samedi 11 avril 2015

296. Maurice Sugar: "Soup song

A coup d'annonces tonitruantes et grâce à une habile propagande, Ford a longtemps pu passer pour un patron paternaliste, soucieux du bien-être de ses employés. La réalité est toute autre. Dans ses usines, les cadences sont infernales, la surveillance constante et les possibilités de se défendre pour l'ouvrier nulles. Dès la fin des années 1910, des mouchards stipendiés par le boss espionnent les ouvriers, signalant tous ceux dont la moralité semble "douteuse". La surveillance des ouvriers devient la mission des inspecteurs du Département sociologique, qui n'hésitent pas à se rendre chez les employés afin de s'assurer de la moralité du foyer. Au cours de la grande guerre, le Département traque les "éléments antipatriotiques". Sur de simples soupçons, "l'agent de l'étranger" est congédié.

Henry Ford (à gauche) et Harry Bennett (au centre) en 1942. Ce dernier incarne 
la brutalité anti-syndicale de la Ford Motor Company


La dissolution du Département sociologique intervient en 1918, mais l'attitude inquisitoriale du patron à l'égard de ses ouvriers ne cesse pas pour autant. Le magnat de l'automobile - qui vomit les syndicats et leurs représentants - se donne désormais tous les moyens pour les tenir éloigner de ses usines. Les gros bras du Service Department sèment la terreur aux abords et dans les usines Ford. A leur tête se trouve Harry Bennett. Cet ancien boxeur recrute ses sbires  parmi les étudiants de l'équipe de football américain de l'université du Michigan ou au sein de la pègre de Detroit.  A la tête de la « plus grande organisation paramilitaire privée » selon le New York Times, Bennett traque tout ce qui ressemble de près ou de loin à un progressiste;àA la moindre grogne, il donne carte banche à sa milice pour ramener le calme. De fait, Ford peut se targuer d'avoir fait de l'usine de Rivière rouge une citadelle anti-syndicale.


Seulement voilà, en octobre 1929, le krach boursier de Wall street rebat les cartes. Dans un premier temps, l'évènement n'inquiète guère Ford, persuadé que l'économie repartira sur des bases plus saine une fois les plus fragiles éliminés.
A Detroit, la crise sévit pourtant avec une acuité toute particulière en raison de l'hyper-spécialisation. En liant son destin à une activité aussi sensible au cycle économique que l'industrie automobile, Motor City se trouve particulièrement exposée en cas de mévente. Or, les véhicules ne trouvent plus preneurs. Ford doit baisser les salaires (de 7 dollars en 1929 à 4 en 1932), puis licencier. Entre mars 1929 et août 1931, les effectifs du constructeur automobile sont divisés par trois et demi, passant de 128 000 à 37 000. Le chômage atteint des records. Pour ne pas mourir de faim, les chômeurs se tournent vers l'assistance publique, mais celle-ci se trouve rapidement démunie compte tenu du nombre de personnes à aider. 


  
Afin de dénoncer l'apathie des pouvoirs publics face à une situation sociale dramatique, des milliers de chômeurs prennent l'habitude de former des marches de la faim. C'est ainsi que le 7 mars 1932, deux organisations proches du parti communiste (la ligue de l'unité syndicale et le conseil des chômeurs) organisent à Detroit une de ces manifestations de protestation. La Ford Hunger March rassemble 3000 manifestants dont la grande majorité sont des ouvriers récemment licenciés par le géant de l'automobile. Le défilé doit parcourir les rues de la ville jusqu'au complexe industriel de River Rouge, sur la commune de Dearborn. Les chômeurs envisagent de présenter à Ford un cahier de revendications en 14 points dont la réembauche des travailleurs licenciés, l'instauration d'une journée de travail de 7 heures  sans réduction de salaire, le ralentissement des cadences infernales, l'aide médicale gratuite à l'hôpital Ford, l'abolition du personnel de surveillance et le droit de s'organiser en syndicat. 
Le maire libéral de Detroit, Frank Murphy, autorise la manifestation dans sa ville, mais tout se complique une fois la commune adjacente de Dearborn en vue.  Henry Ford, principal contributeur du budget municipal, sait pouvoir y compter sur la complaisance du maire, Clyde Ford, son propre cousin... 
Un comité de réception composé des membres du Service department, de pompiers et d'un cordon de 40 policiers municipaux (1) entend bien refuser le passage aux marcheurs. De très violents affrontements éclatent alors.

Alors que les gaz lacrymogènes se dissipent, les hommes du Service department attendent, matraques à la main, les manifestants.


Le New York Times relate le déroulé des évènements de la manière suivante:"(...) les manifestants franchirent la limite de la ville et immédiatement la bagarre éclata. La police lança un barrage de grenades lacrymogènes sur la foule, obligeant l'avant-garde du défilé à se replier le long de la rivière Rouge et des rails de chemin de fer. Mais en quelques minutes la police épuisa son stock de grenades (...).
Prompts à tirer parti de la situation, les manifestants repartirent à l'assaut en lançant sur la police des pierres et des morceaux ébréchés de boue gelée. (...) Sur le viaduc, hors de portée des projectiles lancés par les émeutiers, les pompiers braquèrent sur eux une lance d'incendie et les repoussèrent temporairement avec des jets d'eau glacée. (...)
Les manifestants venaient juste de présenter leur requête d'une demande d'audience au bureau d'embauche, quand quelqu'un commença à tirer. Dès que la nouvelle du coup de feu fut connue, une bagarre générale débuta. Les combats à coups de poing commencèrent, la police bénéficiant, pour se défendre, des jets d'eau lancés par les pompiers.
Des hommes tombaient, blessés par coups de feu aux jambes (...) Pendant ce temps, la bagarre continuait, mais elle finit par s'arrêter avec l'arrivée des renforts de police de l’État et de Detroit, qui avaient été appelés à l'aide. (...)
Un homme a déclaré que la police avait tiré sur les manifestants avant qu'ils aient pu présenter leurs revendications."

