mercredi 24 juin 2015

Country Joe McDonald: "I-feel-like-I’m-fixin-to-die-rag" (1965)

                                                 Country Joe McDonald à Woodstock.

Fils d'un fermier et pasteur presbytérien chassé de l'Oklahoma par le Dust Bowl et d'une mère issue d'une famille juive d'immigrés russes sionistes, Joseph McDonald naît en 1945 à Washington. Membres du parti communiste, ses parents décident de prénommer leur rejeton Joseph, en hommage à Staline. (1)
Le petit Joe est l'archétype des Red diaper babies ("les bébés en couches rouges"), ces enfants de militants communistes blacklistés lors de la vague maccarthyste. De fait, en 1954, le père de Joe est renvoyé de son emploi à la compagnie de téléphone. Pour survivre, il vend des denrées alimentaires dans le ghetto noir de Watts, son fils accroché à ses basques. L'adolescent se réfugie dans la musique, en particulier les chansons engagées de Woody Guthrie. A 17 ans, il s'engage pour 3 ans dans la marine. De retour en 1961-62, McDonald s'inscrit à Berkeley où il fréquente le petit monde du folk et édite un fanzine militant intitulé  Rag baby. (2) Le numéro 5 d'octobre 1965 est accompagné d'un disque comprenant 4 titres, dont "I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag", en version acoustique. La diffusion du morceau reste très confidentielle. Joe n'en continue pas moins de se produire dans les manifestations estudiantines du campus le plus politisé des Etats-Unis. (3) " C'était plein de révolutionnaires et de progressistes convaincus. La plupart étaient  des étudiants des classes moyennes qui avaient découvert l'injustice sociale et raciale, la théorie économique et qui étaient devenus des fanatiques", se souvient McDonald. 
 Plusieurs musiciens viennent épauler Joe et forment une sorte de fanfare politisée. Paraphrasant Mao pour lequel "le révolutionnaire doit se mouvoir parmi le peuple comme un poisson dans l'eau", le groupe se baptise The Fish. La nouvelle formation produit bientôt une musique psychédélique électrifiée, mâtinée d'acid rock En 1966, the Fish signe chez Vanguard Records qui publie leur premier album. Redoutant la censure, le patron du label refuse d'y faire figurer "I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag". Finalement, le morceau figure sur le second album du groupe, en version électrique. Nous sommes en 1967 et  le titre ne rencontre toujours qu'un succès d'estime.

Comment cette chanson antimilitariste parvient-elle finalement à s'imposer comme un hymne de la contre-culture américaine?
Pour répondre à cette question, il est indispensable de se pencher attentivement sur le contexte socio-politique de l'époque.

"Allez, venez tous, vous les grands gaillards / Oncle Sam a encore besoin de votre aide/
Il est dans un sacré bourbier / Tout là-bas au Vietnam /
Alors laissez tomber vos livres /et prenez un fusil /on va vraiment bien se marrer
"

[premier couplet] 

Lorsque Country Joe compose sa chanson, en 1965, les Etats-Unis ne sont au Vietnam que depuis 6 mois. L'opinion approuve alors dans sa grande majorité l'intervention. Johnson jouit toujours d'une belle cote de popularité. Depuis la signature des accords de Genève, en 1954, qui entérinait la partition provisoire du Vietnam, les Etats-Unis soutiennent le régime dictatorial et corrompu du Vietnam sud (envoi de conseillers militaires américains). Redoutant que le pays ne bascule dans le communisme, les États-Unis interviennent directement. Ce faisant le président Johnson poursuit la politique initiée par John F. Kennedy, en envoyant des soldats en soutien aux forces locales. Le 2 août 1964, le destroyer Maddox est attaqué alors qu'il mène une opération secrète dans le Golfe du Tonkin. La riposte américaine ne se fait pas attendre. Cet incident local est présenté par le secrétaire d’État comme un "élément d'un mouvement communiste continu pour conquérir le Sud-Vietnam et éventuellement pour dominer et conquérir d'autres nations libres du sud-Est asiatique." Le 6 août, le Congrès vote à la quasi-unanimité la résolution du Golfe du Tonkin. Cette déclaration autorise la guerre qui va suivre. Les 3/4 des Américains soutiennent alors l'initiative  qui semble avoir répondu à ce "une agression caractérisée". Mais, ce qui était présenté au départ comme une intervention temporaire très limitée se transforme rapidement en une véritable guerre. Les communistes sud-vietnamiens (Viêtcongs) intensifient leurs actions dans le sud, tandis que des troupes du Vietnam (nord communiste) s'infiltrent au sud. L'armée sud-vietnamienne, désorganisée, semble totalement dépassée. Début 1965, Johnson décide de l'intensification des bombardements sur le nord-Vietnam (opération Rolling Thunder). Ce passage de représailles limitées à des bombardements continus n'est pas divulgué ou en tout cas fortement minimisé auprès de l'opinion publique américaine. 
Les bombardements impliquent l'envoi de GI's pour sécuriser les bases des bombardiers. Les effectifs de soldats enflent rapidement sans parvenir à rétablir la situation (de 184 000 soldats en juillet 1965 à 485 600 en décembre 1967). Les demandes de renforts se succèdent. L'enlisement des troupes au Vietnam se profilt. La spirale guerrière, tant redoutée, est bien là.

"Allez venez généraux, dépêchons-nous / Votre jour de chance est enfin arrivé /
Il faut sortir et attraper ces rouges / Un bon coco est un coco mort /dépêchons-nous /
Votre jour de chance est enfin arrivé / Il faut sortir et attraper ces rouges /
Un bon coco est un coco mort / Et vous savez que la paix / Pourra seulement être gagnée / Quand on les aura tous envoyés / Au royaume des cieux" [deuxième couplet]


Obnubilé par les bellicistes (faucons) et les conservateurs, Johnson ne prend pas conscience de la montée en puissance de l'opposition à la guerre, en particulier chez les jeunes, particulièrement concernés par la guerre. (4) L'adoption du Service Selective System en février 1966, étend la conscription aux campus, suscitant la colère des étudiants de tout le pays. L'annonce suscite la création de groupes d'étudiants refusant leur conscription (We won't go). D'aucuns prennent l'habitude de brûler leurs papiers militaires.
Johnson ne perçoit pas non plus que les dépenses militaires sont incompatibles avec les réformes sociales panifiées dans le cadre de la Grande Société. L'intensification et la brutalité des bombardements choquent un nombre croissant d'Américains. Les critiques fusent désormais à l'encontre de la politique étrangère du président: des minorités protestataires apparaissent au sein du parti démocrate, les républicains fustigent la mollesse de Johnson, lui reprochant de ne pas attaquer directement le nord-Vietnam. (5) Au fil des mois, on assiste à la lente érosion du soutien à la guerre, avec toutefois le maintien d'un solide groupe de personnes favorables à la poursuite des combats. La contestation s'avère multiforme. Elle se structure autour des étudiants, souvent appuyés par l'extrême gauche ou encore autour d'une partie de l'establishment (les intellectuels "sans couilles" qu'exècre Johnson, la presse, quelques poids lourds du Congrès...). La contestation  amalgame bientôt des groupes venus de divers horizons. Ainsi, les manifestants des droits civiques s'associent bientôt dans les manifestations aux anti-guerre. Le 4 avril 1967, Martin Luther King dénonce d'ailleurs la guerre du Vietnam sur le plan moral.
300 000 personnes se réunissent à New York et San Francisco le 15 avril 1967. Les jeunes appelés brûlent désormais leurs livrets militaires. Le FBI est sur les dents, mais peine à mesurer l'ampleur de la mobilisation. Les manifestations dans de nombreuses villes et autour de la Maison Blanche pèsent désormais sur tous les déplacements présidentiels. La cote de popularité du président dévisse; et ce d'autant qu'au cours de l'été 1967, de très graves émeutes raciales éclatent dans la plupart des grandes villes américaines.  




