mercredi 7 décembre 2016

317. Cuba en Afrique, une odyssée musicale.

Avec la révolution cubaine de 1959, les barbudos emmenés par les frères Castro et Che Guevara renversent Batista. Progressivement Cuba intègre le bloc de l’est et joue un rôle majeur en Afrique. Au cours des années 1970, ce sont ainsi des centaines de milliers de Cubains qui partent combattre au Congo, en Angola, en Guinée-Bissau… Au nom d'un idéal internationaliste, ces hommes entendent aider les pays encore colonisés à se libérer, tout en permettant aux États nouvellement indépendants de s'affranchir de toute tutelle néocoloniale. 
Or pour exporter la révolution, Che Guevara entend mener dans les points chauds du tiers-monde une guerre de guérilla similaire à celle qui a permis l'accession de Castro au pouvoir en 1959. En s'appuyant sur des armées populaires, il faut selon lui combattre « l'impérialisme  yankee », multiplier les fronts afin de "créer deux, trois, plusieurs Vietnam". Pour le médecin argentin, la théorie du foco (foyer) doit tenir compte des principes suivants:
"1) Les forces populaires peuvent gagner une guerre contre l'armée régulière;
2) on ne doit pas toujours attendre que soient réunies toutes les conditions pour faire la révolution: le foyer insurrectionnel peut les créer;
3) dans l'Amérique sous-développée, le terrain fondamental de la lutte armée doit être la campagne."

L'Angolais Agostinho Neto et le Cubain Fidel Castro.


L'internationalisme cubain se concrétise bientôt sous la forme d'un engagement militaire massif en Afrique.
En 1961, Castro arme ainsi le FLN algérien alors en lutte contre la France. Un an plus tard, Ahmed Ben Bella, nouveau dirigeant de l'Algérie indépendante, est accueilli en héros à la Havane. 
En 1964, le Che s'embarque pour l'Afrique où il entend bien se faire l'ambassadeur de la révolution cubaine. En trois mois, il se rend auprès des régimes "amis" (la Guinée de Sékou Touré, le Mali de Modibo Keita, l'Algérie de Ben Bella, le Ghana de NKrumah, le Congo Brazzaville de Massamba-Débat...), mais aussi auprès des dirigeants nationalistes toujours en lutte pour obtenir l'indépendance de leur pays (Guinée-Bissau, Angola, Mozambique). 
A l'occasion de ces rencontres, le Che prend ses distances avec l'URSS. A Alger, il fustige ainsi le "dévoiement bureautique" du grand frère soviétique qui exploite sans vergogne les pays du Tiers-Monde. De retour à la Havane, Castro lui reproche d'ailleurs ces critiques, mais la décision est prise d'exporter la guérilla révolutionnaire façon cubaine en Afrique. Dès lors, le Che n'apparaît plus en public. L'Argentin modifie son apparence physique, se coupe les cheveux, se rase la barbe et subit une opération qui lui modifie la mâchoire. Métamorphosé, il rejoint les maquis (Simba) de l'est de la République du Congo en lutte contre le pouvoir central. (1)  D’après les informations recueillies par le Che lors de son premier voyage, c’est là que le mouvement révolutionnaire serait le plus avancé, en passe de remporter la victoire. 


Che Guevara au Congo en 1965.



Après avoir traversés le lac Tanganyika depuis la Tanzanie, Le Che et les quelques barbudos qui l'accompagnent, prennent contact avec les maquisards et déchantent aussitôt. Mal organisés (2), les rebelles se querellent davantage qu'ils ne combattent l'adversaire. Dans ces conditions, ils ne font que perdre du terrain. Surtout, les malentendus culturels qui séparent guérilleros cubains et soldats congolais révoltés, transforment l’expédition en un véritable fiasco. Dans le journal qu'il tient au cours de son expédition congolaise, Guevara témoigne de son impréparation face aux réalités congolaises et ne peut que reconnaître sa déroute. « Ceci est l’histoire d’un échec. […] Pour être plus précis, ceci est l’histoire d’une décomposition. Lorsque nous sommes arrivés sur le territoire congolais, la Révolution était dans une période de récession ; ensuite sont survenus des épisodes qui allaient entraîner sa régression définitive ; pour le moment, du moins, et sur cette scène de l’immense terrain de lutte qu’est le Congo. »
Les Cubains rentrent au pays, dépités. Guevara ne s'avoue pourtant pas vaincu: « Le plus intéressant ici n’est pas l’histoire de la décomposition de la Révolution congolaise […], mais le processus de décomposition de notre moral de combattants, car l’expérience dont nous avons été les pionniers ne doit pas être perdue pour les autres et l’initiative de l’Armée prolétaire internationale ne doit pas succomber au premier échec. »".