Photo en une de L'Express du Midi du 18 mars 1932. "Les chômeurs ont manifesté devant les usines Ford à Dearborn. Voici un policier blessé au cours des bagarres et emmené par ses collègues." En regardant la totalité de la Une, on comprend vite que l'évènement est passé plutôt inaperçu.


A l'issue de ce que les organisateurs de la manifestation nomment désormais le Ford Hunger Massacre, on relève 4 victimes et une soixantaine de blessés parmi les manifestants. En dépit de la gravité des faits, le "lundi sanglant" de Dearborn passe pourtant relativement inaperçu, les médias  préférant s'attarder sur d'autres actualités, sans donner trop de retentissement à un évènement susceptible de devenir contagieux. (2)
Les pouvoirs publics du Michigan n'entendent toutefois pas en rester là. Le procureur de l’État crie bien sûr à au complot communiste et diligente une enquête devant un grand jury. Quarante-huit manifestants sont arrêtés. Des mandats d'amener sont lancés contre cinq  communistes accusés d'avoir prononcé des discours incendiaires.  Ces poursuites n'aboutissent toutefois pas. Les solides appuis dont Ford jouit du côté de la justice lui permettent d'échapper à toute enquête, en dépit de la répression et du bilan très lourd des manifestations.




L'évènement constitue la première riposte de Ford à une révolte de la base, prélude aux très durs conflits sociaux à venir. Mais dans l'immédiat, les autorités ont beau brandir le spectre de la menace révolutionnaire comme aux pires heures de la Red Scare, le Ford Hunger Massacre n'exerce aucun effet catalyseur sur le développement du processus révolutionnaire. Certes d'autres agitations sociales secouent le pays à l'instar de la "marche du bonus" à l'été 1932 ou les manifestations paysannes dans l'Iowa en septembre, mais toutes demeurent trop localisées pour faire tâche d'huile. 

Toutes ces grèves et manifestations se font en chansons. Les ouvriers se dotent de tout un répertoire de Strike songs, ces chants de lutte composés à l'occasion d'un conflit social. Certaines s'imposent même comme des classiques,  repris dans les manifestations et piquets de grèves. C'est le cas du morceau Soup song, composé par Maurice Sugar. Avocat militant, Maurice Sugar est de tous les combats comme en ce  jour de la "Marche de la faim de Ford". Les paroles de sa chanson égrènent les déboires d'un travailleur pauvre, vieux, affamé, auquel on ne propose toujours qu'un simple bol de soupe.





"Soup song" - Maurice Sugar.
I'm spending my nights at the flophouse -
I'm spending my days on the street.
I'm looking for work and I find none
I wish I had something to eat!



CHORUS:
Sou-oopp! Sou-oop!
They give me a bowl of sou-oo-oop
Sou-oopp! Sou-oop!
They give me a bowl of soup.

(Repeat after each verse)


I spent twenty years in the factory.
I did everything I was told.
They said I was loyal and faithful
Now even before I get old.

I saved fifty bucks with my banker.
To buy me a car and a yacht.
I went down to draw out my fortune,
And this is the answer I got.

I fought in the war for my country.
I went out to bleed and to die.
I thought that my country would help me,
But this was my country's reply.



****************
  
Je passe mes nuits dans un refuge,
Je passe mes jours dans la rue,
Je cherche du boulot et je n'en trouve pas
J'espère avoir quelque chose à manger.

Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe

J'ai passé vingt ans dans une usine,
Je faisais tout ce qu'on me disait.
Ils disaient que j'étais fiable et loyal,
Et maintenant, avant même d'être vieux

Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe

J'avais mis quelques dollars chez mon banquier
Pour m'acheter une auto et un yacht
J'y suis allé pour récupérer mon argent
Et voici la réponse qu'il m'a faite :

Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe
Soupe, soupe, soupe, ils me donnent un bol de soupe



Notes:
1.  dont le commandant n'est autre qu'un ancien détective de chez Ford.
2. L'enlèvement du fils Lindbergh, la mort d'Aristide Briand...

Sources:
- Gresea: "Henry Ford: un patron qu'on dit social."
- Pierre Evil: "Detroit sampler", Ollendorf & Desseins, 2014.
- Jean Heffer: "La Grande Dépression. Les Etats-Unis en crise (1929-1933)",  Folio Histoire, 1991.


Les seules actualités montrant la marche et les affrontements.

jeudi 19 mars 2015

295. Louis Chedid: "Anne, ma soeur Anne"

 Aux Pays-Bas, 75 % de la population juive fut victime de la déportation et des camps d'extermination. 107 000 des 140 000 Juifs des pays-Bas ne survécurent pas à l'occupation.
Pourquoi les Pays-Bas détiennent-ils en Europe occidentale le record du plus grand pourcentage de victimes juives? (1)
Nous verrons d'abord que la persécution et les déportations des juifs aux Pays-Bas sont voulues et dirigées par les forces d'occupation allemandes. 
Or, pour mener à bien leurs exactions, ces dernières peuvent compter sur le soutien de l'administration et de la police néerlandaise.
Enfin, l'attitude et les réactions de la population juive elle-même doivent être examinées avec soin.