* "Dans une impasse."
Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968, en pleines festivités du Têt, le jour de l'an vietnamien, les troupes nord-vietnamiennes et le Viêtcong déclenchent une vaste offensive dans tout le pays. C'est un échec, mais les images et reportages diffusés par les médias américains bouleversent l'opinion publique. Tout ce que souhaitaient dissimuler l'armée et les autorités ressurgit alors au grand jour.
 Certes, dans les jours qui suivent, les Américains font front avec leur président, mais cela ne dure guère. Une issue rapide au conflit semble de plus en plus incertaine comme le résume parfaitement Walter Cronkite, le grand éditorialiste de CBS:"Si nous affirmions être aujourd'hui plus proches de la victoire, nous ferions confiance à ceux qui, de toute évidence, se sont toujours trompés jusqu'à maintenant. Mais, si nous suggérions que la défaite est imminente, nous manifesterions un pessimisme excessif. La seule conclusion réaliste, si peu satisfaisante qu'elle soit, est que nous sommes coincés dans une impasse." (le 27 février 1968) 
La lassitude gagne du terrain. Clark Clifford, nouveau secrétaire d’État à la défense constate amer: "On dirait que nous sommes devant un puits sans fond. Nous envoyons plus d'hommes, ils en font autant. Nous augmentons encore, ils font de même. Je vois de plus en plus de combats avec de plus en plus de pertes américaines, sans issue en vue."
En mars 1968, 78 % des Américains sont persuadés que leur pays est enlisé au Vietnam et qu'il ne peut pas gagner.
Johnson doit se rendre à l'évidence. Le 31 mars 1968, il annonce qu'il ne se représentera pas aux élections présidentielles de la fin d'année. La succession d'évènements dramatiques accroît encore le malaise et les violences d'une société malade. L'assassinat de Martin Luther King, le 4 avril 1968 provoque de très graves émeutes  à travers tout le pays, au point que des troupes doivent même être déployées à Washington et Chicago. Au mois d'août 1968, en marge de la Convention démocrate de Chicago, des manifestations sont sauvagement réprimées. Horrifiée, l'Amérique profonde offre ses suffrages à Richard Nixon qui avait pris soin au cours de la campagne présidentielle de présenter « une autre voix, une voix tranquille dans le tumulte des cris. C'est la voix de la grande majorité des Américains, les Américains oubliés, ceux qui ne crient pas, ceux qui ne manifestent pas. Ils ne sont ni racistes ni malades. Ils ne sont pas coupables des fléaux qui infestent notre pays. » La contre-révolution de droite est en marche...

"Et ça fait, un, deux, trois / Pourquoi nous battons-nous ? / Ne me demandez pas, je m’en fous / Prochain arrêt Vietnam / Et puis cinq, six, sept / Ouvrez les portes du paradis /
Pas le temps de nous demander pourquoi / Youpi ! on va tous mourir Allez, mères à travers le pays / Préparez le sac de votre fils pour le Vietnam /
Allez pères n’hésitez pas / Envoyez les avant qu’il ne soit trop tard soyez les premiers du quartier / à voir votre fils rentrer dans un cercueil." [troisième couplet]


La situation des troupes engagées au Vietnam s'avère de plus en plus difficile. Les généraux de l'US army  disposent d'armes conventionnelles sophistiquées, mais tout cet arsenal s'avère de peu d'utilité face à la guérilla vietminh, fondée sur les principes de la guerre révolutionnaire. Les GI's suréquipés ne peuvent contrer un ennemi qui se cache dans la jungle et procède par embuscades. L'usage d'armes redoutables, telles que le napalm ou les défoliants, provoquent des milliers de victimes, combattants comme civils. 
La médiatisation du conflit met en lumière les atrocités de cette "sale guerre". Ainsi, en mars 1969, le New York Times révèle le terrible massacre de centaines de Vietnamiens perpétré par des soldats américains dans le village de My Lai. 
Le désengagement militaire  s'engage sous la présidence de Richard Nixon. Tout en recherchant encore une solution militaire, par une intensification des bombardements, Nixon "vietnamise" le conflit, les troupes américaines étant peu à peu remplacées par des soldats vietnamiens. Les interminables pourparlers de paix se soldent par la signature des accords de Paris, le 23 janvier 1973. La guerre ne se termine toutefois qu'avec la prise de Saïgon par les communistes en 1975. On dénombre au total 57 000 morts américains, 300 000 Sud-Vietnamiens combattant à leurs côtés, et plus d'un million de combattants communistes (Vietminh et Vietcong). 
Cette première défaite militaire des États-Unis constitue un véritable traumatisme, une crise morale pour le pays et son modèle. L'impérialisme américain est dénoncé par la jeunesse du monde entier, en particulier les hippies et leur super héraut: Country Joe. 


* Gimme an F.
Au cours de l'année 1968, "l-feel-like-I'm-fixin'-to-die" s'impose comme un hymne de la contestation évident. La notoriété nouvelle du morceau n'est liée ni aux paroles ni à la musique, mais à l'interprétation spectaculaire qu'en donne désormais Country Joe lors de ses concerts. Le groupe prend l'habitude de faire précéder le morceau d'un rituel amusant: le "Fish cheer", une parodie des cris de guerre des équipes sportives de lycées. En introduction à la chanson, le chanteur lance: "Gimme an F" (donnez moi un F), avant de demander un I, un S et un H. Puis, en réponse à la question "what's that spell?" (comment cela s'épelle-t-il?), le public crie à trois reprises le mot Fish. En juin 1968, alors que le groupe se produit à Central Park, le batteur du Fish rompt ce rituel en substituant Fuck à Fish. Le public est ravi, à la différence des représentants du Ed Sullivan Show, présents dans la salle. Ces derniers font aussitôt savoir au groupe, qui avait signé un contrat pour un passage télé à venir, que tout est annulé (sauf le cachet déjà versé aux musiciens). Même si le Fuck cheer complique l'accès du groupe aux salles de concerts, Country Joe n'en a cure et le Fuck cheer s'impose définitivement. A Woodstock, le chanteur le fait hurler à cinq reprises à la foule réunie. Grâce à cette prestation tonitruante, Country Joe acquiert une notoriété internationale, tandis que "I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag" accède au rang d'hymne de la contre-culture contestataire. 

Le festival de Woodstock se tient près de la ville de Bethel, dans l'Etat de New-York, du 15 au 17 août 1969. Country Joe & the Fish doivent jouer le dimanche soir. Mais, Joe monte seul sur scène dès le vendredi après-midi à la faveur d'un trou dans la programmation. Le public ne prête alors que peu d'attention aux premiers morceaux interprétés. Désarçonné, le chanteur cherche conseil auprès de son manager. "Il m'a dit, 'Personne ne fait attention à toi. Qu'est-ce que ça peut bien faire ce que tu joues? ' (...) alors j'y suis retourné et j'ai crié: 'Donnez-moi un F! Ils se sont tus, puis ils ont hurlé 'F!'. J'ai pensé, 'ouah, c'est bizarre', alors j'ai continué. C'était assez surprenant parce que je ne savais pas qu'autant de gens connaissaient la chanson." [cf: entretien accordé à Dorian Lynskey]
Le Fuck cheer, suivi de l'interprétation d'I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag constitue assurément d'un des moments forts du festival, heureusement immortalisé dans un documentaire sorti en 1970. L'enthousiasme du public, qui reprend en chœur les lettres scandées par le chanteur, prouve qu'avec ce morceau Country Joe a su, mieux que tout autre, saisir l'air du temps. A un moment, où l'intervention américaine au Vietnam reste largement nimbée de mystère, Country Joe pressent l'escalade militaire et l'hécatombe à venir. I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag exprime à merveille les sentiments confus de l'apprenti soldat. La musique enjouée, qu'on dirait tout droit sortie d'un bastringue minable, apparente le titre à une sorte de danse macabre médiévale. L'ironie grinçante du morceau fait mouche. "Elle possède un fatalisme insouciant, presque amoral, assez éloigné des autres morceaux pacifistes. " (cf: Dorian Lynskey) Pour son auteur, "le personnage de la chanson ne s'excuse de rien, il ne dit rien à propos de la paix dans le monde, il ne dit pas qu'il s'en veut de tuer des gens. Elle tourne en dérision l'idée de tuer des gens."  






" I-Fee-Like-I'm-Fixin'-to-die rag"

"Come on all of you big strong men /
Uncle Sam needs your help again /
he's got himself in a terrible jam /
way down yonder in Viet Nam /
so put down your books /
and pick up a gun /
we're gonna have a whole lotta fun
Come on generals, let's move fast /
your big chance has come at last /
now you can go out and get those reds /
cos the only good commie is the one that's dead /
and you know that peace /
can only be won /
when we'veblown 'em all /
to kingdom come /

(CHORUS)
And it's one, two, three, /
what are we fighting for? /
don't ask me I don't give a damn, /
next stop is Viet Nam /
And it's five, six, seven, /
open up the pearly gates /
ain't no time to wonder why, /
whoopee we're all gonna die /

Come on mothers throughout the land /
pack your boys off to Viet Nam /
come on fathers don't hesitate
send your sons off before it's too late /
and you can be the first ones on your block /
to have your boy come home in a box




Notes:
1. Au cours de la seconde guerre mondiale, les Américains prennent l'habitude d'appeler affectueusement ce dernier Country Joe ("Joe le Péquenaud"). Joe McDonald adoptera également ce qualificatif une fois adulte.
2. Les folkeux s'engagèrent tôt dans le mouvement pacifiste. En 1965, une manifestation organisée par le Students for Democratic Society à Washington, réunit Joan Baez, les Freedom Singers, Judy Collins et Phil Ochs. Chez les rockers, en revanche, la contestation reste très marginale, l'opposition à la guerre très timorée. Enfin, rappelons que la chanson consacrée au Vietnam la plus vendue est l'épouvantable "Ballad of the Green Berets", hymne patriotique à la gloire de l'unité d'élite de l'US army. 
3. le Free Speech Movement de Berkeley paralyse le campus pour protester contre l'interdiction de tout militantisme à l'intérieur de l'université.
4. 4. En effet, l'âge minimum d'incorporation est de 17 ans. Les recrues ont 19 ans de moyenne d'âge et 90 % des appelés ont moins de vingt ans. 
5.  Jamais un débarquement de troupes au nord du 17ème parallèle n'est envisagé. La guerre est étroitement circonscrite afin de ne pas précipiter la Chine dans le conflit aux côtés du Vietnam nord. 