 Les Cubains tournent ensuite leur regard vers l'Angola, toujours aux mains des Portugais. (3) L'aide cubaine prend différentes formes, de l'entraînement des soldats au financement de la lutte en passant par la formation médicale ou l'accueil d'étudiants africains à la Havane.
Cuba envoie à Agostinho Neto, chef du MPLA (mouvement populaire de libération de l’Angola de tendance marxisante), une division entière au milieu des années 1960. En dépit de cet appui, le mouvement de libération ne remporte aucun succès militaire décisif et c'est finalement la révolution des œillets en 1974 qui précipite la chute du régime dictatorial et marque la fin de l'empire colonial portugais.
L'Angola n'en a pourtant pas fini avec la guerre, loin s'en faut. (4) Désormais trois mouvements antagonistes s'affrontent. Le MPLA, qui profite des subsides de l'URSS et des Cubains, est en lutte contre le FNLA et l’UNITA, tous deux financés et armés par les Etats-Unis et l'Afrique du Sud.  
Grâce à l'appui décisif de 35 000 soldats cubains (5) envoyés par Castro et armés par Moscou, le MPLA parvient à tenir la capitale Luanda. Aussi Neto proclame l’indépendance de l'Angola le 11 novembre 1975. En dépit de cette annonce, les affrontements s'éternisent. (6) L'Afrique du Sud, qui redoute par dessus-tout une propagation du socialisme en Afrique australe, apporte un appui logistique important à l'Unita dans sa lutte contre le MPLA. Après plus de douze années d'affrontements, la situation est dans l'impasse. Il faut négocier.


 En juillet 1988, un accord en 14 points est enfin trouvé entre le MPLA/ Cuba et l'Afrique du Sud. Cette dernière s'engage à renoncer au "Sud-Ouest africain" (la future Namibie dont l'Afrique du Sud avait fait une province), (7) tandis que Cuba s’engage à retirer son contingent d’Angola. En décembre 1988, le protocole d’accord est ratifié. Il aboutit à l’indépendance de la Namibie et contribue à desserrer l’étau de l’apartheid en Afrique du sud. Au cours de l'année 1989, les derniers soldats cubains quittent le sol angolais au moment où la Havane n'a de toute façon plus du tout les moyens de financer quoi que ce soit.

Les tentatives d'exportation de la révolution en Afrique se sont donc soldés par des échecs cuisants. Sur le plan politique, il ne reste rien de l'engagement internationaliste cubain en Afrique. La solidarité combattante s'est métamorphosée quelque temps en une coopération de type humanitaire (assistance médicale par exemple). Finalement, c'est bien dans le domaine culturel que les legs semblent les plus solides, en particulier sur le plan musical.
Les Maravillas de Mali, La Havane, 1967.
 