Afin de conférer un peu d'humanité au récit clinique des persécutions orchestrées par les nazis, nous emprunterons à la jeune Anne Frank des passages de son inestimable Journal.  Tous les extraits insérés dans le billet figurent en bleu et sont précédés de la date de rédaction. 

Anne Frank en 1942.


L'invasion allemande du 10 mai 1940 terrasse en 5 jours seulement la monarchie constitutionnelle des Pays-Bas.  Après avoir capitulé, le gouvernement décide de s'exiler à Londres. Placé sous le contrôle d'Arthur Seyss-Inquart, Reichskommissariat für die besetzten Niederlande, le pays est entièrement occupé. Le commissaire du Reich pour les Pays-Bas dirige l'administration civile, en particulier les secrétaires généraux que le gouvernement  a laissé en place à la tête des ministères néerlandais. Après quelques réticences, ces derniers collaborent avec l'occupant dont ils font appliquer les mesures décrétées,  notamment celles conduisant à la persécution des juifs hollandais. 


Anne Frank et sa famille trouvent refuge dans l'Annexe, une cachette située à l'arrière du bâtiment de l'entreprise familiale, au 263 Prinsengracht. Avec l'appui d'employés fidèles, le groupe survit dans la clandestinité pendant deux ans.


* Marginalisation, persécution et déportation des juifs.

8/11/1943
Je nous vois, tous les huit dans l'Annexe, comme si nous étions un coin de ciel bleu, encerclé peu à peu de nuages sombres, lourds et menaçants. Le petit cercle, cet îlot qui nous tient encore en sécurité, se rétrécit constamment par la pression des nuages qui nous séparent encore du danger de plus en plus proche. Les ténèbres et le danger se resserrent autour de nous ; nous cherchons une issue et, de désespoir, nous nous cognons les uns contre les autres.

En 1939, le royaume néerlandais compte 9 millions  d'habitants, dont 1,4% de Juifs. Selon les définitions établies par les lois de Nuremberg, le recensement ordonné par les Allemands aboutit à une population juive de 140 000 personnes, dont 14 500 Allemands ayant fui les persécutions nazies (c'est le cas de la famille d'Anne Frank). La plupart habitent les grandes agglomérations, en particulier Amsterdam (80 000) et Rotterdam (16 000).
Avant-guerre, aucune distinction n’est faite sur le plan légal entre Juifs et non-Juifs. Certes, un antisémitisme latent existe au sein de la société néerlandaise, mais il ne s'exprime pas dans la législation ou par le biais de mesures gouvernementales. Il est surtout le fait des mouvements d'extrême-droite, qui n'acquièrent une véritable influence qu'avec l'instauration du régime d'occupation allemande. Le pays semble plutôt tolérant et offre en principe aux Juifs la possibilité de s’intégrer, à la différence de l'Europe orientale et de l’Allemagne d'après 1932.
 Tout change avec l'invasion du pays par les Allemands. La politique anti-juive est mise sur pied aux Pays-Bas dès le début de l’occupation, mais de manière progressive. L'emprise de l'occupant sur les citoyens juifs se renforce fortement au début de l'année 1941.  Dans les quartiers juifs d'Amsterdam, de violents échauffourées opposent les habitants à des nazis néerlandais dont l'un d'entre eux est tué. En réaction, les Allemands procèdent à une première rafle.  C'est l'élément déclencheur d'une vague de grèves massives dans le pays, du 25 au 27 février 1942. L'occupant brise aussitôt ce mouvement avec une brutalité inouïe, multipliant les arrestations. Les rafles de février, juin et septembre 1941 conduisent à la déportation de 1700 juifs vers le camp de concentration de Mauthausen (aucun n'en reviendra). On ne manquera pas de faire connaître leur décès aux Pays-Bas afin de terroriser la population et d'étouffer toute velléité de résistance.
Dans le même temps, les Allemands imposent à Amsterdam un Conseil juif (Judenrat), sur le modèle de ceux créés précédemment en Pologne occupée. Les mesures anti-juives se poursuivent à un rythme de plus en plus rapide: renvoi des fonctionnaires, recensement obligatoire des individus et de leurs entreprises en septembre 1941. Désormais dépossédés de leurs biens, les juifs sont totalement marginalisés et dépendants de complicités éventuelles. Otto Frank (le père d'Anne) doit par exemple abandonner la direction de son entreprise. Il demande à ses associés, MM. Kleiman et Kugler, de lui servir de prête-noms pour conserver son usine.

5 juillet 1942
Père reste souvent à la maison les derniers temps. Officiellement, il s'est retiré des affaires. Quelle semaine désagréable pour lui que de se sentir iutile! M. Koophuis a repris la maison Travies et M. Kraler la firme Kolen &  Co.
 
Début 1942, de nombreux  hommes juifs (18-55 ans), devenus chômeurs à cause des mesures d'exclusion, sont internés dans des camps de travail situés au nord et à l'est du pays. L'isolement et la stigmatisation des populations juives sont aggravés par l'introduction de l'étoile de David fin avril 1942.
Dans l'optique des déportations à venir, le camp de réfugiés juifs de Westerbork est alors converti en camp de transit (Judendurchgangslager ). 

La police juive encadre des personnes à l'arrivée au camp de Westerbork.



9 juillet 1942
Depuis des mois et des mois, ils [les parents] avaient fait transporter pièce par pièce une partie de nos meubles, ainsi que linge et vêtements; la date prévue pour notre disparition volontaire avait été fixée au 1er juillet. A la suite de la convocation [de Margot, la sœur aînée], il avait fallu avancer notre départ de dix jours, de sorte que nous allions devoir nous contenter d'une installation plutôt rudimentaire.