Sources: 
-Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minute", éditions Payot & Rivages, 2012.
- Le nouveau dictionnaire du rock, Michka Assayas (dir.), Bouquins, Robert Laffont, 2014.
- Jacques Portes: "Lyndon Johnson _ le paradoxe américain", Biographie Payot, 2007.
- Yves Delmas & Charles Gancel: "Protest song. La chanson contestataire dans l'Amérique des sixties", les éditions Textuel, 2005.


Lien:
- Le carnet de recherches de Patrick Peccatte: La bande son du Vietnam.

dimanche 7 juin 2015

299. David Bowie, Space Oddity, (1969).



Ground Control to Major Tom 
Ground Control to Major Tom
 Take your protein pills and put your helmet on

 Ground Control to Major Tom
 Commencing countdown, engines on
 Check ignition and may God's love be with you

 [spoken] Ten, Nine, Eight,  Seven, Six, Five, Four, Three, Two, One, Liftoff

 This is Ground Control to Major Tom
 You've really made the grade
 And the papers want to know whose shirts you wear
 Now it's time to leave the capsule if you dare

 This is Major Tom to Ground Control
 I'm stepping through the door 
And I'm floating in a most peculiar way
 And the stars look very different today

 For here Am I sitting in a tin can
 Far above the world 
Planet Earth is blue
 And there's nothing I can do

 Though I'm past one hundred thousand miles
 I'm feeling very still
 And I think my spaceship knows which way to go
 Tell my wife I love her very much she knows 

 Ground Control to Major Tom
 Your circuit's dead, there's something wrong
 Can you hear me, Major Tom? 
Can you hear me, Major Tom? 
Can you hear me, Major Tom? 

Can you.... 
 Here am I floating round my tin can
 Far above the Moon 
Planet Earth is blue 
And there's nothing I can do.

Contrôle au sol au commandant Tom
Contrôle au sol au commandant Tom
Prenez vos pilules protéines et mettez votre casque 

(décompte parlé) Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, décollage.
Contrôle au sol au commandant Tom
Commencez le compte à rebours
Propulseur ok? et que Dieu soit avec vous.

Ici contrôle au sol au commandant Tom
Vous vous êtes vraiment montré à la hauteur
Et les journaux veulent savoir d'où viennent ces chemises que vous portez
Mais c'est l'heure de quitter la capsule si vous l'osez.

Ici le commandant Tom au contrôle au sol
Je suis sorti
Et je flotte d'une façon très bizarre
Et les étoiles semblent très différentes aujourd'hui.

Ici 
Suis assis dans une boîte de conserve
 Loin au-dessus du monde.
Le planète Terre est bleue
 Et il n'y a rien à faire que je puisse faire

Même si j'ai parcouru plus de cent mille miles,
Je me sens très calme
Je pense que mon vaisseau sait quelle route emprunter
Dites à ma femme que je l'aime énormément, elle sait

Contrôle au sol au commandant Tom 
Votre circuit est mort, il y a quelque chose qui cloche
M'entendez-vous, commandant Tom ?
M'entendez-vous, commandant Tom ?
M'entendez-vous, commandant Tom ?

M'entendez vous....
Me voici flottant autour de ma boîte de conserve,
Bien au dessus de la Lune
La planète Terre est bleue
et il n'y a rien que je puisse faire


En histoire, certaines dates sont des moments de bascule. N’hésitons pas à marteler cette vérité trop souvent minorée : 1969 est une année essentielle dans l’histoire de l’humanité. Puis, dressons ici un inventaire à la Prévert du foisonnement des petits évènements et grands soubresauts qui rythment cette année mythique que d’autres ont qualifiée d’érotique[1] cette dernière marche des swinging sixties vers les embrumées seventies.

Sur les écrans noirs de nos nuits blanches Denis Hopper projette Easy Rider, le road-movie des motards qui appuient sur l’accélérateur car ils sont Born to be wild[2]. L’armée des ombres de J.-P. Melville chronique magistralement la résistance incarnée par le fine fleur des acteurs français. Après avoir mis le feu sur scène à sa Stratocaster en 1965 à Monterey, Hendrix échauffe le public de Woodstock à l’été. Le 18 août 1969, les distorsions de sa guitare sonnent comme une pluie de bombes sur les villages du nord Vietnam en clôture du festival[3] ; Altamont, à l’opposé géographique, est la fête ensanglantée des Stones[4] ; en Europe les Beatles chantent sur les toits de Londres[5] et mettent deux 33 tours sur le marché. Entre Yellow Submarine et Abbey Road, Lennon quitte le groupe, les Fab Four disparaissent dans le crépuscule des 60’s.

Depardon au Biaffra,
photo de G. Caron 1968.
Le front des guerres se porte bien du Vietnam à l’Irlande Du Nord. Les civils en sont les victimes les plus exposées : au Biafra, les enfants meurent de faim sous les yeux de quelques photos reporters dont Caron et Depardon ; la valse des dictateurs poursuit son tourbillon en Espagne, en Lybie. Les coups d’états s’enchainent au Brésil et succèdent aux évictions brutales à l’instar de celle de Dubček en République Socialiste Tchécoslovaque qui prémices à des mises au pas sévères. Le front des protestations prend des allures dramatiques quand Jan Palach s’immole à Prague ou quand les émeutes du quartier d’Ardoyne à Belfast ensanglantent les rues.

Alors qu’au sol résonne dramatiquement le bruit des bottes, il est presque apaisant de lever les yeux vers le ciel de Toulouse, pour y voir s’envoler, en mars, le Concorde.

En juillet, c’est au tour des Américains de s’envoler mais  plus loin ; les astronautes d’Apollo décollent à l’été en direction de la Lune sur laquelle ils plantent la bannière étoilée. Ils ne parviennent pas tout à fait à éclipser l’événement incontournable cette riche année qui a lieu le 6ème jour du mois d’octobre : ma naissance.


1.     De la Terre à la Lune : une nouvelle frontière


La conquête de l’espace a, très tôt, nourri les imaginaires et rythmé la vie politique des années d’après-guerre. En effet, ce projet fou a alimenté un nombre incalculable de fictions qui ont été ensuite rattrapées par la réalité. Dans le cadre spécifique de la guerre froide ces vols spatiaux successifs sont devenus un des théâtres majeurs de l’affrontement est-ouest. Parfois il fut même difficile de démêler la réalité de la fiction tant l’industrie hollywoodienne a sans arrêt recyclé certains épisodes de cette aventure, quand elle ne l’a pas tout bonnement anticipée.

Au cinéma, l’exploration possible  de l’espace a donné lieu à de très kitsh production comme Forbidden Planet en 1956. Douze ans plus tard, Kubrick donne une touche métaphysique à sa science-fiction filmée dans 2001, odyssée de l’espace. Hergé a précédé les cinéastes : avec Objectif Lune et On a marché sur la Lune ; par deux tomes publiés au début des années 50,  il a déjà projeté son héros Tintin dans l’espace, emboitant le pas aux supers héros des comics américains. La littérature n’est pas moins concernée : Ray Bradbury publie son recueil de Chroniques Martiennes à l’aube des années 50, Franck Herbert s’inscrit dans son sillage en 1965 en publiant Dune.




















La situation géopolitique mondiale n’est pas étrangère à l’abondance de ces productions. Depuis 1947, l’union des anciens alliés de la 2ème guerre mondiale a laissé place à un affrontement idéologique entre 2 blocs antagonistes.  Le bloc communiste est constitué de l’URSS et des pays d’Europe de l’Est que l’Armée Rouge a libéré à la fin de la guerre. Les gouvernements  des ces états sous influence sont contraints de se rallier au grand frère soviétique (par le biais d’élections fantoches notamment) dont ils deviennent, dit-on souvent, des satellites. Le bloc capitaliste est soudé derrière des Etats-Unis. Il réunit surtout des pays d’Europe de l’Ouest.