  Toujours dépendante des financements soviétiques pour s'équiper militairement, Cuba disposait pourtant avec sa musique d'une arme de séduction massive.
De fait, une vogue musicale afro-cubaine exceptionnelle s’empare de toute l’Afrique subsaharienne à la veille des indépendances. Tabu Ley Rochereau, immense chanteur congolais, racontait qu'à ses débuts, il avait dû apprendre des rudiments d'espagnol afin de pouvoir intégrer l'African Jazz de Joseph Kabasele. A la fin des années 1950 en effet, vouloir faire une carrière musicale au Congo sans maîtriser la langue des Cubains était impensable. Cette anecdote permet de mesurer l'influence considérable des musiques de l'île des Caraïbes sur une grande partie du continent africain au moment des indépendances et au cours de la décennie suivante
Amenés par les marins de passage dans les boîtes de nuit des villes portuaires, les musiques et rythmes cubains bénéficient alors d’un engouement extraordinaire. Les charanga et cha-cha-cha de l'Orquestra Aragon subjuguent l'auditoire locale. Lors de ses tournées africaines, la formation fait d'ailleurs figure d'ambassadrice de la musique cubaine. Membre de l'Orquestra Aragon, Rafael Lay Jr se souvient ainsi que "ces voyages étaient en partie financés par notre gouvernement, c'était une façon de poursuivre l'aventure africaine du Che."
En Guinée, au Sénégal, au Mali, le Bembeya Jazz national, l’orchestre Baobab et les Maravillas mettent les sons cubains à l’honneur, introduisant cuivres et rythmes caribéens à leur musique. Certaines de ces formations se rendent même à Cuba pour étudier, enregistrer, se produire. Le saxophoniste Mamadou Barry, ancien chef d'orchestre des Amazones de Guinée se souvient:" Nous étions 1800 musiciens et artistes. 1800 pour représenter les dix pays d'Afrique de l'Ouest au 11ème Festival  mondial de la Jeunesse et des étudiants de La Havane en 1978. Arrivés par avion à Oran, on nous fit embarquer sur un bateau russe de sept étages. Je me souviens encore son nom, le Nakimo. Le voyage dura dix-sept jours. C'était de la folie. Il y avait plusieurs boîtes de nuit et des orchestres se produisaient non-stop sur le grand pont. Tu dors, tu te réveilles et tu trouves toujours quelqu'un pour jouer. Les Congolais étaient là  avec les Bantous de la Capitale. Pour représenter la Guinée, il y avait le Bembeya Jazz et Keletigui." Ces échanges musicaux intensifs contribuèrent assurément à l'essor des rythmes afro-cubains.

Les formations africaines ne se contentent toutefois pas de mettre à leur répertoire cha cha cha, merengue, pachanga ou bolero. Elles s'approprient véritablement ces rythmes et s'en inspirent pour créer une musique véritablement originale. Ceci vaut particulièrement pour le Congo où les sonorités cubaines – en particulier le jeu des claves – irriguent la rumba congolaise; une polyphonie de guitare y remplaçant le piano. 
Au fond, l'influence des rythmes cubains sur les musiques d'Afrique de l'ouest n'est qu'un juste retour des choses dans la mesure où la rumba cubaine n'est rien d'autre que le mélange (exquis) des musiques latino-américaine aux  rythmes importés d'Afrique centrale par les esclaves au milieu du XIXème siècle. 

Pour se convaincre que l'influence cubaine sur les musiques africaines n'est pas qu'une vue de l'esprit, nous avons sélectionné (et commenté) ces 8 merveilles afro-cubaines:

   
1. Bembeya Jazz National: "Sabor de guajira"(1968). Fer de lance de la politique d'authenticité culturelle voulue par le guinéen Sékou Touré (au pouvoir de 1958 à 1984), la musique du Bembeya représente une synthèse parfaite des rythmes afro-cubain et mandingues. 
A la fin du morceau, on entend un des musiciens prononcer les mots suivants:
"En décembre 1965,  j'étais à Cuba avec la délégation guinéenne qui a participé aux travaux et aux festivités de la Tri-continentale. Un soir, je chantais "Guantanamo" en présence du vieil animateur et compositeur Abelardo Barroso. Le vieux était tellement content et tellement fier qu'il a proclamé devant tout le peuple cubain que je suis son fils. Nous avons tous les deux pleuré de joie et de reconnaissance. Je n'oublierai jamais mon passage à Cuba. "
2. Maravillas de Mali: "Lumumba". Formés au conservatoire de la Havane de 1963 à 1973, les Maravillas s'épanouissent dans le Mali socialiste de Modibo Keita (de 1960 à 1968). Ils rendent ici hommage à Patrice Lumumba.
3. Orchestra Baobab: "El carretero". Cette formation sénégalaise star reprend ici un classique cubain (écrit par Guillermo Portabales et popularisé par le Buena Vista Social Club).
4. Africando: "Yay boy". Formé en 1992, Africando mélange avec bonheur les sonorités afro-cubaines.
5. African Jazz: "indépendance cha cha". Fondateur du crucial African Jazz en 1953, Joseph Kabasele révolutionne la musique congolaise en électrifiant la rumba nationale et y introduisant tubas et trompettes.
6Super Eagles: "Manda Ly". Le Sénégal fut, davantage encore que tous les autres pays d'Afrique de l'ouest, durablement imprégné par la musique cubaine. Ce répertoire afro-cubain forge la matrice de la musique moderne sénégalise.
7. Franco: "Tcha tcha tcha de mi amor". Grand rival de Kabasele, Franco reste sans conteste le plus populaire des chanteurs congolais. 
8. Gnonnas Pedro: "Yiri yiri boum". Gnonnas Pedro constitue (avec l'Orchestre Poly-Rithmo de Cotonou) le fer de lance funky de la « République populaire du Bénin », dirigée par Mathieu Kérékou de 1975 à 1990.



