l'ancien magistrat suprême, et les temps présents."Les nombreux objets du quotidien retrouvés à Mediolanum (vaisselles de ménage) témoignent encore de la fidélité au passé indigèneRappelons en outre que les changements apportés par Rome concernent avant tout les villes. Dans les zones rurales, l'usage du latin reste limité. Une grande partie de la population continue d'adorer les anciens dieux gaulois, même si on leur donne parfois des noms romains. La religion demeure donc le véritable conservatoire des valeurs traditionnelles. En ce domaine, le syncrétisme  est bien de mise.

Couple de déesses mères. Figures de l'abondance et de la fertilité, elles semblent avoir été les divinités tutélaires de Mediolanum; ce qui dénote la pérennité du culte gaulois face à la religion officielle. [photo: blot]
* Le "temps des Romains" selon "Claudius Schmollum".
"Au temps des Romains" d'Eddy Mitchell propose une plongée dans le temps. Le chanteur prévient: "il ne m'appartient pas de déformer l'histoire." De fait, sa présentation de la civilisation romaine s'appuie largement sur des stéréotypes bien contemporains. Jules César, "seul maître du monde (...) applaudi comme un dieu", est présenté comme l'empereur, ce qu'il ne fut jamais.  
Plus loin, le chanteur s'amuse, joue de l'anachronisme, s'imagine en "seul chanteur de Rock dans la ville de Rome", à la tête de "la sono la plus belle d'Italie"[territoire qui émerge en tant qu’État au XIX ème siècle seulement].
Monsieur Eddy insiste ensuite sur l'obsession des Romains pour les jeux du cirque et les spectacles cruels, combats de fauves ou affrontements de gladiateurs "dans l'arène sanglante". 
 L'adoption d'un nom typiquement latin par l'interprète ("le grand Claudius Schmollum")  et des modes de construction romain (villa en marbre de Carrare) évoquent le processus de romanisation dont on a vu la vigueur à Mediolanum.

"Mais tout cela n'est vraiment qu'un rêve de gloire / Il ne m'appartient pas de déformer l'histoire / D'autant plus voyez-vous que tout est contre moi / car mes ancêtres hélas descendaient des Gaulois." Ce constat dessine une frontière imperméable entre les Gaulois et leurs envahisseurs. Or, nous l'avons constaté, une fois la guerre des Gaules achevée - et n'en déplaise à Astérix - rares furent les révoltes contre Rome (6). De même, l'adhésion au mode de vie romain se fait spontanément, certainement pas sous la contrainte, comme le prouve le zèle déployé par les notables santons pour rappeler leur attachement à Rome sur les différentes inscriptions retrouvées. Une nouvelle civilisation gallo-romaine émerge qui, tout en adoptant de nombreuses coutumes romaines, ne fait pas table rase de l'héritage gaulois.


Tête barbue taillée dans une roche, Musée archéologique. Castrum. Époque romaine. Il pourrait s'agir d'une représentation de Carentonus, gardien des eaux de la Charente (d'ailleurs visible en arrière plan de la photo). [photo blot]

* Conclusion.
Cette présentation de Mediolanum, aussi modeste soit-elle, nous aura permis de mettre en évidence le rôle fondamental joué par les Romains dans le processus d'urbanisation des provinces de l'empire et dans l'adoption d'un nouveau mode de vie. Ce sont les villes qui leurs permettent le contrôle des territoires conquis, par l'intermédiaire des élites locales.
La Saintes antique semble ainsi avoir occupé une place de premier plan à l'échelle de la province d'Aquitaine sous le Haut Empire comme en atteste l'importance de son patrimoine et l'influence de quelques uns de ses dirigeants. 
Aujourd'hui, la découverte de l'arc de Germanicus, la visite de l'amphithéâtre et du musée archéologique ne manquent pas de séduire les touristes qui s'y rendent pour la première fois. Quant à ceux qui y retournent, ils peuvent toujours espérer, qu'entre temps, les chantiers de construction aient contribué indirectement à l'exhumation d'un vestige oublié de ce bout de Gaule romaine.

Amphithéâtre de Saintes. (Wikimédia).


Notes:
1. "Agrippa a choisi Lugdunum pour en faire le point de départ des grands chemins de la Gaule, lesquels sont au nombre de quatre et aboutissent, le premier chez les Santons, le second au Rhin, le troisième à l'Océan et le quatrième dans la Narbonnaise et à la côte massaliothique." Strabon, Géographie, livre IV, VI, 11.
2. Ce territoire correspond à peu près à l'actuelle Charente-Maritime, complétée par le Cognaçais. Nous ignorons qu'elle fut la capitale des Santons indépendants.
3. Nous avons très peu de connaissances sur les Santons. Quand s'installent-ils? dans le pays? Quelle était leur organisation, leur civilisation? 
Les Santons occupent le pays avant la conquête romaine, mais ils entrent dans l'histoire avec César. D'après son témoignage dans "la guerre des Gaules", les Santons furent à l'origine même de la guerre, puisque c'est pour empêcher les Helvètes d'émigrer du plateau suisse en Saintonge qu'il fut amené à intervenir dans la Gaule indépendante. 
La tradition érudite a de longue date fixé la capitale des Santons à Saintes. Rien ne permet pourtant de l'affirmer. Le toponyme Mediolanum, banal dans le monde celtique, signifie "le milieu de la plaine". Certes, Strabon affirme que "Mediolanum est la ville des Santons", c'est-à-dire leur capitale. Mais il écrit au début du règne de Tibère. Les vestiges les plus anciens sont datables à coup sûr de l'époque du second triumvirat (43-31 av. J.-C.), lorsque Lépide, Antoine et Jules César Octavien (Auguste) se partagent l'empire.
4. Jusqu'à l'édit de Caracalla (212), qui accorde à tous les habitants de l'empire la citoyenneté romaine, l'accès à cette derrière est un élément essentiel de l'intégration à l'empire.
5. Il est légalement interdit d'établir des sépultures à l'intérieur d'une agglomération.
6. Ces révoltes contestent alors moins l'autorité romaine que la fiscalité imposée.
 