Les déportations en tant que telles peuvent être divisées en 4 grandes phases:
 1. Pour la mise en place de la "Solution finale" aux Pays-Bas, l'Office central de sécurité du Reich (RSHA) s'appuie à Amsterdam sur une "Centrale pour l'émigration juive".  En  juillet 1942, cette dernière convoque 4000 juifs au camp de rassemblement pour une "prestation de travail", l'Arbeitseinsatz.
L'opération se solde par un échec (la moitié seulement des personnes convoquées se présente), ce qui conduit la police allemande à procéder à l'arrestation de plus de 500 individus. Menacés de déportation vers Mauthausen, ces captifs servent d'otages. Le Conseil juif convainc alors un certain nombre de personnes convoquées de se manifester auprès des Allemands. Ceux qui se rendent finalement au point de rendez-vous sont alors transférés à Westerbork avant d'intégrer les convois de déportation à destination d'Auschwitz (15, 16 juillet).

9 octobre 1942
Aujourd'hui je n'ai que des nouvelles déprimantes à t'annoncer. Beaucoup de nos amis juifs sont petit en petit embarqués par la Gestapo, qui ne les ménage pas, loin de là; ils sont transportés dans des fourgons à bétail à Westerbork, au grand camp pour les juifs dans la Drenthe. (...) Si cela se produit déjà en Hollande, qu'est-ce que ce doit être dans les régions lointaines et barbares dont Westerbork n'est que l'antichambre? Nous n'ignorons pas que ces pauvres gens seront massacrés. La radio anglaise parle de chambre à gaz. Peut-être est-ce encore le meilleur moyen de mourir rapidement? J'en suis malade.

 2. Le système de la convocation ne fonctionne guère et on passe aux arrestations systématiques sur liste. De septembre 1942 à avril 1943, l’Ordnungspolizei allemande, épaulée par des unités de police néerlandaise, procèdent ainsi aux rafles à domicile, le soir.
Compte tenu de l'importance de la population juive aux Pays-Bas, les déportations sont envisagées sur une longue période. En déportant d'abord de petits groupes ciblés, les forces d'occupation cherchent à ne pas provoquer trop d'inquiétudes et de résistance parmi les victimes. C'est ainsi que le système de Sperren, dit des "listes bloquées", voit donc le jour. Il consiste en l'élaboration de listes spéciales d'individus théoriquement exemptés de déportation: les membres du Conseil juif et leurs familles, les ouvriers travaillant dans les usines d'armement, les Juifs mariés à des non-Juifs... (2)
Les camps de travail juifs sont liquidés au cours du mois d'octobre 1942. En quelques jours,  12 000 juifs internés en sont déportés. (3) En avril 1943, les juifs de toutes les régions néerlandaises sont transférés de force à Amsterdam.

27 Mars 1943: Rauter, un des grands manitous boches, a tenu un discours : « Tous les juifs devront quitter les pays germaniques avant le 1er juillet. La province d'Utrecht sera épurée du 1er avril au 1er mai (comme s'il s'agissait de cafards) ; ensuite les provinces de la Hollande du Nord et du Sud, du 1er mai au 1er juin. » L'on mène ces pauvres gens à l'abattoir comme un troupeau de bêtes malades ou malpropres. Mais je préfère ne plus en parler, ça me donne des cauchemars. 

3. L'isolement et la concentration progressive des juifs des Pays Bas, rassemblés par avance dans les camps de travail et de transit, en font des proies faciles lorsque l'occupant décide de procéder aux déportations. De mai à septembre 1943, les exemptions promises par le système Sperren sont abandonnées. Les juifs exemptés, y compris les membres du Conseil, sont à leur tour arrêtés. De grandes rafles conduisent plus de 28 000 individus à Westerbork ou Vught.
Au cours de cette période, les forces d'occupation procèdent à la déportation d'un peu plus de 34 000 juifs des camps Westerbork ou Vught vers les camps d'extermination de Sobibor et Auschwitz.

4. D'octobre 1943 à septembre 1944, l'étau se resserre sur les Juifs cachés. De nouvelles déportations ont lieu depuis les camps de transit. 
Auschwitz reste la destination principale de la plupart des trains, mais certains convois ont pour destination Sobibor (entre mars et juillet 1943) et, à partir de 1944, Theresienstadt et Bergen-Belsen.

Au delà de l'implacable détermination des nazis à mener à bien leur entreprise d'extermination, l'environnement direct des populations persécutées - en particulier le fonctionnement de l'administration locale face à la politique anti-juive - mais aussi l'attitude et les réactions de la population néerlandaise, ont joué un rôle crucial.


La famille Frank avec, de gauche à droite, Margot, Otto, Anne, Edith.


* L'environnement.
Dès la prise de possession du pouvoir par les Allemands et en dépit des réticences initiales, la haute administration néerlandaise s'implique directement dans la préparation et l'exécution des mesures anti-juives.
Rapidement soustraite à l’autorité de la hiérarchie administrative, la population juive n'en est pas moins victime de l'implication des instances de niveau inférieur. La police néerlandaise participe ainsi activement aux déportations à partir de juillet 1942. Des sections spéciales chargées de la traque des juifs sont créées au sein de la police communale d'Amsterdam.  Inefficaces, elles sont rapidement supplantées par des unités spéciales directement placés sous les ordres de l’Ordnungspolizei  (la police allemande). Cette Police auxiliaire volontaire (Vrijwillige Hulppolitie), constituée presque exclusivement de membres de la SS néerlandaise, est seule en charge de l’enlèvement des Juifs à compter du début de l'année 1943. 