Notes:
1. En novembre 1964, Joseph-Désiré Mobutu, commandant de l'armée, fomente un coup d'Etat en République du Congo et impose sa dictature. Pour ce faire, il bénéficie du soutien tacite des puissances occidentales dont les entreprises convoitent les riches sous-sol congolais.

2.Le chef de zone Laurent-Désiré Kabila ne bouge guère de la Tanzanie voisine.
3. Avant de rentrer pour Cuba, Guevara rencontre les dirigeants des mouvements nationalistes des colonies toujours aux mains des Portugais: Amilcar et Luis Cabral, fondateurs du Partido Africano da Independencia da Guiné e Cabo Verde (Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert ou PAIGC).
4. Dans le contexte de la guerre froide, les deux grands lorgnent sur ce pays riche en ressources (pétrolières et diamantifères). L'Afrique du Sud qui redoute une contagion socialiste en Afrique australe entrent dans aussi dans le conflit.
5.On estime que près de 350 000 Cubains ont combattu en Angola durant toute la durée de la guerre civile.
6. Grâce aux importants subsides débloqués par le président américain Ronald Reagan, l'UNITA reprend l'avantage sur la coalition angolo-cubaine lors de la bataille de Cuito Canavale en 1987. 
7. Des élections doivent être organisées sous le contrôle des Nations Unies.


Sources:
- Le Monde du 28/11/2016: « En Afrique, la petite Cuba s'est donné un rôle planétaire. »
- "Le rêve d'un monde castriste", Le Monde du jeudi 21 février 2008.
- "Le rêve africain de Castro", Jeune Afrique.

- « Cuba,une odyssée africaine ».  Ce documentaire revient sur l'engagement des Cubains en Afrique.
- Mondomix n°36, article consacré aux 70 ans de l'Orquestra Aragon.
- F. Mazzoleni:"l'épopée de la musique africaine", Hors collection, 2008.
- E. M'Bokolo:"Afrique noire, histoire et civilisation", Hatier, 2008.
- Ernesto Guevara: Passages de la guerre révolutionnaire : le Congo, Métailié (2000)
- Deux émissions de l'Afrique enchantée: Africuba et Cubafrica.
"Che Guevara est lui aussi Africain".

Liens:
 - Pan African Music: "La musique, soft power cubain en Afrique.
- Le fabuleux destin de l'Afro-cubain: épisode 1, 2, 3 et 4.
- Une sélection de morceaux par Pan African Music.  



mardi 22 novembre 2016

316: "La grève des mères"


La défaite du Second Empire contre la Prusse entraîne la proclamation de la République le 4 septembre 1870. D'abord fragile et menacé, le nouveau régime n'en résiste pas moins aux nombreuses crises qui jalonnent ses premières années d'existence (boulangisme, scandale de Panama, attentats anarchistes, affaire Dreyfus). Les années 1880 et 1890 sont aussi celles d'un intense patriotisme, entretenu par le souvenir sans cesse ressassé des "provinces perdues". Plus que jamais, la France aspire à la revanche. Dans cette optique, la forte chute de l'indice de fécondité français ne laisse pas d'inquiéter. Alimenté par l'esprit de revanche et la hantise de la "décadence", un courant nataliste puissant se développe à partir du dernier quart du XIX ème siècle. 
 