Ce clivage donne lieu à une découpe à l’emporte-pièce de la planète : chaque camp tente d’étendre au maximum sa zone d’influence ; les tensions voire les conflits ouverts éclatent à leurs points de contact : à Berlin et en Allemagne entre 1949 et 1961 qui se scinde en une RFA, à l’ouest, et une RDA, à l’est, mais aussi en Corée divisée en 2 états distincts en 1953 ;   le Vietnam, à peine indépendant, s’enfonce dans une guerre opposant de plus en plus ouvertement les Américains, alliés du Sud, au Vietnam Nord soutenu par la Chine.


Ces affrontements indirects sur des territoires annexes sont caractéristiques de ce que l’on appelle la guerre froide. Outre l’opposition idéologique et militaire chaque camp s’engage dans une course aux armements nucléaires couteuse et effrayante elle s’étend rapidement à des domaines parfois inattendus. Les deux blocs s’opposent en effet, aussi bien sur leurs conceptions de l’économie qu’au travers de leurs productions artistiques. Même les terrains de sport deviennent des fronts avancés du conflit. Dans cette compétition entre les deux camps, l’espace est une « nouvelle frontière » à part entière qu’il convient de dépasser puis de s’approprier pour affirmer sa supériorité sur l’ennemi. Chaque pas en avant, quel qu’en soit la nature, fait l’objet d’une instrumentalisation politique car il atteste d’une défaite du camp adverse et valide le système capitaliste à l’ouest et communiste à l’est adopté par le vainqueur.



Dans la conquête de cet au-délà de la Terre qui a alimenté tant de peurs et de rêves, l’ouverture des hostilités revient au camp soviétique. C’est en effet le premier vol orbital habité réussi par Youri Gagarine qui donne le top départ de la course à l’espace. Nous sommes en 1961. En 1957, la petite chienne Laïka y avait précédé les hommes. Elle y gagna une gloire posthume à défaut d’en revenir vivante. La réussite de Gagarine ne peut alors laisser de marbre l’adversaire Occidental. Le 25 mai 1961, Kennedy prononce son discours sur « la nouvelle frontière ». Parvenu presque au terme de celui-ci qui opère une belle mise en perspective avec  l’un des grands mythes fondateurs des Etats-Unis, il énonce  clairement que la course à l’espace sera le nouveau défi du pays dont il fait habilement vibrer la fibre patriotique :

But I tell you the New Frontier is here, whether we seek it or not. Beyond that frontier are the uncharted areas of science and space, unsolved problems of peace and war ….
L’effort financier des Etats Unis, très conséquent, leur permet d’entrer dans la compétition : si Shepard emboite le pas à Gagarine en mai 61, le pas décisif pour l’humanité[1] a lieu en juillet 1969 lorsque Neil Amrstrong plante la bannière étoilée sur le sol lunaire. Le symbole est très fort, et partagé en léger différé via les lucarnes télévisuelles. L’exploit et ses prolongements scientifiques sont, on l’aura compris, bien moins importants que leur instrumentalisation politique.
Dans cette grande aventure de la conquête spatiale qui s’intensifie dans les années 60, il y a Gagarine, Shepard, Armstrong. Mais il y a un autre astronaute, d’une envergure singulière, un véritable spécialiste du franchissement des frontières : nous appellerons, pour le moment, sobrement  cet  homme, le Major Tom.





David Bowie sur orbite : la fin des frontières ? 

L’histoire de Space Oddity s’inscrit pleinement dans cette séquence qui recompose les rapports réels ou imaginés entre l’homme et l’espace. La naissance de la chanson se situe quelque part entre le 6 janvier 1969 lorsque sort le numéro spécial du Times sur le vol Apollo 8 illustré par la célèbre photo de Bill Anders Earthrise[7] et une séance de cinéma dans un état second consacrée au film  de Kubrik. Son auteur, David Jones alors 22 ans. 

Bill Anders, Earthrise, 1968.

Il est plus connu sous son pseudonyme : David Bowie. Bowie a entamé une carrière musicale depuis le milieu des années 60 dans une Angleterre du baby-boom ouverte aux influences musicales venues d’Outre-Atlantique. Il intègre différents groupes comme les Kon-rads ou les King-bees et s’essaie à différents styles. Son premier album éponyme montre un grand éclectisme musical. Hélas il est commercialisé au même moment qu’une bombe atomique musicale ; propulsé sur le marché du disque le même jour que Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band, le disque subit la sanction de la mort subite. Deux ans plus tard, un David Bowie aux cheveux plus longs et bouclés enregistre Space Oddity. L’album comporte une chanson homonyme dont le texte d’un style très narratif raconte comment Le Major Tom est envoyé dans l’espace. Le premier couplet rend compte du lancement de son vaisseau spatial ; cette réussite lui vaut l’intérêt des médias qui s’interrogent même sur la couleur de son t-shirt. Major Tom reçoit alors de la base l’ordre de quitter la capsule spatiale pour une sortie dans 

For here, Am I sitting in a tin can, Far above the world, planet Earth is blue and there’s noting I can do.
Subjugué par cette vision bleutée, Major Tom fait alors ses adieux à la base qui perd définitivement sa trace.

Ce titre fait le succès de Bowie par un heureux hasard venu compenser la malchance subie par l’album précédent. A l’été 1969, entre le 16ème  et le 24ème jour de juillet précisément, la télévision nationale britannique plus connue sous l’acronyme B.B.C. (British Broadcast Corporation) couvre le voyage vers la Lune d’Apollo 11. La chaine se mobilise, à la hauteur des enjeux ; ses journalistes invitent, en plateau, de prestigieux comédiens. Ainsi, Ian McKellen et Judi Dench déclament-ils, pour l’occasion, textes et poésies dédiés à la Lune. La musique est partie prenante du show: on y entend notamment Moonhead, un morceau composé spécialement pour l’occasion par les Pink Floyd. La B.B.C. choisit Space Oddity  pour servir de fond sonore à sa couverture médiatique. Epousant parfaitement l’événement, le tempo lent du titre accompagne le rythme des images spatiales. Son succès commercial est dès lors assuré, Space Oddity se classe en tête des charts.

La valse à 3 temps que David Bowie entame avec le succès musical et l’espace n’en est pourtant  qu’à son 1er acte. En 1972, il enregistre le titre Starman dans lequel il est question d’un homme venu d’ailleurs qui souhaite entrer en contact avec les humains. C’est une deuxième accélération dans sa carrière. Au soir du 6 juillet 1972, dans la très populaire émission musicale anglaise de Top of the Pops, des milliers d’adolescents britanniques découvrent quelque peu médusés un David Bowie en combinaison aussi moulante qu’extravagante, cheveux roux en brosse, ongles peints, doté d’un regard hypnotique, affublé d’un guitariste (Mick Ronson) qui porte le cheveu long et la combinaison dorée, son bassiste (Trevor Bolder) réenchantant, quant à lui, le port cultissime de la rouflaquette. Ce n’est pas tant la chanson que la prestation à Top Of The Pops qui change le cours des choses. Le journaliste anglais Dylan Jones est parti de ce moment précis pour expliquer dans son livre L’ovni Bowie[8] la déflagration produite. Il introduit ainsi sa démonstration :

Ce fut un moment éphémère te tissé d’or. Inoubliable. Après le 6 juillet 1972, la musique ne serait plus jamais tout à fait la même. La déflagration se produisit dans la soirée de manière totalement inattendue. Personne n’avait rien vu venir. [] Sa performance transfigura la jeunesse d’une nation toute entière [] Cet événement a profondément marqué des centaines de milliers de jeunes de ma génération. Il a contribué à faire basculer nombre d’entre nous dans l’adolescence et à nous faire rêver de bouleversements capillaires  nouvelle coupe ou teinture orange, voire les deux. C’est l’un des moments qui a rendu possible l’avènement du punk, qui nous ont incité à  scruter par de là l’horizon pour y déchiffrer notre avenir.[9]
Le Major Tom que l’on croyait perdu dans l’espace pour toujours resurgit pour le dénouement de la pièce en 1980. La carrière de Bowie est celle d’un caméléon (ou d’un vampire dirait J.-D. Beauvallet[10]), s’accaparant les influences comme le lézard les couleurs, sans que cela le protège pour autant du monde extérieur (les passages à vide et l’usage immodéré des drogues sont là pour le rappeler). Bowie franchit successivement les frontières entre les arts mêlant à sa musique, à ses spectacles les influences du théâtre, du mime, du cinéma, de la mode. Les frontières nationales ne résistent pas davantage à sa créativité le Japon, l’Allemagne, la Belgique de Brel, la France sont des sources d’inspiration inépuisables. Christophe Conte compare l’œuvre échafaudée par David Jones à une grande armoire dans laquelle les jeunes pousses musicales des années 80 viennent allègrement braconner[11]. Les frontières générationnelles sont à leur tour abolies. Il laisse entendre que cela pourrait être une des raisons du retour du Major Tom. Sur l’album Scary Monsters, on le retrouve dans le titre Ashes to ashes : c’est un homme brisé, un junkie. L’album et le titre viennent damer le pion aux héritiers dans les chiffres de vente. Bowie entre dans les années chic et toc. Le cycle de l’ailleurs se clôt, il faut passer  à autre chose à l’aube des années 80, au matérialisme, à la réussite clinquante, au palpable.