1/5/1943
Toute la Hollande est punie pour ses nombreuses grèves. Elle est déclarée en état de siège, et sa ration de pain est réduite de 100 gr par personne. Voilà pour les enfants qui n'ont pas été sages !

 Mis à part quelques protestations des Églises et des universités contre la mise à l'écart de fonctionnaires juifs à l'automne 1940, les mesures anti-juives ne suscitent guère d'émoi au sein de la société néerlandaise. En février 1941, la première rafle de juifs néerlandais provoque en revanche une grande grève à Amsterdam. Une répression sanglante et générale s'abat aussitôt sur les manifestants, contribuant à paralyser  d’éventuelles protestations ultérieures contre l'occupant et sa politique anti-juive.  (4) Aussi, lorsque les déportations débutent, il n'existe pas aux Pays-Bas de réseau de résistance national organisé. Les premières organisations illégales structurées n'apparaissent qu'au printemps 1943.(5)  Or l'absence de mouvement de résistance structuré rend difficile l'obtention d'un lieu d'hébergement pour les clandestins, fautes de complicités. Jusqu'au milieu de 1943, les Juifs qui tentent de se cacher, doivent compter sur la complicité d’individus disposés à mettre un refuge à leur disposition. (6) Après les dernières grandes rafles, ce sont au total 25 000 juifs qui vécurent en clandestinité, mais pour la majorité, il est déjà trop tard.


11 avril 1944
La police allait revenir, j'y étais préparée. Il faudrait dire que nous nous cachions. Ou bien nous tomberions sur de bons Hollandais et nous serions sauvés, ou bien nous aurions affaire à des N.S.B. [civils au service de la Gestapo. Indicateurs], que nous essaierions d'acheter.

28 janvier 1944
Des organisations comme la « Hollande libre », qui fabriquent de faux papiers, procurent de l'argent aux personnes cachées, leur préparent des abris, fournissent du travail clandestin aux jeunes gens, de telles organisations sont nombreuses ; elles étonnent par leurs actions désintéressées, aidant et faisant vivre d'autres au prix de leur propre vie. Le meilleur exemple, je l'ai ici : celui de nos protecteurs qui nous tirent d'affaire jusqu'ici, et qui, je l'espère, réussiront à tenir jusqu'au bout, car ils doivent s'attendre à subir le même sort que nous, en cas de dénonciation. Jamais ils n'ont fait allusion, ou ne se sont plaints de la charge, que, certainement, nous représentons pour eux. 

Pour entrer en clandestinité, les Frank purent compter sur le courage de complices, des membres du personnel de l'entreprise du père d'Anne: Miep van Santen (en photo), Bep Voskuijl, Victor Kugler et Johannes Kleiman. Les deux derniers furent arrêtés lors de la découverte de l'Annexe et envoyés au camp néerlandais d'Amersfoort. 

L'examen attentif de l'attitude et des réactions des juifs néerlandais face aux agressions successives, permettent aussi de comprendre l'ampleur des victimes.
 * Victimes.
Aux Pays-Bas, la majorité des Juifs habitent le pays depuis de nombreuses générations et sont en grande partie intégrés dans la société néerlandaise. A la veille de la guerre, il n'existe donc pas de communauté juive structurée et unitaire, comme en atteste la faible influence d'organismes de coordination d'ailleurs souvent concurrents. Les citoyens juifs se sentent plus hollandais que juifs et adhèrent aux courants politiques et aux organisations socio-culturelles en place aux Pays-Bas. Face aux politiques de persécutions menées par l'occupant, leurs réactions ne diffèrent guère de celles du reste de la population. Les premières mesures (mise à pied des fonctionnaires à l'automne 1940, le recensement du début 1941) - aussi injustes soient-elles - ne sont pas encore jugées trop sévères, ni brutales. A l'instar du reste de la société, la plupart des Juifs obéissent aux autorités et se plient à l'obligation de recensement. Dès le début des déportations, en revanche, beaucoup craignent le pire et cessent d'obtempérer aux injonctions de l'occupant. Ainsi près de la moitié des personnes convoquées ne se présentent pas. 

19 novembre 1942
Nombre d'amis ont disparu; leur destin nous fait trembler. Il n'est pas de soir que des voitures militaires vertes ou grises ne sillonnent la ville; les Allemands sonnent à toutes les portes pour faire la chasse aux juifs. S'ils en trouvent, ils embarquent immédiatement toute la famille, sinon ils frappent à la porte suivante. Ceux qui ne se cachent pas n'échappent pas à leur sort. Les Allemands s'y prennent parfois systématiquement, liste à la main, frappant à la porte derrière laquelle un riche butin es attend. Parfois on leur paie une rançon, autant par tête, on dirait le marché aux esclaves d'autrefois. (...) Ils ne ménagent personne, i les vieillards, ni les bébés, ni les femmes enceintes, ni les malades - tous sont bons pour le voyage vers a mort.


Les juifs étrangers vivant aux Pays-Bas adoptent parfois une attitude différente. La plupart de ces immigrés ont fui les persécutions antisémites de leurs pays respectifs. Ils savent donc parfaitement à quoi s'en tenir. Les Frank, qui ont quitté l'Allemagne dès 1933, font ainsi preuve d'une grande prudence. Ils plongent très tôt dans la clandestinité et se gardent bien d'obéir aux ordres de l'occupant.