 Au temps des Romains.
La foule est assemblée de tous côtés, ça gronde 
On attend l'empereur, le seul maître du monde 
Et dans une clameur à déchirer les cieux 
J'arrive avec César applaudi comme un dieu

 J'aurais vraiment été très bien 
Au temps des Romains 
J'aurais vraiment été très bien 
Au temps des Romains. 
On m'aurait appelé le grand Claudius Schmollum 
 Le seul chanteur de Rock dans la ville de Rome 

Dans l'arène sanglante pour certains, croyez-moi 
C'est moi qui de là-haut aurait baissé le doigt 
 J'aurais vraiment été très bien 
Au temps des Romains 
 J'aurais vraiment été très bien 
Au temps des Romains.

 J'aurais eu ma villa en marbre de Carrare 
Cinquante musiciens, tous prisonniers barbares 
Ainsi que la sono la plus belle d'Italie 
Et Cléopâtre aussi livrée dans un tapis 
 J'aurais vraiment été très bien 
Au temps des Romains 
J'aurais vraiment été très bien 
Au temps des Romains. 

Mais tout cela n'est vraiment qu'un rêve de gloire 
 Il ne m'appartient pas de déformer l'histoire
 D'autant plus voyez-vous que tout est contre moi 
Car mes ancêtres hélas descendaient des gaulois 
J'aurais vraiment été très bien. 
Au temps des Romains 
J'aurais vraiment été très bien 
Au temps des Romains 
J'aurais vraiment été très bien 
Au temps des Romains.

Vestiges de l'aqueduc romain de Saintes, Fontcouverte. (Wikimédia)


Lexique
Le limes: frontière fortifiée de l'Empire romain défendue par les légions.
Cité = territoire sur lequel vivait les habitants d'un peuple.
Province =  région de l'Empire (en dehors de l'Italie) administrée par Rome.
Domus = vaste demeure luxueuse d'un riche personnage.
Insulae = un immeuble collectif.
Amphithéâtre = bâtiment de forme ovale ou ronde accueillant des spectacles de gladiateurs.
Aqueduc = conduite acheminant l'eau vers une ville.
Thermes = établissement de bains publics où les Romains aimaient se rencontrer.
Forum = place publique où l'on se réunissait autour de laquelle se trouvaient les principaux bâtiments administratifs et religieux.
Romanisation = adoption du mode de vie de la langue des Romains par les peuples de l'Empire.
Paix romaine = période de sécurité et d'enrichissement que connaît l'Empire romain à son apogée (Ier-IIè siècle ap. J.-C.).
 
 

Sources:
- L. Maurin, M. Thauré, avec la collaboration de J.-F. Buisson: "Saintes Antique", guides archéologiques de la France. 
- "L'Antiquité, de Mediolanum à Saintes (Ier siècle av. J.-C. - VIème siècle ap. J.-C.)" par Louis Maurin in "Histoire de Saintes", Alain Michaud (dir.), Privat, 1989.
- Site d'un passionné consacré à Mediolanum Santonum.
- Carte archéologique de la Gaule, Saintes. [INRAP]
- Restitution de la ville antique de Saintes. [INRAP]
- Mediolanum Santonum dans la Revue des Deux Mondes, en 1900.
- "Laissez-vous conter l'amphithéâtre de Saintes", Atelier du Patrimoine de Saintonge.
- Guide Gallimard de la Charente-Maritime / Saintonge, 1994. 
- Michel Garnier, Christian Gensbeitel: "A la découverte de Saintes", Atelier du Patrimoine de Saintonge.

Liens, ressources:
- Pour les 6èmes une proposition de travail sur Mediolanum pour les 6èmes dans le cadre du chapitre intitulé "vivre dans l'empire". [pour ceux intéressés par une version approfondie, il suffit d'en faire la demande en commentaire]
- "La romanisation de la Gaule à partir de l'exemple de Saintes" sur Odyssée, le site HG de l'académie de Poitiers.
- Principaux sites gallo-romains. (office du tourisme de Saintes).
- Pearltree consacré à Mediolanum santonum.
- "Inscriptions révisées ou nouvelles du Musée archéologique de Saintes." par Louis Maurin et Marianne Thauré.
- L'épigraphie gallo-romaine à partir d'exemples saintais.
- Le portrait robot de la ville antique ( INRAP + atelier du patrimoine de Saintonge).
- L'aqueduc classé par les monuments historiques. (Sud-Ouest)