Entre 1891 et 1911, la population française passe de 38 340 000 habitants à 39 600 000 et ne s'accroît que d'1 260 000 individus. Cette stagnation démographique française inquiète d'autant plus qu'au cours de la même période, la population allemande croît chaque année de 500 000 âmes, passant de 54 millions d'habitants vers 1900 à 66 millions en 1914. De 1890 à 1896, pour 10 naissances françaises, on comptait 22 naissances allemandes.


 La France connaît en effet un déclin de sa natalité depuis la fin du XIXème siècle. Le taux de natalité français est alors le plus faible d'Europe. D'aucuns s'interrogent: "la France va-t-elle disparaître faute de naissances?"
Les démographes constatent que certaines années (1895, 1901, 1911) les décès l'emportent sur les naissances. La transition démographique, qui concernera bientôt une grande partie de l'Europe de l'Ouest, est bien plus précoce et marquée en France. A la différence de l'Allemagne et du Royaume-Uni, où la natalité reste élevée dans les milieux ouvriers, le recul touche ici toutes les catégories sociales. Certes, des nuances sont perceptibles selon que l'on vive en ville ou à la campagne, selon l'importance de la pratique religieuse régionale. Il n'empêche qu'à l'échelle du pays, la tendance de fond est bien celle d'une baisse sensible de la natalité. Certains parlent déjà de "dépopulation".
L'effondrement des naissances s'explique par une fécondité en berne. Or, contrairement à ce qu'avancent certains natalistes, cette chute ne trouve pas son origine dans une hausse de la stérilité des couples français, mais bien dans une choix assumé - pour les géniteurs potentiels - de limiter leur descendance. Le phénomène s'avère complexe et résulte de la combinaison de facteurs plus ou moins prégnants selon les régions et les milieux sociaux. 
- Certains Français font moins d'enfants afin de ne pas émietter leur patrimoines. En effet, en supprimant le droit d'aînesse, le code civil instaure le partage entre les descendants, ce qui n'est pas anodin dans un pays de petite et moyenne propriété comme la France. 
C'est donc l'espoir rendu possible d'une ascension sociale qui entraîne souvent la limitation volontaire des naissances.
- La perte d'influence de l’Église catholique, traditionnellement hostile aux pratiques contraceptives, contribue sans doute aussi à la baisse des naissances, en tout cas dans les régions déjà fortement déchristianisées (bassin parisien, Limousin). 
La sécularisation des sociétés se serait donc accompagnée d'un progrès des comportements individualisés. "En somme, en se débarrassant des régimes autoritaires, des Églises contraignantes, les individus ont acquis un droit de regard sur leur propre destin. " (cf: Arnaud-Dominique Houte)
- Parce qu'il retarde l'âge au mariage et donc la naissance du premier enfant, le service militaire a sans joué un rôle également.
Au bout du compte, les facteurs culturels et idéologiques se combinent aux facteurs économiques pour expliquer la forte baisse de la natalité française.

Ci-dessus: l'évolution du taux de natalité en France depuis 1800. A la veille de la grande guerre, le taux de natalité français (18,8‰ en 1913) est le plus faible d'Europe (environ 30‰ en moyenne). Pour 100 naissances dans les années 1874-1878, on en compte à peine 70 dans les années 1910.