Il faut attendre la fin de l'année 1940 pour que voit le jour un organisme censé protéger les populations juives néerlandaises: la Commission de Coordination juive (Joodsche Coördinatie-Commissie). Pour contrer son influence, l'occupant impose, en février 1941, la création du Conseil juif d'Amsterdam (Joodsche Raad voor Amsterdam), dont dépend désormais la population juive. Dès sa création, l'institution placé sous les ordres de la police allemande locale, est intégrée dans la mise en œuvre du processus de déportation. Sans que ses responsables n'en soient toujours conscients, le Conseil sert de relais aux exigences de l'occupantIl se charge ainsi du placement des Juifs dans les camps de travail, de la distribution de l'étoile jaune, de la distribution des exemptions provisoire de déportation. Cette disposition à la coopération du Joodsche Raad - compte tenu de la très faible marge de manœuvre dont il dispose - aura de funestes conséquences pour les juifs néerlandais.
Pour beaucoup le salut passe par l'obtention de ce précieux document ou encore par un engagement volontaire pour les camps de travail juif. L'occupant laisse en effet miroiter aux membres du Conseil juif qu'un tel choix permettrait d'échapper aux déportations ou à la "mise au travail" en Pologne (Arbeitseinsatz). Les espoirs d'exemption et la constitution de listes promettant le report de la déportation sont utilisés avec une grande habileté par l'oppresseur qui cherche à forger une politique de ‘division par intérêts’. Ces méthodes perverses contribuent en outre à l'essor d'un sentiment de fausse sécurité. Selon Presser,“l’estampille de l’exemption fournit souvent à son propriétaire un faux sentiment de sécurité, ce qui entrave peut-être la recherche d’une cachette”.
Ce n’est qu’au cours de la troisième phase des déportations, alors que l’occupant abandonne ses procédés trompeurs et procède ouvertement à de grandes rafles, qu'un nombre important de Juifs encore en liberté essayent dans l'urgence de trouver des cachettes.

* Le sort des juifs de Belgique et des Pays-Bas, éléments de comparaison. 
Pour bien mesurer l'ampleur des déportations et donc des victimes juives installées aux Pays Bas lors de l'invasion allemande, il est intéressant de comparer avec la Belgique voisine. Mis à part un petit groupe de citoyens intégrés, la majorité des juifs de Belgique ne font pas partie de l'environnement social belge. Ils forment un groupe uni, fédéré par des organisations spécifiques. Un grand nombre des juifs vivant en Belgique ont fui les mesures antisémites adoptées par leurs pays respectifs au cours des années 1930.  "Par conséquent, ils connaissaient mieux les méthodes et les conséquences des politiques de persécution. A la différence des juifs néerlandais, ils établirent précocement leurs propres organisations de résistance." (cf: Pim Griffioen et Ron Zeller) Ces dernières voient le jour bien plus tôt qu'aux Pays-Bas, tandis que la population juive se réfugie plus précocement dans la clandestinité.
 Au total, 25.000 Juifs s'y cachent; un chiffre proportionnellement bien plus élevé qu'aux Pays-Bas. Aussi, pour  Pim Griffioen et Ron Zeller, "les opportunités pour échapper à la machine exterminatrice apparurent plus tôt en Belgique car les organisations de résistance y furent créées plus précocement. Parmi les facteurs environnementaux, c'est l’ampleur de l’entrée en clandestinité des Juifs qui semble avoir le pus influé sur le cours des déportations."
Au total, ce sont environ 107 000 personnes qui sont déportés des Pays-Bas (76% des Juifs des Pays-Bas), un chiffre record pour l'Europe occidentale. 5 200 déportés survivront (4,8% du total). L'implication et le rôle joués par l'administration du pays font aujourd'hui tardivement débat. "La mise en lumière de la conscience réelle, dès fin 1942, du sort véritable réservé aux déportés a profondément terni l'image d'une nation qui avait surtout jusque là célébré le comportement héroïque des résistants antinazis." (cf: Dictionnaire de la Shoah). A l'heure où l'on assiste à une recrudescence de l'antisémitisme aux Pays-Bas, le travail des historiens s'avère donc crucial.

* Kitty: le journal d'Anne Frank.

20 juin 1942
"Le papier est plus patient que les hommes." (...) Oui, en effet, le papier est patient, et comme je présume que personne ne se souciera de ce cahier cartonné dignement intitulé Journal, je n'ai aucune intention de jamais le faire lire, à moins que je ne rencontre dans ma vie l'Ami ou l'Amie à qui le montrer. Me voilà arrivée au point de départ, à l'idée de commencer un journal: je n'ai pas d'amie.



Rédigé en néerlandais entre le 12 juin 1942 et le 1er août 1944, le Journal d'Anne Frank raconte la vie clandestine et l'enfermement de sa famille pendant deux ans dans une chambre secrète d'un immeuble d'Amsterdam. L'adolescente se lance dans la rédaction de Kitty par plaisir d'écrire, pour s'épancher - elle qui ne peut exprimer ses opinions autrement - sans doute enfin pour témoigner. La jeune fille répond ainsi à l'appel entendu à la BBC le 28 mars 1944:"Hier soir, lors de l'émission de la Hollande d'outre-mer, le ministre Bolkestein a dit dans son discours qu'après-guerre l'on ferait une collection des lettres et des mémoires concernant notre époque. Naturellement, tous les yeux se sont tournés vers moi: mon Journal semblait pris d'assaut. Figure-toi un roman sur l'Annexe publié par moi, n'est-ce pas que ce serait intéressant!?"
 Le Journal constitue un témoignage exceptionnel dans la mesure où il donne à voir de l'intérieur le quotidien de personnes traquées, contraintes de vivre dans la clandestinité. De nombreux passages du journal mettent en exergue l'insupportable hiatus entre ce qui devrait être le quotidien joyeux d'une adolescente et la vie étriquée de l'Annexe.