L’étrange odyssée spatiale du Major Tom a peut être quelque chose à voir avec celle d’Ulysse, elle tient du  long voyage dont on n’arrive pas tout à fait à revenir sans y perdre de son âme. Née en 1969, ses racines sont plus anciennes, ses prolongements vont au delà des années 80 ; dans l’exposition Bowie IS[12] qui tourne en Europe depuis 2013, la place de Space Oddity atteste de l’importance de ce titre dans l’histoire de la musique pop-rock du XXème siècle. Telle est sa place, incontournable, comme l’année qui l’a vue naître.




Pour Désirée & Alain en souvenir de l'acte 3 à la Philharmonie.

Pistes bibliographiques : 
S. Bernstein, P. Milza, Histoire du XXème siècle, Paris, Hatier, Initial, 1995, T.2.
David Bowie Is, catalogue de l'exposition, V&A pubishing, London, 2013.
D. Jones, L’ovni Bowie, Paris, Rivage Rouge, 2015.
Les vies de Bowie, Les Inrocks2, Paris, 2013




[1] Titre de Serge Gainsbourg interprété avec Jane Birkin, 69, année érotique sorti chez Phillips en février 1969.
[2] Titre du groupe Steppenwolf Born to be wild figure sur la Bande Originale du film, ainsi que The Pusher, signé du même groupe.
[3] C’est particulièrement le cas lorsqu’il revisite l’hymne américain The Star-Spangled Banner
[4] Ce festival a lieu en Californie quelque temps après Woodstock. Le service d’ordre des Stones composé de Hells Angels est impliqué dans le décès d’un spectateur alors que le concert tourne à l’émeute.
[5] Très exactement sur le toit d’Apple Records leur maison de production située au n°3 de Saville Row.
[6] Selon l’expression de l’astronaute Neil Armstrong lorsqu’il s’apprête à poser le pied (gauche) sur le sol lunaire.
[7] La photo est prise par l’astronaute à partir du vol Appolo 8 le 24 décembre 68.
[8] D. Jones, L’ovni Bowie, Paris, Rivage Rouge, 2015.
[9] D. Jones, L’ovni Bowie, Paris, Rivage Rouge, 2015, p15.
[10] J.-D. Beauvallet, Caméléon ou vampire ?, Les Inrocks2, Paris, 2013, p 56-58.
[11] C. Conte, Avide Bowie, Les Inrocks2, Paris, 2013, p 46-49.
[12] Porgrammée au printemps 2013 au Victoria&Albert Musuem de Londres, l’exposition a depuis fait halte à Berlin et plus récemment à la Philarmonie de Paris où elle vient de fermer.

samedi 30 mai 2015

298. Dimitri Klebanov: "Symphonie n°1" (1946)


Dès le déclenchement de l'opération Barbarossa, les troupes allemandes se livrent aux pires exactions à l'encontre des populations soviétiques. Dans les villes, les villages, les communautés juives sont systématiquement traquées, neutralisées, exécutées. Ces massacres sont perpétrés par des commandos de tueurs qui, la plupart du temps, fusillent leurs victimes au bord de fosses. Ces fusillades se déroulent entre 1941 et 1944 en Union soviétique, mais aussi dans les pays baltes, en Roumanie, dans les Balkans, donc hors des centres d'extermination situés sur le territoire polonais. 
Les 29 et 30 septembre 1941, des unités allemandes et ukrainiennes massacrent 33 771 juifs de Kiev dans le ravin de Babi Yar. Par son ampleur et sa cruauté, cette tuerie massive reste dans les mémoires comme le symbole des exécutions de masse perpétrées par les einsatzgruppen à l'Est. (1)

*************** 

En surplomb du ravin de Babi Yar, un membre d'un Einsatzgruppe discute avec deux femmes. A l'arrière plan, dans le ravin, des prisonniers de guerre soviétiques nivellent la terre sur le charnier. On a fait sauter les parois du ravin à la dynamite. [Automne 1941]


Pour comprendre la mise en place des exécutions de masse à l'est, il est nécessaire de s'intéresser au sort réservé aux Juifs par les nazis.  Ces derniers tentent de trouver une réponse à leur lancinante question: « Où allons-nous mettre les juifs ? ». Dans un premier temps, les hiérarques du parti optent pour le confinement dans le territoire de la Pologne occupée, avant d'élaborer finalement un plan d'émigration vers Madagascar. Or, la décision d'envahir l'URSS, le 22 juin 1941, change la donne. Une fois les Russes vaincus, les nazis envisagent de déporter les Juifs de toute l'Europe dans l'Est sibérien (General Plan Ost), ce qui est synonyme d'une mort lente et différée. Là bas, ils pourront y croupir sur place, mourir, peu importe, tant qu'ils ne côtoient plus les aryens. En quelques mois, l'Allemagne prend le contrôle de territoires qui comptent près de 8 millions de Juifs. Un dilemme se pose aussitôt aux Allemands: faut-il attendre la fin de la guerre pour mettre en œuvre la "solution finale de la question juive" ou la commencer sur le champ? 
La résistance de l'URSS et l'entrée dans une guerre longue et mondiale conduisent Hitler et ses séides à opter pour le génocide immédiat (au cours de l'automne 1941), sans attendre la victoire sur Moscou. Il ne s'agit plus de déporter vers le grand Nord, mais bien de tuer sur place.  


Dès le début de l'opération Barbarossa, Heydrich développe une intense propagande à destination des soldats allemands, auxquels sont distribués des tracts censés les préparer à ce qu'ils allaient trouver à l'est. Ce conflit devient l'affrontement idéologique crucial, une guerre raciale dont dépendra le sort du IIIème Reich. L'URSS est présentée comme la terre des cruautés où l'on doit se méfier de tout et de tous, prisonniers comme civils. D'emblée, la Waffen-SS et la Wehrmacht sont autorisées à bafouer le droit de la guerre, à abandonner toute réserve morale. Dès le printemps 1941, "l'ordre des commissaires" (kommissarbefehl) ordonne l'assassinat de tout "commissaire politique" de l'Armée rouge. Les juifs d'URSS, eux, sont voués à la mort. La destruction et le déplacement des populations sont au centre de la guerre à l'est car les conquêtes doivent agrandir l'espace vital allemand; territoire qui doit  être judenrein, c'est-à-dire "vidé de ses Juifs". Dans cette optique, Heydrich convoque les dignitaires de la SS auxquels il entend confier une "mission spéciale" en Russie. L'opération Barbarossa constitue donc bien un tournant majeur de la politique anti-juive.


Avancées des Einsatzgruppen en URSS.


 *Les groupes mobiles de tueries entrent en action.
Des "commandos mobiles de tuerie" (Raul Hilberg) suivent la progression de la Wehrmacht lors de l'invasion de l'Union soviétique. (2) D'ouest en est, quatre unités d'einsatzgruppen - portant les noms A, B, C, D - ratissent l'immense ligne de front qui s'étend de la Baltique à la mer noire. (3) Chargés de massacrer les "représentants du judéo-bolchevisme" et les "communistes fanatiques", ses membres perpétuent des massacres de masse dès le déclenchement de l'opération Barbarossa.
Bien équipées en armes et en moyens de transports, les unités se composent principalement de membres de la police de l'ordre (Ordnungspolizei) et de la Waffen SS, placés respectivement sous les ordres de Daluege et Himmler.

Chaque Einsatzgruppe se décompose en 3 ou 4 commandos et dispose d'un Vorkommando, une avant-garde chargée de faire des repérages et d'identifier les "ennemis politiques". Une partie du kommando garde les personnes arrêtées. Un second groupe se charge de l'acheminement des victimes vers des fosses préalablement creusées. Enfin, un dernier groupe, les tireurs, exécute. Les unités s'avèrent relativement petites (de 600 à 1500 hommes au total), mais il faut ajouter à ces chiffres ridicules, l'aide logistique indispensable fournie par l'armée. Au fond, il existe une véritable coopération entre les hommes de Himmler (Waffen SS), Heydrich (Einsatzgruppen) et Daluege (Ordnungspolizei); un partage des tâches géographique dans la mise en place du génocide. En Biélorussie, l'einsatzgruppe B et des Waffen SS se chargent de l'extermination des juifs des villes, mais dans les villages et les campagnes, c'est la 707ème division de la Wehmacht qui fusille. Tout au long des tueries, les Allemands se font aider d'auxiliaires collaborateurs pris dans chacun des pays occupés. 