Dans le contexte des tensions internationales qui affectent alors l'Europe, la question démographique nourrit de vifs débats. Le thème nataliste fait assez largement consensus dans les milieux dirigeants. Il se nourrit d'une hantise du déclin français, tant face à l'Allemagne qu'à l'égard du reste du monde dont la vitalité contraste avec la "stérilité" nationale. L'inquiétude est partagée par les catholiques qui voudraient remettre à l'honneur les valeurs familiales. 
Des économistes, anthropologues, médecins, statisticiens comme Paul Leroy-Beaulieu expliquent la dénatalité par la mentalité des Français refusant de donner la vie par égoïsme, refus des responsabilités et des efforts, médiocrité et routine, indifférence pour l'avenir du pays. Louis-Adolphe Bertillon s'insurge: "Nous transformons une partie de notre descendance en épargne, en capitaux, voilà pourquoi notre natalité est si restreinte."
Se plaçant sur un plan surtout moral, des romanciers  tels Paul Bourget ou Henri Bordeaux, mais aussi des journalistes cherchent à réhabiliter les valeurs familiales et dressent dans leurs écrits le portrait de familles nombreuses épanouies et heureuses.
 
Albert Bettanier:"La tâche noire". Sur ce tableau de 1887, le peintre met en scène un instituteur désignant avec sa règle les provinces perdues sur une carte de France. 

Face aux menaces que fait peser la dénatalité, le courant nataliste entend bien réagir.
Des organisations apparaissent et s'emploient à alerter l'opinion publique des dangers que ferait peser sur la France la dénatalité
Fondée en 1896, L'Alliance nationale pour l'accroissement de la population française développe une intense propagande, diffusant périodiques, ouvrages, conférences. Son fondateur, le célèbre statisticien et démographe, Jacques Bertillon, y lance régulièrement des alertes à la dénatalité. L'Alliance bénéficie du soutien ou de la sympathie de nombreux parlementaires, économistes (Leroy-Beaulieu), démographes (Arsène Dumont), écrivains (Zola). (1) Reconnue d'utilité publique en 1913, l'Alliance reçoit en outre des dons venant des milieux industriels. 
La création de la Ligue populaire des pères et mères de familles nombreuses, en 1908, vient renforcer le camp populationniste. Pour son dirigeant, le capitaine Simon Maire, accessoirement père de 12 enfants, "la famille normale est la famille de trois enfants; à partir du quatrième, la famille a payé plus que son tribut et la nation a envers elle une dette sacrée."
Pour remédier au spectre de la "dépopulation", ces organisations réclament de l’État la mise en œuvre d'une véritable politique nataliste impliquant mesures fiscales, primes à la naissance du troisième enfant, réforme des lois successorales, allocations familiales, etc. (2)

Le courant nataliste recrute au départ sur tous les bancs politiques. Ainsi, au cours de ses premières années d'existence, l'Alliance nationale pour l'accroissement de la population française regroupe en son sein dreyfusards et antidreyfusards, bourgeois catholiques et penseurs socialistes.
 Bientôt cependant, les "populationnistes" se recrutent principalement parmi les rangs nationalistes et ceux des tenants de l'impérialisme colonial; tous ceux pour lesquels le déclin constant de la natalité affaiblit irrémédiablement la puissance économique, politique, militaire et culturelle de la France. 
 Les théories démographiques se confondent de plus en plus avec les doctrines raciales teintées d'eugénisme dont se nourrit alors le discours sur la décadence française. Vacher de Lapouge considère par exemple que la dégénérescence, et donc la stérilité, est le fruit du mélange des races (dans son livre "Les Sélections sociales"). Pour le théoricien de la race, le problème n'est pas d'augmenter quantitativement la population française mais plutôt de la faire progresser qualitativement en faisant s'accroître le nombre des "eugéniques" (sujets héréditairement doués). Selon cette logique raciste, une population déclinante ne pourra éviter une infiltration d'étrangers qui abâtardira la civilisation. Or, le fait que la population française ne progresse que grâce à l'apport migratoire (des Belges et Italiens principalement), inquiète tous ceux qui redoutent la venue de ces "étrangers plus ou moins naturalisés, ou métèques [...] qui accaparent le sol de France." [affiche de l'Action française en 1906] 

Dessin de Jossot dans l'Assiette au Beurre n°178 (1904). Entouré de ses nombreux rejetons, le père de famille au regard bovin s'excuse: "On s'a oublié!" Dans ce numéro du journal anarchiste consacré à la grossesse, Jossot insiste sur les conséquences désastreuses des grossesses à répétition (infanticides, enfants handicapés, misère sociale)… Le dessinateur fustige également le discours hypocrite et culpabilisant de l’Église.
 