24 décembre 1943
Crois-moi, après un an et demie de vie cloîtrée, il y a des moments où la coupe déborde. Quel que soit mon sens de la justice et de la reconnaissance, il ne m'est plus possible de refouler mes sentiments. Faire du vélo, aller danser, pouvoir siffler, regarder le monde, me sentir jeune et libre: j'ai soif et faim de tout ça et il me faut tout faire pour m'en cacher.

Le Journal se termine le 1er août 1944 car, trois jours plus tard, la Gestapo fait une descente dans l'Annexe dont tous les habitants sont arrêtés, ainsi que leurs complices, Kleiman (Koophuis dans le Journal) et Kluger (alias Kraler). Les familles Frank (les parents Otto et Edith, leurs filles Margot et Anne) et van Pels (van Daan dans le Journal: Hermann, Auguste et leur fils Peter), Fritz Pfeffer (Dussel dans le Journal) sont conduits le 8 août au camp de Westerbork, avant leur déportation à Auschwitz en septembre. Transférées au camp de Bergen-Belsen, Anne et Margot y meurent du typhus en mars 1945. Des huit habitants de l'Annexe, seul Otto Frank survit. 
Quelques jours après le pillage en règle de l'Annexe par la Gestapo, Miep van Santen découvre les écrits d'Anne parmi les revues et livres qui jonchent le sol. Otto Frank décide en 1947 de faire publier 1500 exemplaires du journal intime de sa fille. Aujourd'hui, 31 millions d'exemplaires s'en sont vendus, dans toutes les langues!

Dès les années 1950, des cercles néo-nazis cherchent à remettre en cause l'authenticité du Journal. Leurs affirmations ne résistent pourtant ni aux études indépendantes ni aux enquêtes menées sur le Journal à l'occasion des procès intentés par les révisionnistes. Dans les années 1950, une pièce de théâtre et un film à grand succès confirment la fascination exercée par Anne Frank et ses écrits. Depuis 1960, à Amsterdam, le 263 Prinsengracht abrite la Maison Anne Frank.

* "Anne ma sœur Anne".
Louis Chedid compose une chanson dans laquelle il prend à témoins la jeune disparue. Lointain écho du Barbe  Bleu de Charles Perrault, Anne ma soeur Anne alerte l'auditeur sur les dangers qu'il sent poindre à l'horizon. Chedid fustige la "nazi-nostalgie", les petits accommodements avec les idées mortifères du parti à la croix gammée ("Beaucoup trop d'indulgence, trop de bonnes manières"), la résurgence des mêmes "discours", "slogans", "aboiements".  La chanson date de 1985, c'est-à-dire au lendemain des premiers succès électoraux du Front national, qui vient d'obtenir 10,95% des suffrages exprimés aux européennes. Le moins que l'on puisse dire et que, trente ans plus tard, les paroles restent d'une brûlante actualité. (6)

Laissons les mots de la fin à Anne Frank évoquant ses "jours de tombeau":
17 octobre 1943
 "Indifférente, j'erre d'une chambre à l'autre, montant et descendant les escaliers, et je me vois comme l'oiseau chanteur dont les ailes ont été brutalement arrachées et qui , dans l'obscurité totale, se blesse en se heurtant aux barreaux de sa cage étroite. Une voix intérieure me crie: 'je veux sortir, de l'air, je veux rire!' Je n'y réponds même plus, je m'étends sur un divan et je m'endors pour raccourcir le temps, le silence et l'épouvantable angoisse, car je n'arrive pas à les tuer.
                   A toi, 
                                                                                                             Anne







Notes:
1. Plusieurs facteurs furent mis en évidence par les historiens pour tenter d'expliquer l'importance du nombre des victimes juives aux Pays-Bas: 
- la forte influence de la SS et l'important appareil policier allemand dans le pays auraient permis l'application rapide et déterminée des mesures anti-juives,
- l'obéissance scrupuleuse aux exigences de l'occupant par l'appareil administratif néerlandais (au moins jusqu'au printemps 1943) aurait entraîné l'exécution minutieuse de ces mesures,
- les spécificités géographiques néerlandaises auraient rendu très difficile la fuite des populations juives (avec une seule issue possible: l'Angleterre, via la mer du Nord), ainsi que la recherche d'un abri (absence de montagnes et de grandes forêts, densité de population) . 
- le développement tardif des organisations de résistances juives et non-juives.
- l'intégration de population juive dans la société néerlandaise aurait contribué à donner une fausse impression de sécurité.
Toutefois, pour A. J. van der Leeuw "Tous les facteurs énumérés dans les divers écrits, comme l’efficacité de l’appareil allemand, la fidélité des fonctionnaires néerlandais à l’ordre établi ainsi que l’attitude modérée du Joodsche Raad (le Conseil juif) et de la population juive, provoquée par la peur de la déportation vers le camp de concentration de Mauthausen (méthode employée par l’occupant comme moyen d’intimidation), jouèrent bien entendu un rôle, mais si on établit des comparaisons avec les autres pays d’Europe occidentale, ils n’interviennent en fin de compte que de manière marginale."
Dans leur article synthétique, Pim Griffioen et Ron Zeller (voir sources) reviennent sur tous ces facteurs à la lumière des travaux historiques récents. Nous nous inspirons ici largement de leurs conclusions.
2. Au total, à la fin de 1942, environ 45.000 Juifs (soit près du tiers de tous les Juifs vivant aux Pays-Bas en 1940) disposent de l’une ou autre forme d’exemption provisoire.
3.  Le premier camp de transit de Westerbork étant saturé, les Juifs sont envoyés à Vught, un second camp de transit installé en janvier 1943.
4. il faut attendre les  grandes grèves d’avril et de mai 1943 pour que renaisse  une opposition massive et ouverte. Cette situation explique aussi l'organisation très tardive de la résistance aux Pays-Bas. Au cours de la première moitié de la guerre, le pays est relativement épargné par l'occupant. La situation économique et le niveau de vie de la population n'y sont pas encore trop mauvais. Bref, on assiste à une relative passivité à l'égard de l'occupant comme en atteste un rapport d’atmosphère allemand de nature confidentielle daté du 7 juillet 1942 signale (“l’indifférence politique de la majeure partie de la population, qui tolère cette situation comme un fait acquis, même si beaucoup ne l’acceptent qu’avec une certaine résignation”)."
5. Au lendemain des grèves d'avril-mai 1943, la résistance néerlandaise s'organise comme en atteste l'essor de l'Organisation nationale pour l'aide aux clandestins (Landelijke Organisatie voor Hulp aan Onderduikers).
7. Le FN n'est pas le NSDAP, l'histoire ne se répète jamais à l'identique. Mais, le fait que les  sorties racistes et antisémites de certains de ses membres n'aient pas définitivement déconsidéré la formation aux yeux de l'opinion; le fait que ses dirigeants soient parvenus à faire d'un groupuscule un parti politique susceptible d'accéder au pouvoir en France - en développant un discours anxiogène, populiste et simpliste, faisant des immigrés les responsables de tous les maux de la France - ne laissent pas d'inquiéter.