Le 27 juin 1941, à Kaunas, les nationalistes lituaniens frappent et tuent les juifs avec des barres de fer.

 
* Intensification progressive des tueries.
Dès le lendemain de l'invasion, des massacres de masse sont perpétrés par les Einsatzgruppen. Aux pays baltes, les troupes allemandes s'adonnent à des violences d'une cruauté inouïe à l'encontre des juifs et des communistes. Or, compte tenu, de la brutalité de l'annexion de ces territoires à l'URSS en novembre 1939, de nombreux Lettons, Lituaniens et Estoniens accueillent les Allemands en libérateurs. Les nazis s'emploient aussitôt à attiser les frustrations et le ressentiment ressentis sous le joug soviétique. Ils s'appuient sur une police auxiliaire indigène chargée de "s'occuper" des bolcheviks et des juifs, considérés les alliés des communistes. L'antisémitisme très vif des Lituaniens - qui avait conduit de nombreux Juifs à accueillir à bras ouvert les Russes - incite les volontaires à s'engager en grand nombre dans ces polices supplétives. Dès l'arrivée des Allemands à Kaunas, les populations lituaniennes se ruent sur les Juifs, massacrés à coups de barres de fer. La haine est encore attisée par la découverte des prisonniers nationalistes baltes exécutés par les Soviétiques; la responsabilité de ces assassinats est aussitôt imputée aux Juifs. 

Au fur et à mesure de leur progression en URSS, les tueries se poursuivent et se multiplient. Les soldats de la Wehrmacht, en association avec les Sonderkommandos 4a et 4b de l'Einsatzgruppe C,  massacrent les commissaires du parti communiste et les Juifs dès leur entrée en Ukraine, tout en cherchant à susciter ou exploiter des pogroms (Lwow, Jitomir...).
Rapidement, les agents du "judéo-bolchevisme" ne sont plus les seuls visés. Au cours de l'été 1941, on passe de massacres sporadiques à l'extermination systématique de communautés juives entières Le 21 juillet 1941, à l'occasion d'une visite à Lemberg, en Galicie orientale, Himmler suggère l'adjonction des femmes et des enfants aux tueries. "Avec l'exécution des enfants pointe la pulsion génocidaire directe". [cf: Chritian Ingrao: "Jusqu'au dernier"] Entre la fin juillet la fin août, la radicalisation simultanée du comportement de la police et de l'armée allemande vis-à-vis des juifs - et plus seulement les Einsaztgruppen - conduisent à une intensification des massacres. Au cours de cette période, le "régiment de police sud", dirigé par Friedrich Jeckeln supervise "25 actions" qui conduisent à la mort de 33 000 personnes (dont 23 600 à Kamenets-Podolski, les 27 et 28 août 1941). Ces tueries de masse restent encore toutefois circonscrites à l'URSS. 
Quand la décision du passage au "génocide" généralisé est-elle prise? En l'absence d'ordres écrits pour exterminer les Juifs, il s'avère impossible de répondre, d'autant que les termes employés par les nazis restent toujours très vagues pour dissimuler ce qui se passe vraiment. Il semble toutefois qu'à l'occasion d'une réunion rassemblant les principaux dignitaires nazis dans le quartier général du führer, ce dernier ait fixé la ligne directrice à suivre une fois les territoires de l'est "pacifiés". Or, à partir de l'automne 1941, Hitler est convaincu que l'on se dirige vers une guerre mondiale, impliquant de nouveaux belligérants. L'entrée probable des Etats-Unis dans le conflit, la progression entravée de la Wehmacht, les pertes humaines de plus en plus nombreuses, les nouvelles difficultés de ravitaillement ruinent les espoirs d'une guerre courte. La déportation des juifs vers l'est s'avère impossible. Dans ces circonstances, Hitler considère la présence des juifs - présenté comme les instigateurs d'un vaste complot mondial - comme un redoutable péril pour les aryens. Entre la mi-octobre et la mi-décembre 1941, le führer décide de mettre en place la "solution finale de la question juive", c'est-à-dire l'élimination généralisée des Juifs.



Himmler (ici sur le front de l'est) multiplie les visites sur le terrain et assiste à des fusillades pour montrer aux hommes de la SS qu'il partage avec eux cette "lourde tâche". Après chacune de ses visites, les assassinats s'intensifient.

* Spécificité des fusillades.
Les hommes des einsatzgruppen ne sont pas prédisposés à tuer, mais l'accoutumance intervient vite. Des "savoirs" se constituent.
A des milliers de kilomètres de l'Allemagne, SS et policiers disposent d'une très large marge de manœuvre. Quand les particularités géographiques s'y prêtent, les tueurs optent pour des ravins qui évitent d'avoir à creuser des fosses. Pour économiser leurs munitions, certaines unités décident de jeter leurs victimes dans des puits ou de les précipiter du haut d'une falaise comme à Yalta... Les tueurs des groupes mobiles utilisent également des camions pour gazer des Juifs.

Il faut exécuter vite, beaucoup, sûrement. Cette forme du génocide se caractérise par l'acharnement des tueurs à traquer leurs victimes dans les moindres villages. A partir de l'automne 1941, les unités de police et les einsatzgruppen tendent à se sédentariser, coordonnant leurs massacres depuis un point fixe. En Galicie orientale, et plus à l'Est, des camps de travail sont installés dont les travailleurs sont liquidés à partir de 1943; ailleurs, des ghettos sont organisés, jusqu'à la décision de les anéantir. 
A différence des chambres à gaz, ces massacres mettent face-à-face les tueurs et leurs victimes.  C'est une des raisons pour lesquelles ces fusillades à grande échelle s'accompagnent, pour beaucoup de tireurs, de dommages psychologiques (effondrements nerveux, cauchemars) et comportementaux (alcoolisme) sévères.
Kurt Werner, membre de l'Einsatgruppe C, raconte: "On ne peut pas imaginer la tension nerveuse entraînée par l’exécution de cette sale besogne dans la fosse. C’était horrible… Toute la matinée, j’ai dû rester dans le ravin. On m’a ordonné de tirer encore et encore pendant un moment […]. À midi, nous avons été autorisés à quitter le ravin, et dans l’après-midi ensemble avec d’autres camarades, je devais apporter des juifs vers la fosse. Pendant ce temps, d’autres camarades exécutaient la fusillade dans la fosse. […] 
Pour cette journée, la fusillade a duré jusqu’à environ 5 ou 6 heures de l’après-midi. On nous a ordonné de retourner dans nos quartiers. Pour cette soirée, de l’alcool nous a été distribué à nouveau. " [ cité dans E. Klee et alii, Pour eux, c’était le bon temps, Plon, 1990.]


A la différence des centres d'extermination installés en Pologne, ces crimes ont de nombreux témoins, notamment les personnes réquisitionnées pour creuser, puis combler les fosses. Dans son journal, une habitante de Kiev note: "Le 02 octobre 1941 : « Chacun dit maintenant que les juifs sont assassinés. […] Tous. Sans exception. Vieilles personnes, femmes, enfants. […] Les gens en parlent d’une telle façon qu’aucun doute n’est permis. Pas un seul train n’a quitté la gare de Bahnhof Lukianivka. Des gens ont vu des camions avec des foulards et d’autres objets partant de la gare. « Minutie » allemande !
Ils ont déjà trié leurs rapines ! Une jeune fille russe a accompagné son amie au cimetière et s’est glissée de l’autre côté de la clôture : elle a vu comment des gens nus ont été poussés vers Babi Yar et a entendu les rafales d’une mitrailleuse. […] Autour de nous, les femmes pleurent.
»" [Journal d’Iryna Khoroshunova, cité dans K. C. Berkoff, Harvest of Despair, 2004.] 

Par ailleurs, et à la différence des camps de la mort, nous disposons de nombreux clichés  photographiques pris par des membres de l'armée et de la police, ce qui tend d'ailleurs à relativiser le  traumatisme d'hommes qui éprouvent le besoin de conserver un" souvenir" des exécutions!