A l'opposé de ce courant nataliste, les néo-malthusiens développent un tout autre discours. Tout en prenant leur distance avec les vues sociales conservatrices de Malthus, ils considèrent que le maintien du monde ouvrier dans la misère résulte d'une fécondité non maîtrisée et préconisent donc le recours aux procédés anticonceptionnels. 
Les féministes voient dans ce mouvement la possibilité d'échapper aux risques des accouchements répétés et l'espoir pour les femmes de devenir maîtresses de leur corps. 
En 1896, le pédagogue Paul Robin, anarchiste et libre-penseur, fonde la Ligue pour la régénération humaine qui associe maîtrise de la fécondité avec un programme d'émancipation par l'éducation. A l'aide de tracts, de journaux (Régénération, Le Malthusien), de réunions (un congrès mondial néo-malthusien se tient à Paris en 1900), la Ligue informe les populations des pratiques anticonceptionnelles et plaide pour le droit à l'avortement


Avec La Maternelle, Léon Frapié obtient en 1904 le prix Goncourt. Le roman, qui s'inscrit dans une veine réaliste et populaire, décrit l'existence d'une jeune bourgeoise déclassée qui se fait embaucher comme femme de service dans une école maternelle des quartiers pauvres de Paris. L'auteur y met l'accent sur le drame des enfants de familles nombreuses, livrés à eux-mêmes et, la plupart du temps, réduits à la misère. Frapié y écrit: "Soyons moins nombreux et tout le monde aura du dessert."

Si les théories néo-malthusiennes demeurent plutôt marginales et sulfureuses, elles n'en continuent pas moins à se diffuser dans la société, parfois de manière militante. Elles remportent en particulier un grand succès auprès de la gauche libertaire et des anarcho-syndicalistes. (3) Pour ces derniers, la limitation des naissances contribue à l'émancipation de la femme et permet de mieux élever un nombre réduit d'enfants. Les plus radicaux appellent même de leurs vœux une "grève des ventres" (formule de la nihiliste Marie Huot) qui priverait le capitalisme de travailleurs et le militarisme de soldats. [on retrouve cette même idée dans la chanson de Montéhus]
 Les néo-malthusiens se heurtent à de vives résistances. Les procureurs saisissent et poursuivent systématiquement les brochures d'éducation à la contraception. (4)


Dessin de Jossot dans l'Assiette au Beurre n°178 (1904). Au tribunal, le juge interpelle l'accusée: " vous étiez seul pour le tuer." Celle-ci lui répond: "Nous étions deux pour le faire."

* La grève des mères.
Chansonnier en vue, Gaston Montéhus se fait connaître par des compositions volontiers pacifistes et antimilitaristes, au moment où bellicisme et patriotisme sont de mise.
En 1905, le chanteur compose et interprète "la grève des mères". Le morceau adopte un point de vue original puisqu'il inscrit la question des femmes dans la logique des guerres, sujet  habituellement considérée du seul point de vue masculin
Au moment même où la tension avec Berlin atteint des sommets (avec la crise de Tanger), la chute de la fécondité française devient une préoccupation majeure. Aussi, en incitant les femmes à réduire leur descendance pour priver les états-majors de la chair à canon indispensable aux guerres, Montéhus appuie là où ça fait mal.
La chanson remporte un grand succès et subit donc aussitôt les foudres de la censure. Le titre conduit même son auteur devant les tribunaux. Condamné en première instance à deux mois de prison ferme pour "menées abortives" en octobre 1905, Montéhus écope finalement d'une lourde amende en appel. La chanson restera interdite d'exécution publique et sa partition interdite de colportage. 
Au cours de la grande guerre, Montéhus tourne casaque pour se convertir au bellicisme cocardier. Selon une trajectoire proche de celle d'un Gustave Hervé, l'ancien chansonnier pacifiste devient un acharné va-t-en-guerre.