Statue d'Anne Frank.






Louis Chedid: "Anne, ma soeur Anne" (1985)
Anne, ma sœur Anne,
    Si j ́ te disais c ́ que j ́ vois v ́nir,
Anne, ma sœur Anne,
  J ́arrive pas à y croire, c ́est comme un cauchemar...
Sale cafard!
Anne, ma sœur Anne,
 En écrivant ton journal du fond d ́ ton placard,
Anne, ma sœur Anne,
 Tu pensais qu ́on n ́oublierait jamais, mais...
Mauvaise mémoire!
Elle ressort de sa tanière, la nazi-nostalgie:
Croix gammée, bottes à clous, et toute la panoplie.
Elle a pignon sur rue, des adeptes, un parti...
La voilà revenue, l'historique hystérie!
Anne, ma sœur Anne,
   Si j ́ te disais c ́ que j ́entends,
Anne, ma sœur Anne,
Les mêmes discours, les mêmes slogans,
Les mêmes aboiements!
Anne, ma sœur Anne,
 J ́aurais tant voulu te dire, p ́tite fille martyre:
"Anne, ma sœur Anne,
Tu peux dormir tranquille, elle reviendra plus,
La vermine!"
Mais beaucoup d'indifférence, de patience malvenue
Pour ces anciens damnés, beaucoup de déjà-vu,
Beaucoup trop d'indulgence, trop de bonnes manières
Pour cette nazi-nostalgie qui ressort de sa tanière... comme hier!
Anne, ma sœur Anne,
   Si j ́ te disais c ́ que j ́ vois v ́nir,
Anne, ma sœur Anne,
 J ́arrive pas à y croire, c ́est comme un cauchemar...
Sale cafard

.
 Sources: 
Journal de Anne Frank, Le Livre de Poche, 1964. 
- Dictionnaire de la Shoah sous la direction de G. Bensoussan, J.-M. Dreyfus, E. Husson, J. Kotek, Larousse, 2015.
- Pim Griffioen et Ron Zeller: "La persécution des Juifs en Belgique et aux Pays-Bas pendant la Seconde Guerre mondiale. Une analyse comparative." (PDF
- Encyclopédie mondiale de la Shoah: Amsterdam, Pays-BasWesterbork, Anne Frank.
- Anne Frank: Ligne du Temps.


Liens:
- https://clg-marielaurencin77.ac-creteil.fr/wordpress/wp-content/uploads/file/Anne_Frank.pdf : un travail documenté sur le Journal dans le cadre de l'Histoire des Arts.
 - http://www.memorialdelashoah.org/index.php/fr/archives-et-documentations/les-archives/quoi-de-neuf-aux-archives/8-archive-et-documentation : "Quoi de neuf aux archives?"
- https://histoireetsociete.wordpress.com/2012/07/19/qui-ecrira-notre-histoire-par-audrey-kichelewski/ : "Qui écrira notre histoire?"
- http://entretiens.ina.fr/consulter/Shoah : Mémoires de la Shoah _ Grands entretiens.
- http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr : La vie d'Anne Frank
- http://www.annefrank.org/ : le site officiel de la maison d'Anne Frank.
- http://www.annefrankguide.net/fr-FR/bronnenbank.asp?tid=3296& :  Le journal
- http://www.lepoint.fr/c-est-arrive-aujourd-hui/12-juin-1942-le-journal-d-anne-frank-n-est-pas-celui-que-vous-croyez-il-en-existe-trois-versions-12-06-2012-1472185_494.php : 12 juin 1942. Anne Frank entame son journal dans le carnet reçu le jour de ses 13 ans.
- Anne Frank sur Pinterest
- http://eduscol.education.fr/cid45608/memoire-des-genocides-et-prevention-des-crimes-contre-l-humanite.html : ressources en français sur la mémoire des génocides
- http://www.independent.co.uk/news/people/anne-franks-childhood-friend-tells-of-their-traumatic-final-meeting-at-bergenbelsen-and-says-the-teenager-always-wanted-to-be-heard-10098632.html : Une amie d'enfance raconte leur dernière rencontre à Bergen-Belsen.