Les fusillades de masse se poursuivent bien après l'invasion allemande de l'URSS, alors même que les six "centres de mises à mort" (R. Hilberg) installés par les nazis fonctionnent (Treblinka, Maïdanek, Auschwitz-Birkenau, Sobibor, Belzec et Chelmno).  Les fusillades de masse se déroulent donc parallèlement aux gazages des camps. Patrick Desbois note d'ailleurs que "la frontière entre les deux modes d'assassinat est moins clairement tracée que ce qu'on a pensé jusqu'à récemment." (cf: dictionnaire de la Shoah). L'immensité du territoire soviétique, ainsi que l'absence d'infrastructures ferroviaires dans de nombreuses régions enclavées expliquent la poursuite des fusillades longtemps après le déclenchement de l'opération Barbarossa. L'isolement rend impossible le transfert des victimes vers les centres d'assassinat installés en Pologne. 
Au total, entre 1941 et 1944, les "groupes mobiles" et leurs auxiliaires sont responsables de l'assassinat d'environ deux millions de personnes, soit le tiers du nombre total de victimes du génocide. C'est à Babi Yar, dans une région ravinée au nord-ouest de Kiev, qu'a lieu un des plus grands massacres.





Le 28 septembre 1941, la Wehrmacht affiche dans la ville un appel à la population :« Tous les juifs de la ville de Kiev et de ses environs doivent se rassembler lundi le 29 septembre 1941 à 8 heures du matin à l’angle des rues Melnikova et Dokhturova. Ils doivent apporter leurs papiers officiels, leur argent, leurs objets de valeur, des habits chauds, des sous-vêtements, etc. Chaque juif qui ne respecte pas cette ordonnance et qui sera trouvé ailleurs sera fusillé. Chaque citoyen trouvé dans les appartements des juifs abandonnés ou en train d’y voler sera fusillé. »



* Babi Yar.

La Wehrmacht s'empare de Kiev le 19 septembre 1941. A cette date, la majorité des 220 000 Juifs de la ville ont pu la quitter comme le constatent les 50 hommes du Sonderkommando 4a venus en repérage. Quelques jours plus tard, les hommes de l'Einsatzgruppe C s'installent dans la ville, bientôt rejoints par les bataillons de police 45 et 303 du "régiment de police sud" commandé par Friedrich Jeckeln. 
Avant de quitter les lieux, des agents du NKVD ont pris soin de miner les lieux stratégiques de Kiev. Le 24 septembre, les explosifs provoquent de nombreuses victimes, quelques Allemands sont touchés. En représailles, et sans que les auteurs de ces sabotages n'aient pu être identifiés, la Wehmacht demande à Jeckeln et Rash (chef de l'Einsatzgruppe C) d'exterminer la population juive encore présente à Kiev.
Le 28 septembre 1941, la Wehrmacht convoque par voie d'affiche les juifs pour le lendemain "au coin des rues Melnikov et Dokterivsky". Selon un témoignage, les victimes se rendent au point de rendez-vous "en ayant l'impression qu'ils allaient être relogés."

Lev Ozerov, auteur du récit d'ouverture du Livre noir consacré au massacre de Babi Yar, raconte:
"A l'aube du 29 septembre, venus de tous les coins de la ville, les Juifs de Kiev se mirent lentement en marche en direction du cimetière juif de la Loukianovkaïa. Beaucoup d'entre eux s'attendaient à un transfert vers la province. (...) cette procession de la mort dura trois jours et trois nuits. (...) Au fur et à mesure que la procession se rapprochait de Babi Yar, le murmure grandissait, mêlé de plaintes et de larmes. (...) Papiers et biens étaient confisqués. (...) Après quoi les Allemands obligeaient les gens à se mettre nus (...), leurs vêtements étaient collectés et soigneusement pliés. On arrachait les alliances aux doigts des gens dénudés (...). Ensuite, les bourreaux plaçaient les condamnés par groupes au bord du profond ravin et leur tiraient dessus à bout portant. Les corps tombaient dans le précipice. Les petits enfants étaient poussés vivant dans le ravin. (...)
Les haut-parleurs hurlaient, les cris des victimes en train de mourir étaient étouffés par des airs de danse. "

Par petits groupes, les Juifs sont conduits par la police ukrainienne au cimetière juif pour y déposer leurs affaires et se déshabiller, avant de les conduire dans un"ravin d'environ 150 mètres de longueur, sur 30 mètres de large et au moins 15 mètres de profondeur." [d'après le témoignage de Fritz Höpper, un chauffeur de camion affecté du Sonderkommando 4a] "Aucune distinction n'avait été faite entre hommes, femmes et enfants."
Les tueurs sont des hommes de la Waffen SS, des bataillons 45 et 303 de l'Ordnungspolizei, enfin  des policiers membre du Sonderkommando 4a dirigé par Paul Blobel.
Un de ses membres raconte: "Peu de temps après mon arrivée sur le site d’exécution on m’a ordonné de descendre au fond du ravin, en compagnie d’autres camarades. Peu de temps après, les premiers juifs nous ont été amenés à travers les pentes du ravin. […] Trois groupes de tireurs d’élite étaient dans la fosse […]. Les juifs suivants devaient s’allonger sur les cadavres des Juifs qui avaient déjà été fusillés. Les tireurs se tenaient derrière les juifs et les ont tués par des balles dans le cou.[…] 

Un rapport laconique adressé à Heydrich, le chef de la police et des services de sécurité, établit la comptabilité morbide des deux jours de tueries:" Le Sonderkommando 4a, en collaboration avec l'Einsatzgruppe HG et des Kommandos du régiment de la police sud, ont exécuté 33 771 Juifs à Kiev, les 29 et 30 septembre 1941".  



* Faire disparaître les traces.
Après ces deux journées de tueries ininterrompues, des massacres de juifs, partisans, Tsiganes, civils sont encore perpétrés pendant plusieurs mois dans le ravin de Babi Yar (de l'automne 1941 au printemps 1943). Au total, ce ne sont pas moins de 100 000 personnes qui y sont tuées. Dans le cadre de l'Opération 1005, Blobel revient sur les lieux en août 1943 pour y faire disparaître les traces des massacres. (4)
Dans le Livre noir, Lev Ozerov raconte: "Lorsque , deux années plus tard, l'Armée rouge arriva sur les bords du Dniepr, ordre fut donné de Berlin de faire disparaître les cadavres dissimulés à Babi Yar. (...)
Le 18 mars 1943, les Allemands s'emparèrent de trois cents prisonniers du camp de Syrets et leur mirent des fers aux pieds. (...) Ils furent menés, sous haute surveillance, à Babi Yar. Là on leur donna des pelles. C'est alors que les gens comprirent  qu'ils allaient devoir accomplir une tâche effroyable: déterrer les corps des gens fusillés par les Allemands à la fin du mois de septembre 1941. (...) Les Allemands obligèrent les détenus à brûler les dépouilles. (...) Des feux gigantesques brûlaient jour et nuit. Plus de soixante-dix mille corps furent livrés aux flammes. (...)
Le 28 septembre 1943, lorsque le travail fut sur le point d'être achevé, les Allemands ordonnèrent aux prisonniers de rallumer les feux. Ceux-ci comprirent alors qu'ils allaient être massacrés à leur tour. Les Allemands voulaient tuer et, ensuite, brûler dans ces feux les derniers témoins encore vivants. "
Les prisonniers parvinrent à s'enfuir, mais furent rattrapés et tués (280), à l'exception de 12 rescapés dont les témoignages seront d'une importance capitale. Ils constitueront l'élément clef des enquêtes judiciaires menées par la suite en URSS et en RFA contre les responsables de cette gigantesque entreprise de dissimulation (Opération 1005), en particulier Paul Blobel; condamné à mort lors du procès des Einsatzgruppen (1948), il sera exécuté trois ans plus tard.

 Chaque région est sous le commandement d'un haut-gradé SS, qui est en même temps chef de la police. En Ukraine, Fredrich Jeckeln coordonne les actions communes des bataillons de police et des membres de l'einsatzgruppe C. Lors des fusillades, il cherche à tester la motivation de ses troupes. En se tenant près des fosses pendant toute la première journée du massacre, il semble légitimer ces tueries. Jeckeln passe aussi pour être l'inventeur de la "méthode des sardines" consistant à faire s'allonger les victimes les unes sur les autres dans la fosse avant d'être visées par les tireurs.

















* Un secret de polichinelle.
Toutes les précautions prises par les nazis pour dissimuler leurs crimes furent vaines. Sûrs de la victoire, ils ne cherchent pas, dans un premier temps à garder secrètes leurs exactions. Ainsi, au lendemain des tueries de Babi Yar, les récits des massacres alimentent déjà les conversations des officiers allemands en poste en Europe de l'ouest. Grâce au décryptage du code de radio de la police allemande par les services secrets britanniques, les gouvernements alliés connaissent l'ampleur et la nature des massacres perpétrés à l'est. En outre, la rapidité de la contre-offensive de l'Armée rouge, associée à la multiplication des lieux de massacres, ne permettent pas aux responsables de l'Opération 1005 d'identifier toutes les fosses communes à "liquider". 
Dans le sillage des soldats de l'Armée rouge, une commission extraordinaire chargée d'enquêter sur les crimes et exactions nazis. (5) En novembre 1943, les Soviétiques découvrent ainsi le site de Babi Yar; un site vide et profondément transformé. Le travail d'enquête mené par la commission extraordinaire et l'audition des rares survivants, permet toutefois de rassembler une importante documentation.