Conclusion: si l'on se réfère à l'évolution des taux de fécondité entre 1900 et 1914, la propagande nataliste semble être restée lettre morte.
Or, concrètement, bien peu est fait pour permettre à la fécondité de repartir à la hausse.
 La grande saignée des quatre années de guerre, et la persistance des taux de fécondité à un niveau très bas au lendemain du conflit incitent la chambre "bleu horizon" à créer en 1920 un Conseil supérieur de la natalité au sein du ministère de l'Hygiène, de l'Assistance et de la Prévoyance sociale. Parmi ses membres se trouvent de fervents natalistes qui parviennent à faire adopter le 31 juillet 1920 une première loi nataliste. La "loi de 1920" interdit toute information sur la contraception. En 1923, une nouvelle loi réprime très sévèrement toute incitation directe ou indirecte à l'avortement. 
 

LA GRÈVE DES MÈRES
 (Paroles de Georges Montéhus. Musique de R. Chantegrelet et P. Doubis - 1905)

Puisque le feu et la mitraille,
Puisque les fusils, les canons,
Font dans le monde des entailles
Couvrant de morts plaines et vallons.
Puisque les hommes sont des sauvages
Qui riaient le Dieu Fraternité
Femme de cœur, femme à l'ouvrage
Il faut sauver l'Humanité

REFRAIN:
Refuse de peupler la terre
Arrête ta fécondité
Déclare la grève des mères
Aux bourreaux crie ta volonté !
Défends ta chair, défends ton sang,
A bas la guerre et les tyrans !


Pour faire de ton fils un homme
Tu as peiné pendant vingt ans
Tandis que la gueuse en assomme,
En vingt second's, des régiments,
L'enfant qui fut ton espérance,
L'être qui fut nourri de ton sein
Meurt dans une horrible souffrance,
Te laissant vieill', souvent sans pain.
(REFRAIN)


Est-ce que le ciel a des frontières ?
Ne couvre-t-il pas l'monde entier ?
Pourquoi sut terre des barrières ?
Pourquoi d'éternels crucifiés ?
Le meurtre n'est pas un'victoire,
Qui sème la mort est un maudit ;
Nous n'voulons plus pour notre gloire
Donner la chair de nos petits.
(REFRAIN) 




Notes:
1. Avec Fécondité, Zola lance en 1899 un cri d'alarme et appelle de ses vœux le réveil de la fécondité nationale.
2. L'intense travail de propagande des associations natalistes conduit le gouvernement Waldeck-Rousseau à créer une commission de la dépopulation en 1901, mais elle est rapidement mise en sommeil. Au bout du compte, "la première mesure incitative n’apparaît qu’avec l’instauration de l’impôt sur le revenu en 1914, dont le calcul prend en compte le quotient familial." (cf: l'histoire par l'image)
3. Les réticences sont plus nombreuses parmi les socialistes. Pour Marcel Sembat, "plus le peuple fera d'enfants, plus nous aurons de révolutionnaires."
4. La répression frappe également les féministes qui osent aborder la question de l'avortement à l'instar de Nelly Roussel ou Madeleine Pelletier. Or le sujet reste tabou et les néo-malthusiens en condamnent le principe. En revendiquant le droit des femmes à dissocier la sexualité de la maternité, ces militantes avant-gardistes contribuent à faire entendre des voix féminines sur un sujet confisqué par les hommes.  


Sources:  
- Arnaud-Dominique Houte: "Triomphe de la République. 1871-1914", L'univers historique, Le Seuil, 2014. 
- Arnaud-Dominique Houte: "La France sous la IIIè République. La République à l'épreuve, 1870-1914, la Documentation photographique, 2014.
- La Fabrique de l'histoire d'E. Laurentin: "Déserteurs et protest singers: chanter contre la guerre."
- Michel Winock: "La Belle époque", Tempus. 
- La vie des idées: "La politique familiale, un tabou".
- "Montéhus, le chanteur engagé de 1900."
 - "Montéhus, le chansonnier humanitaire."
- Caves du Majestic: "La grève des mères  - Montéhus (1905), les Amis d'ta femme (2005)".
- Biographie de Montéhus

- La peur de la dépopulation
- L'Assiette au Beurre du 27 août 1904 sur Gallica