Nuremberg, 1948: Paul Blobel lors du procès des Einsazgruppen.

* Juger les Einsatzgruppen.
En Allemagne même, les enquêteurs américains tombent sur des documents essentiels. Ainsi, en épluchant les archives nazies disponibles à Berlin (de la Gestapo, du ministère des affaires étrangères, de la SS...), Benjamain ferencz et son équipe tombent par hasard sur les rapports journaliers des Einsatzgruppen ("rapport top secret sur les activités du front de l'est"). 
Fort de cette découverte crucial, Ferencz parvient à convaincre le procureur Telford Taylor de juger les membres des Einsatzgruppen, ce qui n'était initialement pas prévu. 
Le 3 juillet 1947 s'ouvre donc le 9ème des 12 procès jugés à Nuremberg par le tribunal militaire international. En fonction du rang occupé et du niveau d'éducation, Ferencz sélectionne 22 chefs de kommandos, dont les principaux ordonnateurs du massacre de Babi Yar: Paul Blobel, Otto Rash.
En ouverture des débats, le procureur général déclare: "Notre but n'est pas la vengeance, nous ne cherchons pas non plus une juste rétribution. Nous demandons à ce tribunal d'affirmer, par une action pénale internationale, le droit de l'Homme à vivre dans la paix et la dignité, indépendamment de sa race et de sa foi. Le massacre de civils sans défense dans le cadre d'une guerre, peut être qualifié de crime de guerre, mais ces massacres relèvent d'un autre crime. Un crime plus grave: un génocide." (terme inventé par Raphaël Lemkin, un avocat polonais, seul survivant de sa famille)
Aucun des individus jugés ne manifeste la moindre expression de remords. Pour Ollendhorf, l'assassinat des Juifs, y compris les femmes et les enfants, était une sorte "d'attaque préventive", visant à éliminer tous les ennemis potentiels. 
A l'issue du procès, douze des vingt-deux accusés seront condamnés à la peine de mort par pendaison.



* Klebanov.   
Après le choc provoqué par l'invasion des troupes allemandes, Staline cherche des alliés pour empêcher la déroute totale. Il tolère alors la constitution d'un Comité antifasciste juif chargé d'activer la solidarité de la diaspora juive. En parallèle, un important travail de collecte d'informations sur le génocide des juifs de l'Union soviétique est réalisé. Au fil du conflit cependant, les autorités décident plutôt d'exalter l'héroïsme du peuple soviétique; le mythe de la "grande guerre patriotique" conduit Staline à ne plus considérer le sort spécifique réservé aux juifs, victimes, parmi d'autres, de la cruauté nazie. Dès lors, les travaux et preuves du génocide sont marginalisés et étouffés, tout comme les œuvres consacrées aux victimes juives. Prenons l'exemple, de la Symphonie n° 1 de Dimitri Klebanov. 
Dès 1945, ce compositeur juif ukrainien compose une symphonie "en mémoire des martyrs de Babi Yar". Bien qu'inspirée de chants yiddish et de mélodies synagogales, l’œuvre est entièrement instrumentale, afin de ne pas encourir les foudres de la censure. La symphonie est jouée en 1946 à Kharkov et Kiev l'année suivante. Un journal de Kharkov, le Drapeau rouge traite alors Klebanov de "cosmopolite anti-patriote". Cette prise de position annonce la campagne antisémite à venir. La Symphonie est bannie et ne sera plus jouée avant la chute du régime soviétique. (6)
Les auteurs de poèmes et récits consacrés aux massacres des Juifs en Union soviétique sont  désormais inquiétés et poursuivis, le génocide devient un sujet tabou comme le prouve l'interdiction du Livre Noir, dirigé par Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg. (7) Staline engage même son régime dans une vaste campagne antisémite. 



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Au sortir de la seconde guerre mondiale, tous les éléments étaient réunis pour avoir une bonne connaissance de l'extermination des juifs d'Union soviétique: des documents existaient, des témoins - bien plus nombreux que les rares survivants des camps - subsistaient. Or, paradoxalement, les massacres à l'est furent longtemps, sinon sous-évalués, en tout cas minimisés. Cette curiosité est due, pour une large part, à la politique de falsification mémorielle mise au point en URSS après guerre... (8)  De cela, nous vous parlerons dans un prochain billet.

Notes:
1. A la tête de l'association Yahad-In-Unum ("ensemble") chargée d'identifier les fosses communes en Ukraine, le père Patrick Desbois utilise le premier l'expression "Shoah par balles". Cette dernière ne fait pas toutefois pas l'unanimité. Pour Christophe Tarricone, elle "n'a pas de sens: on ne peut distinguer cette politique d'assassinats sous prétexte que les modalités du meurtre en sont différentes. En Croatie, on a tué des gens à coups de marteaux derrière la nuque. On ne parle pas pour autant de 'génocide par marteau'." (CR d'une conférence de Christophe Tarricone)
2. Formés dès l'annexion de l'Autriche, les einsatzgruppen traquent les opposants autrichiens au nazisme et mettre en œuvre l'expulsion des Juifs du pays. Des groupes d'interventions similaires sont constitués à chaque nouvelle invasion de territoire: Sudètes, Bohême-Moravie, Pologne  où ils assassinent les membres de l'élite.
3. Deux nouvelles unités sont constitués en mars 1944 pour exterminer les Juifs de Hongrie (Einsatzgruppe G, en mars 1944) et de Slovaquie (Einsatzgruppe H, en août 1944). Compte tenu de la rotation des effectifs, ce sont des dizaines de milliers d'individus qui furent impliqués par les fusillades de masse, entre l'été 1941 et l'hiver 1943.  
4. Compte tenu de la multiplication des lieux de massacres et de l'avancée des troupes soviétiques, les responsables de l'Opération 1005  ne parvinrent à retrouver qu'une petite partie des fosses communes. 
5. Dans son sillage, des opérateurs filment les exhumations de cadavres des fosses, lorsque cela est encore possible.
6. Après moult péripéties (qui feront l'objet d'un prochain billet) et 44 ans d'interdiction, la symphonie n° 1 "Babi Yar" sera de nouveau interprétée en Ukraine en 1990, à l'occasion de la commémoration officielle du massacre.
7. Aidés par près de quarante collaborateurs, les écrivains Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, dirigent la rédaction d'un ouvrage consacré à "l'extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les réions provisoirement occupées de 'URSS et dans les camps d'extermination en Pologne pendant la guerre  de 1941-1945."
8. Jusqu'aux années 1970-1980, les historiens occidentaux tendent à sur-valoriser les aspects "industriels" du génocide des juifs et à réduire la Shoah à ce qui s'était passé dans les camps d'extermination. La tendance à minimiser l'ampleur de la "Shoah par balles" s'explique notamment par l'impossibilité d'accéder aux territoires soviétiques et aux enquêtes des commissions extraordinaires de 1944-1945. 


Sources:
-  Le Livre noir, Acte Sud, 1995.
- Les notices "Ukraine", "Union soviétique", "Wehmacht", "Einsatzgruppen", "Babi Yar" du Dictionnaire de la Shoah sous la direction de G. Bensoussan, J.-M. Dreyfus, E. Husson, J. Kotek, Larousse, 2015.
- Frans C. Lemaire: "Le destin russe et la musique: un siècle d'histoire de la Révolution à nos jours", Fayard, 2005.
- Johann Chapoutot: "Le nazisme, une idéologie en actes", la documentation photographique, 2012.
- Barbara Martin: "Babi Yar: la commémoration impossible"
- ushmm.org: Kiev et Babi Yar.
- Chanson de la semaine [Lycée Vincent d'Indy].
- Babi Yar: symbole de la politique mémorielle soviétique.
- Le massacre de Babi Yar.
- "Le combattant de la paix, Benjamin Ferencz", documentaire de Michaël Prazan diffusé sur France 3 le 2 mars 2015. 

Liens:
- Filmer la guerre: le massacre de Babi Yar.
- le philosémitisme de Chostakovitch.
- Dmitri Chostakovitch - Adagio "Babi Yar" (premier mouvement de la Symphonie n° 13).
- Proposition pédagogique sur le site académique HG de Besançon.
- Les traces enfouies de la Shoah par balles. (Libération)
- Les fusillades massives des juifs en Ukraine 1941-1944. 
- Le Monde: "Les Einsatzruppen nazis en URSS ou les débuts de l'Holocauste."